La Moldavie tiraillée entre Union européenne et Eurasie

Par Muriel Beaudoing  |   |  908  mots
(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
« Eurasie, avenir de l'Europe ? » s'interrogeait cette année le festival de géopolitique de Grenoble qui s'est déroulé du 2 au 6 avril. Un thème d'actualité pour cette sixième édition, quelques semaines à peine après le rattachement de la Crimée à la Russie. Parmi les états concernés par le durcissement du régime de Vladimir Poutine, la Moldavie, sur laquelle le spécialiste Nicolas Trifon est intervenu.

Quel est l'avenir de la Moldavie, ex-République soviétique enclavée entre Ukraine et Roumanie, aux héritages nombreux et soumises à des tendances contradictoires ? C'est la difficile question à laquelle a tenté de répondre vendredi 4avril, Nicolas Trifon, historien, sociolinguiste spécialiste de ce pays, et auteur du livre "Un État en quête de Nation : la République de Moldavie" (Paris : Non Lieu, 2010). Une question d'autant plus d'actualité qu'elle se pose, quelques semaines après la crise ukrainienne et le rattachement de la Crimée à la Russie.

«  Cas de figure géopolitique biscornu »

Avant de mettre en perspective des rapports de la République de Moldavie avec Moscou et Bruxelles, Nicolas Trifon a tenu à revenir sur ce tout petit pays, de la taille de la Belgique, aussi connu sous le nom de Bessarabie. « La République de Moldavie est un cas de figure géopolitique biscornu pour des raisons surtout politiques mais aussi géographiques et historiques », a-t-il d'emblée rappelé.

Ayant appartenu à la principauté de Moldavie jusqu'en 1812, date à laquelle elle est entrée dans l'Empire russe, cette province a proclamé son indépendance au moment de la révolution russe de 1917, avant de choisir, quelques mois plus tard, de rejoindre la Roumanie. Cédée à l'URSS en 1940 dans le cadre du traité entre Hitler et Staline, puis reprise un an après par l'armée roumaine alliée des nazis, la Moldavie a alors été une république socialiste soviétique de la fin de la guerre jusqu'au mois d'août 1991, date de son indépendance.

Zone frontière

Ce pays est, par ailleurs, situé dans une zone de frontières. « Frontière géographique puisque c'est ici que finit la culture de la vigne, principale richesse du pays, et que c'est au-delà du Dniestr que commence la grande plaine russe qui se prolonge jusqu'aux steppes de l'Asie centrale. Frontière politique aussi puisque c'est sur ce territoire que s'arrêtait l'avancée de la l'Empire tsariste puis de l'URSS vers la Méditerranée. »

Autre singularité : Chaque Républiques soviétiques était à l'origine une nation, avec une langue, une histoire… « Pour la Moldavie, afin de la différencier de la Roumanie et de légitimer son incorporation dans l'URSS, on a forgé de toutes pièces une nation, une langue, et une histoire moldave, distinctes de celles roumaines » a rappelé Nicolas Trifon. « Il y a aujourd'hui un État moldave mais au nom de quelle nation ? » interroge ainsi le spécialiste.

Attitudes contradictoires

Le récent rattachement de la Crimée à la Russie a réveillé un certain nombre de craintes qui se sont exprimées, sinon dans les rues, au moins sur les réseaux sociaux. De nombreux roumanophones ont ainsi condamné la Russie sur Facebook, alors que les russophones se sont montrés fort discrets. Qu'en déduire sur le devenir européen ou euroasiatique de la République de Moldavie ? Rien d'après le spécialiste, pour qui les deux possibilités demeurent ouvertes. Il y a d'ailleurs autant de personnes favorables à l'accord avec l'UE qu'avec l'Union douanière et ainsi l'Eurasie, selon les sondages d'opinion.

Moscou conserve même un attrait non négligeable auprès d'une grande partie de la population, du fait de valeurs communes qui remontent à l'époque soviétique : nostalgie d'un mode de vie révolu, désir de pouvoir fort ou aversion pour l'Occident, jugé agressif ou encore décadent. Les classes moyennes, davantage éprises de démocratie ou attachées au modèle libéral occidental, ont de leur côté une vive répulsion pour le modèle russe « poutinien ». Sans compter qu'il y a la peur de la part de certains Moldaves de retrouver une position subalterne par rapport au grand frère russe.

Incertitudes

« Si, à l'heure de l'offensive en Ukraine, l'emprise de Moscou sur la République de Moldavie semble soulever des problèmes plus aigus que jamais, elle ne date pas de hier », souligne par ailleurs Nicolas Trifon.Les pressions de la Russie ont en effet commencé dès la proclamation de la souveraineté et ont été exercées dans un seul but : le retour au bercail. Elles sont d'ordre militaire, diplomatique, politique mais aussi économique. En témoigne le blocage des exportations moldaves de vins, fruits et légumes vers la Russie et surtout le chantage au prix du gaz livré.

Difficile de savoir en tout cas si Moscou continuera de torpiller les républiques voulant échapper à son emprise, en les rendant ingouvernables - par son soutien aux minorités - et ingérables sur le plan économique ou si elle tentera simplement de les soumettre. « Dans ce deuxième cas, la République de Moldavie sans la Transnistrie pourrait envisager la réunion avec la Roumanie, ce qui entraînerait de sérieuses tensions et même conflits d'ordre national dans la région. »

Ces obstacles au rapprochement avec l'UE sont d'autant plus regrettables que de gros progrès avaient été réalisés. La Moldavie exporte ainsi davantage vers les pays de l'UE et les aides européennes ont permis de construire des routes et des systèmes d'irrigation. L'accord de partenariat devait renforcer et développer ces formes de coopération sans nuire à une coopération, reconnue nécessaire, avec la Russie. « Cela étant c'est le rapport de forces qui aura le dernier mot et la Russie a la plupart des cartes en main », conclut Nicolas Triffon.