"Notre société est dans l'injonction au bonheur" (Roger-Pol Droit)

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Roger-Pol Droit
Roger-Pol Droit (Crédits : Laurent Cerino/ADE)
"Tout doit-il être bonheur ?" C'est la question posée à Roger-Pol Droit pour la première conférence Seb Talk de l'année, organisée par La Tribune au siège du Groupe Seb. Pour le philosophe et écrivain, l'obsession du bonheur prôné dans notre société est une fausse piste.

Ce n'est pas un coup de gueule, mais presque : le philosophe, écrivain et chroniqueur Roger-Pol Droit dénonce, dans notre société, une sorte d'injonction généralisée au bonheur.

"Qu'on lise les magazines, que l'on écoute la radio, ou que l'on regarde la télé, on se rend compte que tout doit être bonheur. Nous recevons sans cesse des conseils pour être heureux : on doit être heureux au travail, être heureux au lit, être heureux grâce à ce que l'on mange... Nous sommes, en quelque sorte, 'forcés' au bonheur grâce à l'adoption de la bonne application mobile, du bon look, de la bonne façon de consommer... Le bonheur pensé comme quelque chose à atteindre de manière constante est une notion bizarre et critiquable."

Roger-Pol Droit

(crédits : Laurent Cerino/ADE)

Une notion rejetée par Roger-Pol Droit, car cette recherche du bonheur serait forcément utopique :

"L'idée répandue serait d'être en permanence dans une sorte d'euphorie, de plaisir de vivre débarrassé des angoisses et des tourments. Mais c'est un idéal : personne ne peut être heureux 24 heures sur 24 tous les jours de l'année. Nous pouvons simplement essayer de maximiser ces moments de sérénité, d'amour, de force... Mais l'idée d'être toujours heureux cela n'existe pas. Pourtant, 1000 choses essaient de nous faire croire que ça peut exister. On est dans une sorte d'injonction d'élimination du négatif (la fatigue, la tristesse, les coups de blues...)."

L'obsession du bonheur

Surtout, Roger-Pol Droit rappelle que toutes les époques n'ont pas baigné dans ce qu'il appelle « l'obsession du bonheur » :

"A l'origine, le mot "bonheur" s'accompagne d'une idée de "bon hasard", comme lorsque l'on tire la bonne pioche. Le bonheur était alors quelque chose qui arrive et que l'on n'attendait pas. Et l'on retrouve toujours cette notion dans différentes langues étrangères, par exemple en allemand où le mot "gluck" désigne à la fois le bonheur et la chance. Nous sommes passés de cette acceptation du hasard à la recherche du bonheur."

Considérant que le bonheur permanent est une "illusion", le philosophe invoque Nietzsche, pour qui dire "oui" à la vie, c'est dire "oui" à ce qui fait le bonheur, mais c'est aussi dire "oui" aux tensions, à la trahison, aux deuils, à la maladie...

Un bonheur marqué par son époque

"Une vie réussie passe par des échecs et des malheurs. Je dirais que dans la recherche de notre bonheur, les choses négatives sont aussi utiles. Ainsi, c'est parfois quand on s'ennuie que naissent des idées nouvelles."

Roger Pol Droit

(crédits : Laurent Cerino/ADE)

Surtout, observe le philosophe, la recherche du bonheur est également culturelle, marquée par son époque. :

'Ainsi, en 1942 par exemple, celui qui entrait dans la résistance avait le sentiment qu'il y avait des choses plus importantes que la recherche du bonheur : la révolte, la justice, la guerre contre la barbarie...'

Pour Roger-Pol Droit, cet impératif au bonheur s'applique, aujourd'hui, également au monde du travail. La recherche du bonheur s'accorderait alors avec l'idée de "performance".

"L'idée, ce serait que l'on ait du bonheur à être un winner, à faire le chiffre... Mais cette recherche de la performance, cet aspect compétition est en contradiction avec la vie zen prônée. Alors on essaie d'hybrider en choisissant d'autres termes : on ne se sent plus 'heureux', mais 'comblé.'"

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