Azouz Begag : "Le coronavirus, ou la possible réanimation d'une nouvelle nation"

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(Crédits : @AzouzBegag)
LE MONDE D'APRES. « Et si le jour ne se remettait pas de ce qui est arrivé à la nuit ? », questionne Azouz Begag. C'est avec le sociologue et ancien ministre de la Promotion à l'égalité des chances que La Tribune inaugure une nouvelle rubrique, « Le Monde d'après » - qui fait écho au chef d'œuvre de Stefan Zweig, Le Monde d'hier. Au fil des jours, sociologues, politologues, historiens, scientifiques, artistes, économistes, anthropologues viendront confier leur expérience personnelle du confinement, et partager les enseignements qu'ils en extraient par le biais de leur discipline. Des enseignements sur aujourd'hui, mais surtout sur demain. Car, de manière inédite, demain se construit aujourd'hui.

Nous y sommes : la France est en guerre. Le Président de la République a lancé un appel à la mobilisation générale contre l'ennemi, le coronavirus ou Covid-19, qui a déjà contaminé chez nous des milliers de personnes et tué des centaines d'autres. Le pire est à venir, annoncent les experts. La stupéfaction nous a frappés. Jamais personne n'a assisté à pareille situation. Le moment est inédit. Nos perceptions de l'espace et du temps sont bouleversées.

La conviction est partagée que désormais plus rien ne sera comme avant, que ce qui existait avant a été noyé, dévasté par ce qui surgit aujourd'hui. Et le passé nous semble englouti dans un trou noir, avec sa réforme des retraites, le 49.3, ses élections municipales, sa politique politicienne...

Tout cela est devenu dérisoire. La terre s'est arrêtée de tourner. C'est quand, demain ? Ce sera quoi, demain ? On ne sait plus. Jusque-là, on pensait que quoiqu'il en soit, la nuit tombe et le jour se relève, mais si ce n'était plus vrai ? Si le jour ne se remettait pas de ce qui arrivé à la nuit ? Dans le discours du Président de la République, demain n'a-t-il pas été remplacé par "Jusqu'à nouvel ordre !". Le temps s'est arrêté. Il n'y a plus d'horloge. On ne sait plus quel jour ni quelle heure il est.

Le chant des oiseaux

Ce matin, dans le quartier cosmopolite de la Guillotière, à Lyon, où j'habite, la majorité des passants que je vois sont des gens d'ailleurs : Africains, Subsahariens ou Maghrébins, de tous âges. Ils viennent s'agglutiner en urgence devant deux agences Western Union pour transférer de l'argent vers leur pays d'origine. Je ne sais pas pourquoi.

Aucun ne porte de masque. Personne ne parle. Partout, le silence. On ne l'a jamais entendu autant. Sur les routes, dans les immeubles, les maisons, les bus, il a colonisé les lieux. La ville est close. La ville est mutique. Les ronflements des moteurs, les klaxons ont disparu, à l'exception des sirènes de pompiers, ambulances et policiers, de plus en plus fréquentes.

Dans le ciel bleu, on voit peu d'avions. Les animaux se demandent ce qui se passe chez les humains. Jamais on n'a entendu aussi clairement le chant des oiseaux qui célèbrent l'arrivée du printemps.

La fin (momentanée) des boucs-émissaires

Soudain, notre esprit fait le tri. On sent que le temps des grandes mascarades de la vie sociale fait long feu, comme l'organisation précipitée des élections municipales, par exemple, la spéculation en bourse, la stigmatisation des migrants, la peur du « grand remplacement » de « nous » par « eux »... Depuis l'entrée en guerre, il n'y a plus « eux » et « nous ». Il y a les Français et c'est tout. Nous tous.

On nous reproche d'avoir été indisciplinés durant les premières alertes de l'épidémie. Nous sommes désormais ensemble dans la même angoisse, gens d'ici et gens d'ailleurs, celle d'être contagieux et de risquer sa vie et celle des autres, les proches et les lointains. Nous savons que la propagation sera freinée si chacun devient responsable de lui-même et des autres.

Chacun compte. C'est la guerre.

Nous réalisons dans notre intimité que nous sommes tous à égalité des chances devant la mort, davantage encore, maintenant que nous savons qu'il y a des contagieux « asymptomatiques ». Sans stigmates. Ce facteur est hautement anxiogène dans le corps social. En effet, « les Autres », les boucs-émissaires, n'existent plus dans la gestion de la peur collective qui nous terrasse. Ils étaient faciles à repérer dans le bon temps d'avant : ils avaient un faciès reconnaissable, des stigmates, des origines connues, des appellations, des stéréotypes... Le slogan « Etrangers retournez chez vous ! » a fait place à une nouvelle injonction : « Restons tous chez nous ».

Tueur nomade

Cet enseignement n'est pas anodin. Le coronavirus nous plonge dans un nouveau paradigme où l'homme de la rue se plie à un constat : nous ne savons rien de ce qui nous accable. Ni quand cela va cesser. Nous sommes piégés par la nuit possible sans lendemain. La guerre est déclarée, mais l'ennemi invisible. C'est un tueur nomade et sournois qui sait se dissimuler pour nous surprendre là où on ne l'attendait pas. Ils tuent des jeunes, à présent ! Il n'est pas raciste, il ne fait pas de différence, il a même l'air de se nourrir de la diversité de l'espèce humaine, filant d'un pays à l'autre, franchissant les barrières des religions, des âges, des sexes, des classes sociales...

Il a choisi sa cible : l'humain.

Il a créé des paniques. A tel point que beaucoup de nos concitoyens urbains ont cherché à quitter la zone de guerre en prenant la fuite. Ils ont dû sentir la charge du mot « exil ». Très vite, ceux qui le pouvaient, ont commencé à fuir à la campagne, dans leur résidence secondaire, chez des proches, en location... au risque d'emporter avec eux l'épidémie dans des zones rurales jusque-là épargnées, au grand dam des paysans inquiétés par ces envahisseurs contagieux venus profiter des avantages de leur sécurité rurale...

Nous sommes tous des sans-abris

La situation est inédite. Un virus nous contraint aujourd'hui à réfléchir à notre propre condition humaine. Il veut nous ouvrir les yeux, pour comprendre l'exil forcé des Autres qui ont fui ces dernières années leur pays en guerre et demandé asile aux Européens, au risque de se noyer en Méditerranée.

Le Covid-19 exhibe le spectre de la mort devant chacun de nous. Nous sommes ainsi sans-abris face à lui, démunis, disposés à accepter qu'au fond, « nous » et les « autres » ne font qu'un ; dans les hôpitaux déjà saturés de malades, les valeureux personnels de santé le savent mieux que quiconque. Le cœur brisé, ils instaurent déjà « la priorisation ». Nous devons nous faire une raison.

En France et en Europe, le drame du Coronavirus marquera l'avènement d'une nouvelle nation. Et sur la planète, celui d'un nouveau monde. Plus solidaire, plus fraternel devant la vie. Plus humble devant la mort.

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Azouz Begag est sociologue au CNRS, ancien ministre (de la Promotion à l'égalité des chances, de 2005 à 2007). Derniers ouvrages parus : Mémoires au soleil (Seuil, 2018) et One, two, free, Viva l'Algérie (éditions Eric Bonnier, 2019).

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Commentaires
a écrit le 07/04/2020 à 17:14 :
Mais cher Azouz Beggag

Nous ne sommes pas en Guerre, nous ne connaissons pas notre ennemi. Laissez place à la Science pour l’identifier !
a écrit le 20/03/2020 à 13:54 :
Acerbe mais vrai
a écrit le 20/03/2020 à 11:33 :
Merci pour cet article au combien vrai.
a écrit le 19/03/2020 à 23:09 :
Soit, mais après avoir purgé les éléments politiques néfastes du pays: 30 à 40% d'effectifs en moins, le gouvernement plutôt 70 à 80%
a écrit le 19/03/2020 à 22:38 :
Le Docteur Charles Nicolle écrit déjà sur le sujet en 1933: "Au cas où la civilisation humaine se développerait, l’augmentation des échanges ferait croître le nombre de maladies infectieuses présentes en chaque point du globe. En même temps, l’homme saurait mieux s’en défendre. Au cas où la civilisation humaine régresserait, voire disparaissait, les maladies infectieuses n’augmenteraient pas en nombre mais feraient plus de ravages." Une vision humaniste qui s'oppose à la vision inédite de la startup nation.
a écrit le 19/03/2020 à 15:35 :
Vous êtes de véritables libéraux à la tribune vous êtes donc progressistes mais pas nos dirigeants politiques et économiques mais pas du tout. Ils ne peuvent même pas comprendre ce dont vous parlez. Notre seul consolation sera que l'histoire nous donnera toujours raison et rira de ces Macron qui se succèdent au fil des millénaires sans changer ce qu'ils sont.

Mais c'est indispensable de faire vivre la vérité, merci.
a écrit le 19/03/2020 à 14:43 :
Magnifique réflèxion sur la fragilité de l'homme et son angoisse face à la mort possible de tout un chacun sans condition de couleur de peau ou d'origine sociale
La vie s'apaise et on prend le temps de penser différemment : nous nous ouvrons à tous les autres dont soudainement nous nous sentons proches
Si l épidémie cesse nous en souviendrons-nous ?

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