« Il faut remettre au pluriel les mots "patients" et "médecins" »

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(Crédits : DR)
Les médecins et patients sont souvent homogénéisés dans deux grandes catégories : le soigné et le soignant. Mais chacun d’eux a ses propres spécificités, suivant son vécu, sa formation, son lieu de vie etc. En plus de ce que les politiques publiques proposent, ce paramètre devrait être pris en compte pour Julie Henry, maître de conférences en philosophie à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Cette expertise est publiée dans le cadre et en amont du Forum Santé Innovation organisé par La Tribune. Il aura lieu le 13 mars prochain à l'ENS de Lyon.

Il faut remettre du pluriel dans la catégorie « patient », mais aussi dans la catégorie « médecin » pour repenser la pratique de soins et l'éthique en santé. Tous les patients ne sont pas vulnérables, ou à l'inverse combatifs. Tous ne placent pas leur santé en priorité numéro 1, tous ne sont pas acteurs de leur suite de soins, certains veulent aussi que l'on s'occupe d'eux, d'autres non. On ne change pas de nature parce qu'on l'on tombe malade. L'Homme n'est pas seulement un corps organique qui doit être soigné, ni uniquement un esprit organisé et raisonné.

Du côté médical, il est nécessaire de comprendre ce qui conditionne les relations entre les médecins. Ce n'est pas la même chose d'être oncologue et de traiter des cancers quotidiennement, que d'être pneumologue et de traiter parfois des cancers du poumon. Ce n'est pas la même formation, pas le même milieu, pas les mêmes compétences. Le métier s'exerce différemment, d'une spécialité à une autre, mais également d'un pôle urbain à un pôle périphérique. Le médecin dans une petite ville ou en milieu rural doit aussi être inclus dans le parcours médical : il ne sera peut-être pas expert de la pathologie, mais il connaît l'environnement dans lequel évolue le patient.

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Ces facteurs influencent les représentations qu'ont les médecins de leurs confrères. Lorsque les plans de réorganisation de la santé n'aboutissent pas aux résultats attendus, on présuppose que ce sont les acteurs qui n'y mettent pas assez de bonne volonté. Mais si les politiques publiques veulent augmenter la collaboration entre les soignants, ces paramètres doivent aussi être pris en compte. Il faut réfléchir à comment articuler ces représentations car elles détermineront la réussite de ces collaborations.

Redonner de la considération aux soignants exerçant dans les territoires

Les politiques publiques de santé sont réfléchies à partir du centre médical urbain vers les centres périphériques, puis vers les centres ruraux. Le chemin inverse n'est pas pris en compte. Il est nécessaire de combiner le rayonnement que l'on doit donner aux grands centres spécialisés avec le travail à réaliser sur les territoires pour les rapprocher.

En fait, il faut rendre ces zones attractives et redonner de la considération aux soignants exerçant directement dans les territoires. Que peuvent-ils apporter aux patients et aux médecins spécialisés des CHU ? C'est aux grands centres urbains de se poser la question.

Malgré les efforts, les politiques n'ont pas tout à fait pris conscience de ce qu'est un désert médical, de ce que cela implique pour le patient dans la pratique. Le plan Ma Santé 2022 porté par le gouvernement prévoit des postes de coordination, de recentrer le soin sur le patient, un plan de réorganisation de la santé. Pour un patient qui est familier du système de soins, cela fonctionne. Mais pour un patient plus éloigné, cela ne suffira pas.

Le désert médical corrige nos représentations : si l'accès à un médecin généraliste n'est pas possible, comment imaginer avoir accès à un spécialiste ? Cela éloigne géographiquement, mais aussi mentalement du soin. Prenons la télémédecine. Pour un habitant de zone urbaine, cela s'inscrit dans une démarche numérique qu'il côtoie au quotidien. Pour un habitant éloigné des pratiques de soins, il s'agit d'un concept abstrait qui ne va pas de soi. Il faut remettre du lien mental, et cela, aucun outil technologique ne peut le faire. Voilà l'enjeu de la santé publique aujourd'hui.

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