Edgar Morin : "L’humanisme, c’est prendre le parti d’Eros contre Thanatos ! "

 |   |  966  mots
(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
L'effacement du clivage entre Gauche et Droite en France est symptomatique d'une profonde remise en question de la pensée politique. Le prisme à travers lequel l'Homme observe ses contemporains et son histoire a radicalement changé. Le grand penseur et sociologue Edgar Morin a jeté les bases d’une nouvelle pensée politique, lundi 19 mars, lors d’une master classe exclusive au Théâtre des Célestins à Lyon, organisée par Acteurs de l'économie - La Tribune.

Edgar Morin pose son œil de sociologue, de philosophe et de résistant, sur un monde en proie à de profondes mutations. L'Union européenne se brunit inexorablement, y compris en France où 26 millions de citoyens ont choisi de ne pas faire barrage à Marine Le Pen au second tour de l'Election présidentielle de mai 2017. Un an plus tard, le paysage politique est bouleversé : le PS est moribond, Les Républicains sont divisés et le traditionnel clivage Droite/Gauche a volé en éclats.

Lire aussi : Edgar Morin : "Le temps est venu de changer de civilisation"

Pour le penseur de la complexité, le temps est venu de changer de civilisation, "de redonner du sens à la politique et de faire naître des consciences au service des civilisations nouvelles, pour que les citoyens se réapproprient leur destin."

Reposer les bases anthropologiques de la pensée politique

Pour refonder une pensée politique, Edgar Morin propose de revenir aux fondements sur lesquels repose toute pensée politique :

"Toute politique est basée sur la conception de ce qu'est l'humain : Pour Rousseau, l'Homme est bon, donc il doit être libre. Pour Hobbs, l'Homme est mauvais, donc il faut le contrôler. Pour Marx, la politique doit être menée par les conflits de classe. Il est difficile de penser le cours mondial de notre histoire sans ces fondements-là, car il y a toute une série d'interactions entre les facteurs économiques, historiques, sociologiques et philosophiques."

La dualité de l'existence humaine

Edgar Morin

(Crédits : Laurent Cérino/ADE)

Poser les bases de la nouvelle pensée politique implique aussi de s'interroger sur notre nature profonde d'être humain et notre place dans la société :

"Nous sommes des Homo Sapiens. Sapiens pour sagesse. Nous sommes doués de raison. Mais nous sommes aussi Homo Démens. Nous avons besoin de délire. La moindre de nos colères est un petit début de folie".

Cette polarité doit être prise en compte : "Il faudrait aller vers cette dialectique toujours risquée ente passion et raison. Or en politique, les démagogues font appel à la passion et les théoriciens à la raison."

L'Homme a besoin de se nourrir de mythes

Repenser la politique implique aussi de prendre en compte la place des religions dans la société : "Nous sommes des Homo Faber. Nous nous distinguons par notre capacité de concevoir. Regardez les outils de la Préhistoire et ceux d'aujourd'hui, les missiles, les gratte-ciel, les smart-phone : on voit les prodiges de la technologie humaine. Et même temps, nous sommes aussi des Homo Mythicus. La société la plus matérialiste, la plus technologique du monde comme les Etats-Unis est aussi l'une des plus religieuses."

Edgar Morin

(Crédits : Laurent Cérino/ADE)

La politique ne doit donc pas être uniquement fondée sur l'opposition entre mythe et rationalité :

"Les humains ont besoin d'espérance et de croyance. Mais il ne faut pas leur fabriquer d'illusion. Il faut réussir à leur donner une espérance qui ne soit pas menteuse."

Le souci de la nature

"Il y a un côté shakespearien dans l'histoire humaine, pleine de bruit et de fureur !", poursuit le sociologue, qui souligne la dualité de notre vie :

"Il faut trouver dans l'émerveillement et l'amour la force de résister aux cruautés de l'existence. Cela devrait être à la base de la condition humaine et de la politique !"

Pour Edgard Morin, il est essentiel de prendre conscience de l'humilité de notre existence :

"Nous ne sommes que des primates devenus bipèdes. Nos cellules sont les héritières des premières cellules apparues sur Terre. Nous portons en nous toute l'histoire de la vie. Nous sommes les habitants d'une petite planète, le soleil n'est qu'un astre de banlieue perdu dans une galaxie périphérique, dans un univers auquel nous ne comprenons rien ! Ce n'est que récemment que nous avons commencé à comprendre qu'en dégradant la nature, on dégrade notre propre vie", estime le penseur pour qui il est urgent de retrouver notre relation profonde avec la nature.

Edgar Morin

(Crédits : Laurent Cérino/ADE)

Accueillir l'Inattendu

Autre donnée fondamentale à prendre en considération : celle de l'Inattendu.

"La période de l'élection présidentielle a été une succession d'inattendus : la démission de François Hollande, la déconfiture de François Fillon, la décomposition du PS, l'ascension solitaire d'Emmanuel Macron, la constitution d'un gouvernement de bric et de broc : tout cela était totalement inattendu !".

Sans oublier l'inattendu de la créativité humaine :

"Au départ, la découverte de la structure de l'atome a eu peu de conséquences. Mais par la suite, pendant la guerre, elle a donné lieu à l'arme de destruction la plus meurtrière. Notre histoire est faite de ces aléas."

Vers un humanisme régénéré

Edgar Morin

(Crédits : Laurent Cérino/ADE)

Selon le sociologue, notre planète est soumise à trois forces incontrôlées, celle de la science, celle de la technique et celle de l'économie :

"Ces forces propulsent le monde dans deux directions : vers le transhumanisme et la promesse mythologique de l'immortalité ; et vers des machines qui dégradent nos vies : destruction de la biodiversité et création de nouvelles armes, chimiques mais aussi informatiques. La tragédie, c'est que nous préférons nous replier sur nous-mêmes plutôt que d'aller dans le sens de la conscience commune qui permettrait d'agir au niveau planétaire."

Pour Edgar Morin, l'humanisme, c'est la conscience de l'unité de l'humanité et de sa diversité :

"L'histoire humaine a toujours été faite de ce conflit entre organisation et destruction. C'est un combat permanent entre Eros et Thanatos ! L'humanisme régénéré, c'est la conscience de faire partie d'une aventure prodigieuse et de prendre le parti d'Eros contre Thanatos !"

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 24/03/2018 à 10:31 :
Dès la première phrase, une erreur d’analyse. Et un déni de réalité : le clivage gauche droite aurait disparu en France aujourd’hui. Comment accorder le moindre crédit à ce qui suit ?...
Réponse de le 25/03/2018 à 16:32 :
moi aussi ce titre m'a choqué. Mais en lisant bien, ce n'est pas du tout ce que veut dire EM (que je connais bien en plus et ce n'est pas son genre de nier ce clivage). il constate juste un buzz mediatique, mais ne le cautionne pas!
a écrit le 22/03/2018 à 9:21 :
"L'Union européenne se brunit inexorablement,"

En effet, vite un frexit.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :