ISKN : l'esprit startup jusqu'au bout des doigts

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Dans un ancien atelier de textile situé en plein cœur de Grenoble (Isère), la start-up ISKN expérimente un fonctionnement participatif « à l'américaine ». Ici, l'engagement des salariés, en majorité issus de la génération Y, est bien plus qu'un credo : il se vérifie à toutes les étapes du processus de décision de l'entreprise. Un management horizontal motivant pour chaque collaborateur.

Tout juste posée sur la façade, la plaque ISKN brille encore. Mais encore faut-il franchir un hall et une arrière-cour pour rejoindre les nouveaux bureaux de la start-up grenobloise, nichés au premier étage. À l'intérieur, un open-space installé le long d'une baie vitrée donne sur trois salles de réunions aux portes colorées, dont les noms constituent des clins d'œil aux moments clés de l'entreprise : « Kickstarter », du nom de la plate-forme de financement participatif grâce à laquelle tout a commencé, « Magma », qui évoque la technologie, et « Expérimenta », rappelant le premier événement où l'équipe a présenté son projet, en 2012.

L'émergence du Slate

« ISKN est une spin-off du CEA Leti sur laquelle nous travaillons depuis 2010 avec Jean-Luc et Tristan, un peu sous la forme d'un projet de garage. C'est la rencontre de nos trois spécialités, à savoir l'aspect scientifique, business et valorisation, et l'expérience utilisateur qui ont permis de développer la technologie », résume Timothée Jobert, l'un des trois cofondateurs qui occupe aujourd'hui le poste de directeur opérationnel. « Un travail à trois voix » qui leur a permis d'intégrer leur technologie, initialement conçue pour un ordinateur, au sein d'un nouvel objet : une Slate, couverture pour Ipad. Très vite, un marché s'est dessiné. « Avec les commandes des financeurs reçues sur Kickstarter et les précommandes, nous espérons atteindre les 10 000 slates vendues d'ici à la fin de l'année », estime Jean-Luc Vallejo, président d'ISKN. Pour cela, la société créée en février 2014 a rapidement dû renforcer ses équipes en passant de 4 à 12 salariés. Quatre nouvelles recrues sont encore attendues d'ici à la fin du mois de novembre. « Ce qui est certain, c'est qu'avec une start-up, il ne faut pas compter ses heures », glisse Jean-Luc Vallejo.

Puissance collective

Avec une moyenne d'âge située autour de 26 ans, ISKN peut se targuer d'avoir réuni une jeunesse pluridisciplinaire, prête à repenser les modes de fonctionnement de l'entreprise. « Au sein d'ISKN, nous mettons en avant la puissance collective et le groupe plutôt que l'individu. Car l'esprit start-up, c'est avant tout le partage et une aventure humaine à laquelle l'ensemble des collaborateurs participent », affirme Jean-Luc Vallejo. Plus qu'un souhait, les salariés sont appelés à embrasser les valeurs de la start-up, fondées sur le travail collectif, l'autonomie, mais aussi la prise de risques et la responsabilité. Beaucoup se sont d'ailleurs rencontrés au CEA, ou sur les bancs de Grenoble École de Management.
Rabeb Aloui, 27 ans, a par exemple commencé par travailler pour ISKN lors de son stage de fin d'études, au CEA. «Je suis ensuite restée avec l'équipe en enchaînant sur un CDD de 15 mois avant d'obtenir un CDI. Suivre un projet comme celui-ci depuis le départ est extrêmement motivant», se souvient-elle. Chargée du développement informatique, elle est devenue l'interlocutrice privilégiée des partenaires de la start-up sur les questions applicatives. Elle travaille aujourd'hui sur un système de reconnaissance d'écriture, une piste clé pour les développements à venir. «L'avantage du côté start-up, c'est que nous sommes dans une petite unité, où l'information circule vite. Quasiment tous issus de la même génération, nous avons les mêmes références. »

À 26 ans, Clément Rosset, chef de produit, est également un collaborateur de la première heure : rencontré lui aussi dans les couloirs du CEA, il a travaillé dès 2011 sur l'étude de marché et pris en charge la campagne Kickstarter. « Comparé à mes anciens collègues qui travaillent aujourd'hui au sein de grands groupes, je me suis battu dès le départ. Mais j'ai eu la chance d'avoir très vite des responsabilités et de pouvoir participer aux négociations avec les différents partenaires », estime-t-il. Pour lui, la jeunesse de l'équipe constitue un atout de taille sur ce marché : « La force, c'est que l'on est insouciant, et que l'on tente des choses, comme Kickstarter, que l'on n'aurait jamais fait par ailleurs ! »

Un régime participatif

Si l'entreprise ne s'est pas constituée en Scop, mais en SAS pour des raisons techniques, elle en a tout l'âme. Car pour que la mayonnaise prenne, ISKN s'est inspirée du fonctionnement des start-up nord-américaines et revendique un management transversal et participatif, à tous les niveaux de l'entreprise. « Nous n'avons rien inventé : nous appliquons juste des modes de management répandus Outre-Atlantique », vous diront-ils. « Sur la partie technique, par exemple, nous échangeons beaucoup. Cela nous permet aussi d'aller plus vite car chacun peut apporter ses idées», résume Tristan Hautson, cofondateur et directeur R&D. « Un gain de temps et parfois d'argent » pour Rabeb Aloui, qui estime que ces contacts constants entre les pôles marketing et technique ont permis d'éviter à ISKN de se lancer dans des projets qui ne seraient pas faisables techniquement.

Dans l'entrée, des dizaines de prototypes de la Slate trônent sur les étagères. « Pour le moment, nous n'avons que deux Ipads pour réaliser les tests. Android est la prochaine étape. Car bien qu'il soit possible de réaliser une partie des tests sur ordinateur, il faut ensuite vérifier que tout fonctionne sur tablette, avec la fonction Bluetooth notamment», précise Rabeb Aloui. Le défi technique est constant, car la Slate est un produit complètement nouveau, où rien n'est écrit. Nous devons donc travailler en équipe pour résoudre les différentes problématiques qui peuvent se présenter », souligne-t-elle.
Conscients de la valeur de leurs collaborateurs, les fondateurs ont souhaité mettre en place un système de rémunération participatif, sous forme de BSPCE (bons de souscription de parts de créateur d'entreprise).

« Il n'y avait pas de raison que la valeur créée ensemble ne soit pas partagée. Depuis l'assistante de direction que nous n'avons pas encore jusqu'au directeur marketing, tout le monde doit avoir des actions », estiment les trois co-fondateurs. Lorsqu'on leur parle des systèmes d'évaluation de la performance des salariés, ils sourient : « Exactement ce que l'on ne veut pas ! », précisent-t-ils de manière unanime. Arrivé en juillet 2014 au poste d'ingénieur hardware et software, Simon Thomas connaissait déjà les autres membres de l'équipe au travers d'une expérience au sein du CEA. « Ce qui change, c'est vraiment le côté famille. En conséquence, on a aussi plus envie de s'investir car l'équipe nous le rend bien. » À ISKN, personne n'a d'horaires imposés. En retour, personne ne compte ses heures non plus. « Comme ce projet est un peu notre bébé à tous, on a tendance à travailler un peu sur tous les aspects. Il n'y a jamais de routine, on a toujours des tâches sur le feu. On sent également plus l'impact des responsabilités qu'on prend », précise Simon Thomas.

Des locaux ouverts

Le choix des locaux y est aussi pour quelque chose. « L'open-space est un gage d'efficacité qui nous permet d'échanger facilement sans avoir à nous envoyer à chaque fois un mail », précise Jean-Luc Vallejo. Il s'est appuyé sur sa propre expérience au sein d'une autre start-up il y a 14 ans, mais aussi sur l'aménagement des locaux d'autres sociétés telles que Kickstarter ou Amazon. C'est sur les canapés rouges du salon que l'équipe se retrouve tous les matins pour prendre le café ensemble et dresser un inventaire des priorités. «Nous n'avons pas la réunionnite aiguë, nos réunions sont assez courtes. Alors que certains tendent à limiter les pauses café, on se dit ici que c'est un moment d'échange qui contribue aussi à la productivité de l'entreprise», estime Jean-Luc Vallejo. Si ce dernier avait d'abord flashé sur un bureau « avec vue » à Corenc (Isère), le trio a finalement opté pour un lieu plus central et proche de la gare de Grenoble pour faciliter les déplacements quotidiens.« D'autant plus que la majorité de nos salariés habitent en ville ! »

Alors que le frigo se fait encore attendre, la télévision et les manettes de la Playstation - « pour la détente » - trônent près des canapés. « Une télévision qui nous sert à faire nos projections pour le point du matin, mais aussi bientôt pour des soirées Ligue des Champions ! », avance Timothée Jobert. Dans le coin cuisine, un tableau est là pour rappeler les tours de ménage de chacun. « C'est vraiment une aventure humaine où l'on mélange les moments de vie ! », estime Lydie Roure, chargée de marketing pour ISKN.
La première fois qu'un industriel est venu visiter les locaux, « il nous a dit que cela correspondait bien à notre personnalité. On n'a pas su comment le prendre ! », rapportent les cofondateurs en souriant. Conscients d'avoir en main l'outil qui leur donnera les moyens de leurs ambitions, les salariés n'ont pas hésité en retour à venir mettre la main à la pâte pour aménager les locaux. « On est contents d'avoir construit tout ça de nos mains, lance Clément Rossert, en regardant autour de lui. Avec Guilhem Sauvagnac (ingénieur software, NDLR), c'est nous qui avons repeint les portes des salles de réunion, par exemple. »

Gérer la croissance

Le prochain défi de la start-up : apprendre à gérer sa croissance organique. Car en multipliant par quatre ses effectifs en moins d'un an, ISKN devra intégrer cette nouvelle vague de salariés qui n'aura pas vécu l'effervescence des premiers mois. « Il faudra faire attention à bien transmettre ce vécu et ces valeurs communes pour ne pas créer deux groupes», se soucie Clément Rosset. Car des projets, l'équipe en a encore plein les cartons. En plus de vouloir aménager début 2015 le rez-de-chaussée qui offre également un nouveau plateau de travail de 150 m2, ISKN songe à ouvrir une filiale aux États-Unis au second semestre 2015. « Mais les salariés devront avoir fait au moins six mois ici pour comprendre nos valeurs », précise Jean-Luc Vallejo.

Pour cela, ISKN s'est penchée sur la création d'un processus d'intégration digne de ce nom. « Il était important pour nous que les gens se sentent bien. Afin d'avoir plus de chances de se sentir impliqués et d'avoir envie de travailler ici », résume Timothée Jobert. Afin de respecter les piliers de l'entreprise, chaque nouvel employé a un parrain issu du corps de métier opposé et qui sera chargé de le suivre tout au long de son intégration. « L'idée est d'avoir des rituels de passage, pour que les personnes se sentent accueillies, même si ce sont parfois des mesures symboliques », précise-t-il. Un mois après leur arrivée, les nouvelles recrues sont, par exemple, invitées à déjeuner avec les trois cofondateurs. « À la fin, nous leur remettons un chèque : soit la personne choisit de s'en aller et le prend, soit elle décide de rester et déchire le chèque », raconte Jean-Luc Vallejo. « L'argent ne doit pas être la motivation première !», résume Timothée Jobert. Autre symbole : une fois installée, chaque nouvelle recrue recevra un mug avec son prénom, tandis que son portrait tiré au crayon sera accroché ensuite aux côtés des autres membres de l'équipe.

Une logique de partenariat

Cette logique collaborative se poursuit jusqu'au sein des opérations de la start-up. Très influencée par les travaux du sociologue néo-zélandais David Teece portant sur le management de l'innovation, ISKN a voulu, dès le départ, capitaliser sur ses propres savoirs. Quitte à transférer la production et l'industrialisation à ses partenaires. « Il faut savoir être humble et reconnaître qui l'on est et qui l'on n'est pas. Comme nous n'avions aucune expérience en industrialisation, nous sommes allés chercher des partenaires dans l'industrie », résume Timothée Jobert. Au lieu d'envisager une production en Chine, la start-up a misé sur le développement d'un réseau de partenaires 100 % rhônalpin, avec un assemblage effectué à Valence (Drôme). En plus d'un partenariat de recherche et d'exploitation de la licence établi avec le CEA, ISKN travaille avec de grands industriels de l'électronique, tels STMicroelectronics (Grenoble) et Eolane (Valence), l'entreprise spécialisée dans la fabrication de couvertures pour Ipad Mobilis (Annecy) ou encore le designer de Petzl, Christophe Chedal-Angley.

« Étant donnés les délais, nous avons privilégié la proximité afin de pouvoir échanger rapidement avec nos partenaires », met en avant Timothée Jobert. Uniquement tournée vers la vente directe pour l'instant, la prochaine étape pour ISKN sera de travailler à réduire ses coûts afin de conclure des accords avec des distributeurs en 2015. « Arriver avec une technologie de rupture, unique au monde, nous donne un petit pouvoir, se félicite Timothée Jobert. Après Kickstarter, nous avons même connu un rapport de forces inversé, car nous avons été démarchés par une centaine de grands groupes et distributeurs qui nous ont fait des propositions d'acquisition, de licensing, de distribution, etc. » Pour se protéger de la concurrence, ISKN mise sur deux piliers : le dépôt de brevets en Amérique du nord, en Europe et au Japon, mais aussi un savoir-faire bien gardé. « Le secret, jugent les fondateurs, c'est vraiment d'avoir les personnes clés en interne ! »

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