Le coworking : travailler en nomadisant

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(Crédits : Reuters)
Les technologies numériques font exploser les frontières du travail, chacun se métamorphose, à plus ou moins haute dose, en travailleur nomade. De nouveaux lieux émergent, de nouvelles règles s’imposent cahin-caha. Une évidence : il n’y aura pas de retour en arrière.

Au premier étage de cet immeuble de Villeurbanne, on découvre un espace ouvert de 155 m2, lumineux, sobre, sur de grandes tables en bois, des hommes et femmes sont penchés sur leur écran d'ordinateur. Seuls quelques chuchotements s'élèvent dans une atmosphère calme et appliquée. Du côté de l'espace convivial, une étagère aligne thés, confitures. Un frigidaire et un micro-ondes permettent à chacun de faire sa petite cuisine et partager des moments de détente avec ses collègues « coworkers ».

La tribu se multiplie

Cet endroit est un des cinq espaces de coworking que pilote aujourd'hui la SAS La Cordée qui en totalise quatre en région lyonnaise et un à Paris. Il apporte aux travailleurs nomades un lieu où se poser, disposer de services telle la wifi, une imprimante, une salle de réunion mais surtout un esprit : « Nous ne voulons pas être un centre d'affaires, l'esprit coworking c'est vraiment le partage ». Clélia, qui pilote cette Cordée Charpennes, insiste sur cette dimension conviviale qui donne sa mesure à travers des évènements comme  des cours de yoga, des conférences sur la gestion du temps… ou l'indispensable goûter de 16 h !

Finalement de quoi construire une petite communauté, même précaire, même éphémère mais qui extirpe ces travailleurs nomades de leur solitude. Pour 29 euros d'abonnement mensuel et 3 euros de l'heure d'usage, ils trouvent ici 24 heures sur 24, un lieu accueillant et propice au travail.

Modes de travail collaboratifs et innovants

Le travailleur nomade surgit armé de son smartphone, de son ordinateur personnel et de sa tablette, et la tribu se multiplie à grande vitesse. Les technologies numériques ont fait exploser les usages, suscité des vocations, satisfait des désirs qui semblaient irréalisables. Comme ce cadre senior, essoré par ces années d'emploi salarié et qui se construit en solo une nouvelle vie professionnelle. Ce jeune père qui veut profiter de sa famille et réclame à son employeur de pouvoir travailler depuis son domicile. Ces fondateurs de startups, typiques de la génération Y, qui ne s'imaginent pas cloîtrés dans des bureaux (trop chers de toute façon) et, hyper-connectés, construisent des modes de travail collaboratifs et innovants ; à base de téléconférences, d'espaces de coworking, de télétravail.

Les grands groupes s'y mettent aussi, acceptant que leurs salariés s'externalisent en partie, et repensent pour cette main d'œuvre en quête de nomadisme de nouveaux environnements. Où les cloisons du bureau individuel explosent et l'exigence de transversalité trace des espaces ouverts.

La crise économique, tellement enkystée, accentue encore cette tendance nomade : et si on dépensait moins dans la location ou la construction de mètres carrés de bureaux ? Et si on accédait au désir des salariés - souvent fragilisés par l'incertitude du business, malmenés par un management  violent - d'adoucir leur vie professionnelle en goûtant aussi à leur vie personnelle ?

L'envie de « télétravailler »

« On constate une très grande demande de télétravail de la part des salariés et elle va croissant », informe Thierry Leroux, spécialiste de cette question à l'Espace Numérique Entreprises. Dans le cadre d'un contrat avec la Région, il a accompagné au télétravail jusqu'en 2009, 6 entreprises de 5 à 250 personnes, dans la chimie fine, le BTP, l'édition, les cosmétiques… Plus tard, il a poursuivi cette mission pendant 3 ans et accompagné une trentaine d'entreprises. Les salariés réclament le télétravail car ils y trouvent une harmonie avec leur vie familiale, « les hommes, tout comme les femmes la recherchent ». Ils s'affranchissent aussi de trajets pendulaires domicile-travail si coûteux en temps et argent.

Mais les employeurs freinent, vissés sur la seule présence (35 heures et rien d'autre), négligeant le management par objectifs. « La culture managériale en France est peu délégante, on veut contrôler. On s'inquiète : et si le salarié travaillait au bord de sa piscine ? Mais finalement quelle importance du moment que les tâches sont réalisées. » La loi définit comme télétravail, toute activité qui aurait pu être faite à l'intérieur de l'entreprise et qui l'est, de manière régulière, à l'extérieur grâce aux outils numériques. Depuis 2005, elle encadre ce statut et, sans toucher au contrat de travail, impose des horaires de « contact », définit l'environnement de travail au domicile, érige des défenses pour protéger de l'isolement etc.

Révolution managériale

Le télétravail permet à l'employeur d'élargir son bassin d'emploi pour recruter au plus près de ses besoins et de se montrer attractif. Thierry Leroux témoigne : « Vous mettez dans vos annonces « télétravail », vous multipliez par deux le nombre de candidats. Et l'employeur découvrira vite que, au lieu d'en faire moins comme il le craint, le télétravailleur en fera plutôt plus. Car il a retrouvé une motivation, se sent responsabilisé. » La France ne compte que 4 % de télétravailleurs (7 % si on ne se limite pas à la stricte définition légale) contre 17 % en Allemagne et 25 % aux Pays-Bas, le pays référence en Europe.

Pour suivre cette demande croissante, le monde du travail doit opérer une vraie révolution managériale : « Faire confiance, déléguer. Le manager ne doit plus se comporter en « flic » mais en animateur. Ce sont des changements radicaux, en particulier pour les générations plus anciennes. L'aspect RH pour notre accompagnement s'est révélé primordial. Il faut gérer les états d'âme de l'équipe sédentaire, repenser les modes de fonctionnement au global ».

80% d'indépendants

Etat d'âme ou pas, il faudra bien en passer par là car le travail a entamé une métamorphose irrépressible. En deux ans et demi d'existence, La Cordée a créé 5 centres, totalise 320 « encordés » réguliers, plus les travailleurs ponctuels et annonce déjà de nouvelles ouvertures. Ils ont 35 ans en moyenne, sont coachs, consultants, graphistes…; les plus de 60 ans ne boudent pas le coworking, « il faut sortir de cette image du petit jeune de start-up », insiste Clélia. Ils sont à 80 % indépendants mais on dénombre aussi 13 % de salariés en télétravail et 7 % de chômeurs. « Toute tâche salariée, dès lors qu'elle se passe à 70 % de son temps devant un écran, peut être télétravaillée, nous ne sommes qu'aux débuts de ce phénomène », assène Thierry Leroux.

« Bon week-end », lance Adrien en quittant la Cordée un vendredi après-midi, tous les présents lui répondent en chœur. Comme au bureau ? « C'est vrai que quelque chose de l'entreprise a été recréé ici », concède Sonia. « Mais sans cet ingrédient vil qu'est la concurrence souterraine, souvent à l'oeuvre en entreprise. »  

 

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