Fragilités silencieuses : réparer et transformer en même temps

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(Crédits : DR)
Nos catégories d'analyse et de mesures statistiques des stress sociaux restent principalement, du moins pour l'action publique, établies par le rapport à l'emploi (chômage) et/ou aux ressources monétaires (pauvreté). Nous devons aujourd'hui élargir notre approche au concept de fragilité explique pour La Tribune Hugues Sibille, président du Labo de l'ESS et de la Fondation Crédit Coopératif. Il intervient ce lundi 4 mars à la soirée annuelle "Les intrépides : entreprendre pour les fragilités", organisée par l'incubateur Ronalpia à Lyon.

Une femme âgée de 70 ans, bénéficiant d'une retraite et d'un logement, mais atteinte d'un cancer du sein, vivant seule, n'ayant plus de contacts familiaux, ne disposant pas de moyen de transport, n'est pas au chômage, et pas nécessairement sous le seuil de pauvreté mais vit dans un état de « fragilité qui ne fait pas de bruit ».

Dans nos pays riches, cette population « en fragilité » augmente sensiblement : groupes sans mobilité en raison de handicaps ou d'absence de moyens de transports, personnes âgées isolées ou dépendantes, toxicomanes, aidants de la maladie d'Elsheimer, salariés en burn out, femmes subissant des violences conjugales, migrants sans papiers, sortants de prison, surendettés, victimes de la fracture numérique ou de la précarité énergétique, addictifs aux jeux vidéo... La liste des fragiles silencieux et parfois invisibles, est hélas longue et révélatrice de problèmes de fonds de notre société ou l'État Providence, conçu pour redistribuer, ne peut ni ne sait être dans l'empathie du lien social et où l'individuation et la compétition poussées à l'excès affaiblissent la fraternité de la devise républicaine.

Une ESS ouverte et innovante

Ici intervient la belle idée d'une économie sociale et solidaire ouverte et innovante. Sa mission est de détecter ces fragilités et d'y répondre par des innovations sociales, qui permettent aux personnes fragiles de sortir du silence et de (re)devenir des acteurs de la société, pas des assistés.

C'est ce que font Voisins Malins, Simplon ou Habitat et Humanisme, c'est ce que font les garages ou les épiceries solidaires, c'est ce que font les entreprises d'insertion ou les Territoires zéro chômeurs de longue durée : les exemples réussis se ramassent aujourd'hui à la pelle. Ici s'inventent de nouveaux rapports sociaux ET économiques.

Le concept de fragilité fait sortir d'une opposition entre économie sociale et solidaire de réparation et ESS de transformation. On peut réparer et transformer en même temps. En soignant les blessures, en traitant tous ces stress sociaux, on doit inventer un autre monde qui fasse reculer les causes-mêmes de ces fragilités. Éluard dit : "s'il est un autre monde, il est dans celui-ci".

D'où l'importance d'innovations sociales qui repensent les formes de solidarité par de nouveaux partenariats entre citoyens, associations, entreprises, collectivités publiques...

Faire sien le concept de fragilité, c'est s'admettre soi-même comme un fragile en puissance, évacuer la peur de l'autre souffrant ou différent.

Alors la fragilité peut être vue comme une chance d'établir de nouveaux rapports humains de réciprocité. Ceux qui accompagnent des personnes fragiles savent que celles-ci leur apportent autant ou plus que ce que l'accompagnant prétend leur donner. La présence de personnes handicapées au bureau ou à l'atelier change le rapport de tous au travail.

Permettre aux fragilités de sortir du silence c'est reconquérir une part de sa propre humanité, l'aptitude à vivre ensemble. C'est une des missions de l'ESS innovante et sans rivage.

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