Santé et Travail : les prochains combats d'un destin commun

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Olivier Torres et Michel Debout
Olivier Torres et Michel Debout (Crédits : DR)
OPINION. "S'intéresser aux nouveaux contours des relations entre le travail et la santé, c'est aborder de front deux questions existentielles pour l'être humain" estiment Michel Debout (Université de Saint-Etienne) et Olivier Torrès (Université de Montpellier). Selon eux, la santé au travail doit s'ouvrir à de nouvelles populations et étendre ses champs d'intervention.

En introduisant les débats du "Ségur de la Santé", le Premier ministre Edouard Philippe a commis une seule omission, mais elle est de taille, "la Santé au travail". Cet oubli en dit long sur la place qu'occupe aujourd'hui, au sommet de l'Etat, la Médecine du Travail et tout ce qui s'y rattache.

Pourtant la crise sanitaire que nous traversons, qui va se prolonger par une crise économique et sociale sans précédent, invite à repenser les relations entre la santé et le travail. Les deux sont consubstantiels à la vie humaine en société. L'un et l'autre vont de pair et nous ne devons pas demain en faire des lignes d'opposition, voire d'injonction paradoxale : choisir la santé humaine ou la santé de l'économie.

S'intéresser aux nouveaux contours des relations entre le travail et la santé, c'est aborder de front deux questions existentielles pour l'être humain. C'est pour ces raisons que la santé au travail doit être élargie selon deux voies.

Extension des populations

Une extension des populations, d'abord. Si les services de santé au travail ont mené de nombreuses réformes ces dernières années, deux populations en sont étonnement encore exclues : les chômeurs et les travailleurs non-salariés. La crise qui se profile va considérablement affecter ces deux populations, en augmentant le nombre de la première et en fragilisant l'activité de la seconde.

Perdre son emploi est pour un salarié une épreuve traumatique. Les taux de mortalité et de morbidité les plus élevés ne sont pas ceux des ouvriers non qualifiés mais des chômeurs de longue durée. Perdre son travail, ce n'est pas seulement ne plus avoir de salaire mais c'est aussi perdre un statut, une reconnaissance sociale, une place dans la société construite autour de la notion du travail...

Et perdre son entreprise, c'est une perte existentielle pour tous les entrepreneurs et dirigeants de petites entreprises. Aux sentiments de ruine et de honte, s'ajoute souvent une blessure narcissique aux effets ravageurs.

On sait que pour les chômeurs comme pour les petits entrepreneurs, la crise va amplifier les dépressions, les états d'anxiété, les tensions familiales, et parfois hélas les passages à l'acte suicidaire... Les crises économiques sont aussi mortelles que les virus, parfois davantage encore. Ces deux populations, qui représentent pourtant près de 7 millions d'hommes et de femmes, sont l'angle mort des réflexions sur les relations "santé et travail".

Extension des préoccupations

Une extension des préoccupations, ensuite. Tout au long de son histoire, la santé au travail s'est échinée à lutter contre les maladies professionnelles et plus récemment contrer les risques psychosociaux, et donc à accorder une place prépondérante à la prévention. Celle-ci, on le voit bien aujourd'hui, est la meilleure garantie d'un retour au travail en toute sécurité. Il en va de l'intérêt des salariés, des clients et des chefs d'entreprises eux-mêmes. Le respect des règles sanitaires ne doit pas être vues comme une tactique contingente mais devient stratégique car elles vont être engagées sur le moyen et long terme.

Mais il est opportun d'imaginer aussi plus de place à la salutogènèse du travail, c'est-à-dire à l'étude des facteurs humains, organisationnels et sociétaux qui génèrent de la bonne santé. On ajoute à la logique de prévention (contre des risques), une logique de promotion (des bonnes attitudes et pratiques). Cet aspect est encore trop peu abordé dans les questions de santé au travail alors qu'elles sont essentielles. La médicalisation du travail a donné une orientation pathogène aux modèles et aux conceptions théoriques des rapports travail/santé. A titre d'exemple, l'expérience du télétravail a suscité de nouvelles libertés qui seront chèrement défendues demain par les travailleurs. Le réaménagement entre travail et télétravail peut être une source et de productivité et de bien-être.

Extension des populations pour être plus inclusive et extension des missions pour être moins exclusive, voilà deux voies dans lesquelles la santé au travail pourrait se destiner pour faire de cette crise sanitaire et économique une opportunité pour le bien-être humain et le bien commun.

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Michel Debout est professeur émérite de médecine légale à l'Université de Saint-Etienne, auteur de Le traumatisme du chômage, Fondation Jean Jaurès.

Olivier Torres est professeur de management des PME à Université de Montpellier et MBS, président de l'Observatoire Amarok. Il est l'auteur de La santé du dirigeant, Editions De Boeck.

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Commentaires
a écrit le 12/06/2020 à 20:03 :
"Selon eux, la santé au travail doit s'ouvrir à de nouvelles populations et étendre ses champs d'intervention".

Déjà oublié ?

C'est sous la houlette d'un fils de médecin du travail, Eric Woerth, que la majorité UMP a voté, mercredi 15 septembre 2010, la fin de la médecine du travail telle qu'elle existe en France depuis 1946. L'amendement 730 au projet de loi sur les retraites, introduit in extremis il y a quelques jours, supprime l'obligation du recours à un médecin du travail pour surveiller la santé des salariés, une "équipe pluridisciplinaire" (composée d'infirmiers, de techniciens ou de consultants, moins payés et moins protégés) faisant maintenant l'affaire.Disparaît également la marque de fabrique de la médecine du travail, qui est "d'éviter toute altération de la santé du travailleur du fait de son travail" : désormais, les médecins ne feront que "préserver la santé physique et mentale des travailleurs, tout au long de leur parcours professionnel", formulation qui supprime la référence au lien causal entre travail et santé. Enfin, le lien hiérarchique entre le directeur de service de santé au travail (représentant les employeurs adhérents) et le médecin est renforcé, le premier décidant par exemple des missions du second, au détriment du principe d'autonomie médicale.depuis janvier 2002, la suppression de la médecine du travail a gagné jusqu'au nom des services, désormais appelés "services de santé au travail" (comme le préconisait le rapport patronal de 1987). Aujourd'hui, 75 % des médecins du travail ont plus de 50 ans, sans espoir de renouvellement. (article de 2010)
a écrit le 12/06/2020 à 10:05 :
Nos actionnaires milliardaires, propriétaires de nos politiciens et donc décidant aussi comment nous devons vivre ne sont même plus en état de comprendre qu'un salarié en bonne santé mentale et physique est bien plus performant et productif, si déjà ils ne sont même pas en mesure de comprendre cette vérité de basse comment voulez vous qu'ils comprennent des raisonnements qui vont encore plus loin ?

Le dumping social mondial et la démographie leur permettent de pouvoir jeter les salariés après les avoir exploités, ils ne vont pas chercher plus loin parce que intellectuellement ils n'en sont tous simplement pas capables.
Réponse de le 21/06/2020 à 17:38 :
Je reviens sur 'l' intellectuellement pas capable'. Ils ne s'agit pas pas de capacites intellectuelles pretees a l'un ou l'autre de ces possedants mais bien d'utiliser comme vous le disiez plus haut, la main d'oeuvre au plus rentable, pour continuer car les ressources mondialisees de main d'oeuvre apparaissent sans fin, a faire fructifier leurs capitaux. Il ne s'agit plus pour nous d'essayer de leur faire"comprendre "mqis bien d'inventer les leviers qui feront de nos revoltes des victoires pour l'emancipation des peuples

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