Faut-il vraiment sortir de l'entreprise pour se sentir mieux au travail ?

 |   |  1340  mots
(Crédits : DR)
Le télétravail, les horaires flexibles, la réduction du temps de travail et les nouveaux modèles théorisés comme étant ceux de demain sont-ils réellement synonymes de meilleur équilibre et de bonheur au travail s'interroge Sylvain Bianchini, président et fondateur de WiiSmile. Il milite davantage pour une recréation du lien à l'intérieur des organisations.

Expérimentée pour la première fois par une entreprise néo-zélandaise en 2018, la semaine de quatre  jours fait ses premiers pas en France au sein d'entreprises comme Love Radius ou Yprema. D'après une étude menée par l'éditeur de paye ADP en mai dernier, 60% des Français seraient favorables à travailler un jour de moins, espérant ainsi trouver un meilleur équilibre vie pro / vie perso. En parallèle, le télétravail gagne du terrain, en particulier dans le contexte social et environnemental actuel.

S'il s'agit bel et bien d'une solution concrète permettant de faire face à des situations exceptionnelles et d'un moyen évident de réduire l'empreinte carbone d'une entreprise, le doute persiste quant à ses bénéfices durables en termes de bien-être au travail.

En tête des solutions prônées par les dirigeants pour concilier vie privée et vie professionnelle, hors télétravail : la flexibilité des horaires, le passage facilité du temps de travail à 80 % et des jours de congés supplémentaires. À lire ces chiffres et les commentaires qui fleurissent ça et là sur le télétravail, je me pose vraiment une question : ce serait en réduisant le temps passé sur son lieu de travail que la qualité de vie au travail s'améliorerait ? N'est-ce pas paradoxal ?

Travailler chez soi ou travailler moins serait la panacée pour se sentir enfin bien dans son entreprise ? Comme si le bien-être était quelque chose de strictement individuel. Comme si l'entreprise n'était pas, par essence, une énergie et une intelligence collective et sociale. Un lieu de rencontres, d'échanges, de créativité, de faire-ensemble qui donne du sens à la notion du travail et, ce faisant, peut être source d'épanouissement.

Pourquoi, alors, à tout prix vouloir sortir de l'entreprise pour se sentir mieux au travail ? La bataille de la qualité de vie au travail doit, au contraire, se gagner dans l'entreprise, et non pas en dehors d'elle. Avec un seul mot d'ordre : réenchantons l'entreprise et réaffirmons son rôle social !

Nouvelles organisations du travail... vers la fin de l'esprit d'équipe ?

Alors que l'esprit "startup", porté par les gourous de la French Tech, rime avec flexibilité et une culture du travail fondée sur le "où je veux, quand je veux", avec à la clé de nouveaux modes d'organisation qui seraient dans l'air du temps, les startupers n'échappent pourtant pas au burn-out, au bore-out et, plus récemment au brown-out.

Face à ce constat, difficile de ne pas s'interroger sur l'impact de ces évolutions sociétales de l'organisation du travail, fondamentalement liées aux nouvelles technologies.

NON, le télétravail, les horaires flexibles, la réduction du temps de travail et ces nouveaux modèles théorisés comme étant ceux de demain ne sont pas synonymes de meilleur équilibre vie pro/vie perso et de bonheur au travail. Peut-être participent-ils même à vider l'entreprise de son sens et des valeurs qui la caractérisent, esprit d'équipe en tête...

Parce que c'est aussi cela une entreprise : un collectif créateur de richesse qui doit réussir à atteindre ses objectifs et, dans lequel, mobiliser ses équipes pour réussir ensemble peut donner un sens, de l'énergie, de la satisfaction et de la fierté.

Revenons par exemple sur l'idée d'instaurer une semaine de 4 jours. N'est-elle pas incompatible avec les exigences de clients souhaitant de plus en plus être servis 7 jours/7, comme en témoigne l'ouverture de magasins le dimanche ou les livraisons just-in-time ? Extrêmement complexe à mettre en place, la semaine de 4 jours nécessiterait un roulement des équipes qui, au final, n'auraient que peu l'occasion de travailler ensemble. Sauf remise en cause de la productivité à tout prix et de la course au rendement, elle ne peut être qu'une source de stress supplémentaire pour les salariés.

La question de la cohésion d'équipe se pose aussi pour le télétravail. Comment attendre de ses collaborateurs qu'ils partagent les valeurs de l'entreprise, alors que tous passent de moins en moins de temps en son sein, en commun ? Comment valoriser la force du collectif lorsque chacun estime mieux travailler, chez lui, seul devant son ordinateur ?

Des solutions, sources d'inégalités

Ce qui est choquant, c'est qu'en cherchant d'abord à satisfaire l'individu en répondant à ses contraintes ou à ses aspirations, on crée ou on renforce les inégalités. Dans le cas de la semaine de 4 jours, les inégalités entre grandes entreprises et PME risquent de s'accroître : les 1ères auront les ressources pour la mettre en place alors que les petites entreprises ne pourront que ramer, face aux difficultés générées.

Pire encore en ce qui concerne le télétravail, présenté comme la solution à tous les maux — épanouissement et pollution en tête —, qui crée des inégalités à plusieurs échelles : entre les entreprises du secteur secondaire et de services, et entre les métiers. Pour télétravailler, encore faut-il ne pas être bloqué derrière une machine et pouvoir transposer son atelier de fabrication dans son salon. Que faire avec les différences de traitement, entre entreprises et entre salariés ? Et parmi les employés en capacité de télétravailler, comment évaluer par ailleurs l'aptitude de chacun à s'auto-motiver ? Tout le monde est-il fait pour le télétravail ? Au regard de ces disparités, difficile de nier que le télétravail trouve son sens dans l'appréciation des situations individuelles, souvent au détriment du collectif.

Preuve, s'il en faut, que l'entreprise se doit de rester un lieu de rencontres, de nombreux freelances reviennent au régime salarié par manque de lien social et de nombreux espaces de coworking se développent également pour permettre à leurs utilisateurs d'échapper à la solitude professionnelle. Une source de souffrance.

Sortons du "tout productif", nous ne sommes pas des machines !

Au-delà des temps d'échanges nécessaires au développement de l'entreprise comme au bien-être des collaborateurs, les plages de repos et de détente font elles aussi partie intégrante de la qualité de vie au travail. Quelle est-elle ? Une notion 100 % humaine que ne revendiquent ni les machines, ni les robots. Une notion, où les pauses, les déjeuners entre collègues, les activités collectives, les réunions de créativité, les missions transverses sans indicateurs de mesure, jouent un rôle essentiel.

L'ère du tout productif, de la course aux objectifs, du stress lié à la réduction du temps de travail, va à l'encontre de tout cela. Le temps est essentiel à l'épanouissement : le temps d'y réfléchir ensemble — comment fait-on collectivement pour améliorer la qualité de vie au travail — et le temps de prendre le temps d'alimenter la mission de l'entreprise, de se sentir utile et intelligent, de récupérer en capacité de concentration et cognitive...

En un mot : réenchanter l'entreprise

Pour améliorer la qualité de vie au travail, l'entreprise doit tout simplement être réenchantée. Les solutions pour redonner envie à ses collaborateurs d'y passer du temps sont à trouver en son sein.

Par exemple, en recréant du lien et des espaces au service du collectif et en nourrissant intellectuellement et socialement les équipes qui lui permettent d'avancer, au jour le jour. Ceci passe notamment par des projets en marge de la productivité (projets transverses, réunions de créativité, séminaires...). Et également par des solutions proposées aux salariés pour que la qualité de leur temps libre soit portée à son maximum.

Car c'est aussi cela qu'il ne faut pas oublier : toute entreprise doit jouer un rôle dans le bien-être de ses collaborateurs et de leurs proches. En mettant à leur disposition des avantages sociaux et culturels qui leur permettent d'avoir un accès facilité à des loisirs, des vacances, des sorties culturelles, du soutien scolaire..., elle favorise un meilleur équilibre de vie. Celui-ci rejaillit sur la qualité de vie au travail. Mais pas à l'encontre de l'entreprise...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 17/12/2019 à 18:30 :
Merci pour ce texte qui ré-échante l'entreprise !
Les idées nouvelles et utiles pour renouveler l'entreprise émergent des contacts, des échanges et du dialogue. Et tout ne peut pas se passer à distance, même avec des outils numériques synchrones.
Trouver le juste équilibre pour chacun et pour le collectif d'acteurs que forme l'entreprise : un vrai sujet de réflexion.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :