ForCity lève 8 millions d’euros pour "modéliser" le futur des villes

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Les deux cofondateurs, Thomas Lagier (à gauche) et François Grosse (à droite).
Les deux cofondateurs, Thomas Lagier (à gauche) et François Grosse (à droite). (Crédits : DR)
[EXCLUSIF] L’une des startups les plus prometteuses de la French Tech a bouclé un premier tour de table de 8 millions d’euros. Fort d’un modèle déjà rentable et d’un portefeuille clients diversifié, cette plateforme 4D de simulation et d’aide à la décision, focalisée notamment sur les enjeux de la ville intelligente, veut accélérer son développement technologique et son internationalisation. Au-delà des prochaines étapes de ForCity, son PDG François Grosse livre une analyse critique du marché émergent de la smart city, estimé à 1,3 trillion (un milliard de milliards) de dollars d'ici 2020, mais aussi sur les risques et opportunités que ces technologies peuvent engendrer sur les politiques publiques et notre rapport à la démocratie.

ACTEURS DE L'ECONOMIE / LA TRIBUNE - ForCity, plateforme technologique de simulation permettant d'appréhender les enjeux de la ville de demain, a bouclé sa première levée de fonds d'un montant de 8 millions d'euros. Un tour de table réalisé après 4 ans d'activité et fort d'un business model qui apparaît, déjà, comme rentable selon vos derniers chiffres communiqués (2,4 millions d'euros de chiffre d'affaires, 602 000 euros de résultats net). Un tel scénario fait office d' « anomalie » dans le monde des startups rythmé par les tours de table précoces...

FRANÇOIS GROSSE - Les acteurs financiers nous soulignent effectivement cette « anomalie ». Il n'est pas courant pour une jeune entreprise innovante de développer ses « assets » avec l'argent de ses clients, et non pas avec celui des investisseurs. Notre force est d'avoir engrangé rapidement du chiffre d'affaires.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la réussite de ce scénario. Mon expérience, mes fonctions et mon réseau au sein d'un grand groupe comme Véolia (François Grosse a notamment été Vice-président Digital Services chez Veolia Environnement, NDLR) m'ont permis d'expérimenter et d'identifier des besoins latents chez nos clients, que nous essayons désormais de transformer avec ForCity. Ensuite, notre vision - focalisée sur l'aide à la décision pour des concepts stratégiques et opérationnels -, a rencontré un besoin intime de nos prospects. A partir de leurs demandes, nous avons construit des solutions concrètes. Enfin, et c'est sans doute l'élément le plus important, ces clients - villes ou entreprises - nous ont fait confiance. Ils nous ont attribué des projets audacieux, représentant parfois plusieurs centaines de milliers d'euros. Ces trois facteurs ont validé nos concepts, permettant de renforcer notre capital technologique. Un cercle vertueux d'autofinancement - épaulé par des dispositifs de soutien public du type CIR - s'est alors mis en route.

Cette levée de fonds doit permettre d'industrialiser et d'accélérer la commercialisation de vos solutions. Pour le moment, vos produits sont principalement axés sur la planification des réseaux de chaleur et de froid ainsi que la simulation de la résilience des réseaux d'eau. Quels sont, plus précisément, les axes de développement ?

Après avoir démontré la pertinence de nos services et de notre vision, générant ainsi des revenus, notre levée de fonds va nous permettre d'être moins focalisés sur la contrainte du chiffre d'affaires. Cette "indépendance" sera mise au service de l'accélération de notre développement selon trois axes stratégiques.

Premièrement, nous allons poursuivre le développement technologique dans tous nos fondamentaux, avec le souhait d'industrialiser nos solutions, de les répliquer et de les rendre plus productifs, diminuant ainsi le temps de déploiement de nos applications. Deuxièmement, nous allons investir de nouveaux secteurs, à l'instar - très prochainement - de l'immobilier d'entreprise.  Enfin, le troisième axe vise à renforcer notre stratégie internationale pour le moment embryonnaire. Nous souhaitons organiser notre présence de façon plus proactive : à Dubaï, mais surtout à Hong Kong, où le potentiel dans le secteur du développement urbain est immense. L'Europe occidentale et l'Amérique du Nord, particulièrement le Canada, sont également des cibles prioritaires.

Quelles sont vos ambitions en termes de revenus et de chiffre d'affaires ?

Notre objectif ne s'exprime pas en volume de chiffre d'affaires, mais dans la structuration de celui-ci. Si nous avons signé dans un premier temps des contrats importants à « l'unité », nos revenus devront, demain, être générés exclusivement par des abonnements. C'est l'objectif à horizon 2020. Ce n'est pas un basculement de notre business model, mais au contraire, une continuité stratégique. Cela implique de standardiser au maximum nos applications. Le recours au modèle par abonnement possède de nombreux avantages comme celui de présenter un catalogue de produits à nos clients. Nous continuerons, néanmoins, à innover en élaborant de nouveaux projets spécifiques en lien avec les besoins de nos partenaires.

Le tour de table reflète l'ADN et l'activité de ForCity : un investisseur public représenté par la Caisse des Dépôts,  une banque privée avec le CM-CIC, un investisseur spécialisé dans l'innovation symbolisé par Omnes Capital, et un fonds d'investissement jeune incarné par Axeleo...

Le tour de table est certes un processus financier et juridique, mais c'est avant tout des rencontres. L'envie de construire ensemble doit être partagée. Le choix a été réciproque, mais je n'ai pas l'arrogance de penser que nous sommes les uniques prescripteurs.

La typologie des investisseurs n'est cependant pas un hasard. CM-CIC est profondément tournée vers les entreprises : nous visons des entreprises ; la Caisse des Dépôts et des consignations est une référence et un point d'ouverture majeur auprès des collectivités locales ; ces dernières sont également des clientes. Au-delà de ces deux investisseurs en résonnance avec notre clientèle, nous voulions également certifier que nous sommes avant tout une entreprise technologique. La présence d'Omnes et Axeleo témoigne de cette spécificité.

Quelle est la nouvelle répartition du capital ?

Les deux cofondateurs, Thomas Lagier et moi, détenons un peu plus de 50 % du capital (dont 60 % pour François Grosse, 40 % pour Thomas, NDLR). Les quatre nouveaux actionnaires se partagent environ 40 %. CM-CIC Innovation et Caisse des Dépots totalisant un peu plus de 30 % des actions. Omnes Capital, Axeleo sont des actionnaires minoritaires, chacun détenant respectivement moins de 10% des parts.

Enfin, Veolia, l'un de nos clients de la première heure qui s'était vu gratifier d'un pourcentage - non opérationnel - détient désormais 7 à 8 %. A terme, sa participation devrait encore baisser. C'est un élément majeur : notre clientèle a besoin que l'on soit un acteur indépendant vis-à-vis d'acteurs économiques qui pourraient être leurs concurrents.

ForCity envisage-t-il une introduction en Bourse ?

Tout est envisageable. Les besoins de financement dans les années à venir sont aujourd'hui difficilement appréhendables. Ils résultent de nombreux facteurs : enjeux technologiques, opportunité de création de valeurs, évolution du marché, etc.

Cette première levée de 8 millions d'euros est à ce titre stratégique. Nous avons désormais les moyens de voir à quelle vitesse nous pouvons rencontrer le marché dans les différents secteurs en question.  En fonction de cette réalité, nous allons axer le développement de nos produits. Du montant nécessaire d'investissement dépendra le choix de financement. La Bourse fait partie des hypothèses.

Votre entreprise a-t-elle le potentiel pour devenir une licorne ?

En tant que patron de startup, je vous dirais oui. J'ai aussi l'humilité de savoir qu'une jeune pousse est un objet composé d'incertitudes. Nous faisons un métier à forte valeur ajoutée, mais l'une des limites est notre modèle fixé sur le BtoB, alors que la majorité des licornes est sur le BtoC. En revanche, la force de notre structure est d'être à une intersection singulière : la concurrence n'est pas irrespirable et je suis convaincu que le potentiel du marché est immense.

Nous avons certes une approche innovante et opérationnelle. La question est de savoir de quel côté cela va basculer. Allons-nous trouver le bon positionnement qui va nous permettre d'apporter une réponse proportionnée à une demande massive ?  Au contraire, notre offre va-t-elle toucher un nombre limité d'acteurs faisant de For City une belle PME à 50 millions d'euros de chiffre d'affaires ?  Ces deux scénarios sont probables, mais rien ne s'oppose au fait que l'on puisse grandir de manière considérable.

Le marché de la smart city est estimé par certains spécialistes à 1,4 trillion de dollars d'ici 2020, une manne dans laquelle s'engouffre aussi bien startups ambitieuses que grand compte en besoin de relais de croissance. Quelle est votre perception de ce business émergent, et donc appeler à se consolider ? Peut-on, avant tout, parler de « marché » ?

C'est terriblement difficile de savoir ce qui est, ou n'est pas, intégré à la smart city. La transformation des usages de la ville et des infrastructures est une réalité qui va drainer énormément de flux financiers. Nous n'avons aucune idée macroscopiquement de la physionomie que cela va donner dans les prochaines années.

Au-delà des opportunités business, l'essor du numérique et de ses applications au territoire urbain aura de nombreuses conséquences, et engendrera une augmentation des incertitudes. Et face à ces incertitudes, il faut se donner des outils puissants. Non pas prévoir, mais anticiper les futurs possibles.

En ayant recours aux technologies et solutions d'entreprises privées, existe-t-il un risque pour les villes d'être dépossédés de certaines de leurs politiques publiques ?

Une réponse générale et de bons sens ne peut éluder ce risque. Au milieu des transformations générées par le numérique et des opportunités qu'elles peuvent représenter, certaines évolutions doivent être évitées. Si une réflexion permanente sur les risques possibles s'impose, le lâchez prise est également essentiel pour développer de nouveaux marchés et usages. Regardez l'open data public : nous pouvons réellement parler d'une évolution culturelle au sein des collectivités. Il y a dix ans, cette question était « choquante » pour certains services. Aujourd'hui, c'est une réalité. Ce partage de données peut être bénéfique à l'intérêt général. Regardez, notamment, leur utilisation positive pour les réseaux de transports.

Nous pouvons croire que nous serons protégés en refusant le partage et l'utilisation de ces informations. C'est à mon sens une illusion. Oui, il faut être pleinement attentif aux risques, mais scrutons également l'avenir. Il y a un besoin impérieux à ne pas inhiber l'action et l'audace.

La smart city répond à de nombreuses problématiques liées à l'énergie, la mobilité, l'environnement, etc. Mais la dimension de participation citoyenne - qui pourrait être décuplée avec ces nouveaux outils - ne semble pas vraiment à l'ordre du jour des responsables politiques...

Il serait bien étonnant que le numérique ne fasse pas bouger les lignes dans ce domaine. Mais en tant que citoyen, je ne suis pas « choqué » que les collectivités ne se précipitent pas sur ces nouveaux outils pour « rénover » le rapport à la démocratie. Les dangers du digital ne sont pas simplement incarnés par Google et les grandes firmes. Ils peuvent, aussi, être présents dans des processus de transformations de la vie démocratique locale et dont les conséquences pourraient échapper à leur auteur. La démocratie directe n'a pas que des vertus. Ce n'est pas toujours un instrument positif. Je suis plutôt pour une évolution progressive de cette question.

Plus précisément, le risque d'une démocratie directe permis par le numérique repose avant tout, selon moi, par un manque d'accès aux informations par les citoyens. Mais aussi d'un déficit de mise en perspective des choix individuels. Prenons un exemple : ma collectivité locale envisage de modifier le sens de ma rue. En tant que résidant, je suis légitime pour donner mon avis et participer au processus de décision. Mais mon intérêt particulier sera-t-il en adéquation avec des enjeux plus globaux d'aménagement du territoire ? Il y a des effets d'échelle qui peuvent confronter des points de vue différents. Seule une information assimilée par les citoyens, grâce à des outils d'aide à la décision, peut permettre de prendre la meilleure position pour l'intérêt général. La capacité de dialogue entre les citoyens et les responsables politiques seraient alors approfondie.

Dans une autre mesure, si les Britanniques avaient eu conscience des enjeux post-Brexit, auraient-ils voté de la même façon ?

Selon une étude publiée le 16 novembre 2017 par l'Observatoire société et consommation et Chronos, la smart city n'arrive qu'en dernier des modèles de ville souhaités, sur les six proposés par la consultation. La ville intelligente peut-elle se construire sans le consentement et l'implication des citoyens ?

La smart city est un concept multiforme, et donc difficile à définir et à appréhender pour les citoyens.  Si les villes intelligentes sont ces nouvelles métropoles pensées par des ingénieurs où tout est automatique, alors personne n'aura envie de vivre sur ce territoire. L'innovation technologique ne vise pas à la mise en place d'une application unique, entrainant des villes idéales à la « Jules Verne » et aseptisées. L'ennui serait un fléau majeur dans ces espaces urbains.

Vous avez travaillé sur les liens entre matière première et croissance, en prenant l'exemple du fer au XXe siècle. Vous théorisez des concepts comme l'économie de la fonctionnalité, la croissance quasi-circulaire. On peut donc dire que vous êtes un « entrepreneur-théoricien ». Comment ces deux casquettes s'imbriquent-elles ? Comment votre engagement entrepreneurial inspire-t-il votre réflexion, et inversement ?

Ces deux mondes sont très différents, mais des passerelles sont identifiables, notamment la réflexion sur l'impact des activités à l'échelle du temps. D'un côté, ForCity se projette à 10 - 15 ans à travers nos capacités de modélisation. De l'autre, mes modestes activités de recherche se focalisent sur le long terme, à savoir 100 ou 150 ans. Ces deux temporalités ainsi que la différence de sujets d'étude me permettent de développer la capacité de regarder au loin, d'anticiper, de regarder toujours un cran au-dessus.

Travailler sur ce type d'article m'a également permis de comprendre que des solutions immédiates, qui paraissent judicieuses ou évidentes, ne le sont pas forcément. En résulte une remise en cause de mes certitudes, permettant d'explorer des pistes que j'avais éliminées.

Quel est votre regard sur le moment politique actuel, en France, en Europe, et dans le monde ?

Le monde est comme la smart city : il se passe des choses très prometteuses et à la fois très inquiétantes. Je suis extrêmement préoccupé par un certain obscurantisme, qui peut s'exprimer parfois aux États-Unis et dans des pays en conflit. En même temps, il y a des montées de conscience à l'œuvre dans d'autres compartiments. Oui, nous pouvons être encore insatisfaits de l'engagement environnemental dans certains Etats, mais si nous regardons 30 ans en arrière, le chemin parcouru est incroyable. Les questions relatives au long terme sont désormais au cœur des débats. Face à cette dialectique, nous devons n'avoir aucun angélisme, mais nous devons, aussi, être farouchement optimistes et prêts à agir.

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Commentaires
a écrit le 31/01/2018 à 19:27 :
> > A suivre. . très intéressant. . . mais voilà ou il faut s'arcbouter ! & BON COURAGE ! :

. . . . La smart city répond à de nombreuses problématiques liées à l'énergie, la mobilité, l'environnement, etc. Mais la dimension de participation citoyenne - qui pourrait être décuplée avec ces nouveaux outils - ne semble pas vraiment à l'ordre du jour des
> > responsables politiques… << . . ils ne pensent qu'à leurs intérêts avant tout !!
. . ce qui est désespérant !!

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