« Préférence régionale »  : Auvergne-Rhône-Alpes prise au piège des ambitions personnelles de Laurent Wauquiez

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(Crédits : DR ADE)
La campagne publicitaire orchestrée par la Région Auvergne-Rhône-Alpes ne fait guère de doute : en placardant la « préférence régionale » au profit des entreprises de son territoire, son président Laurent Wauquiez martèle son message à l'attention des électeurs du Rassemblement national en vue du scrutin européen. Jusqu'où l'intérêt des administrés de la région doit-il se soumettre à l'intérêt personnel du futur candidat à la Présidentielle ?

Le vocable figure en bonne position de la rhétorique commune aux leaders des formations eurosceptiques et europhobes, nationalistes ou identitaires, xénophobes et sécessionnistes, qui noircissent la cartographie politique européenne et promettent un scrutin dévastateur en mai 2019.

Ce vocable, c'est « préférence ». En l'occurrence préférence nationale, pour l'Italie que veut façonner Matteo Salvini, pour la Hongrie que corsète méticuleusement Victor Orban, pour l'Autriche du FPÖ de Heinz-Christian Strache aux manettes de six grands ministères (Intérieur, Affaires étrangères, Défense, Travail...), pour la Pologne que modèle consciencieusement le parti ultraconservateur Droit et Justice, pour l'Angleterre des partisans du Brexit. Au-delà de l'Atlantique, il y a bien sûr les Etats-Unis de Donald Trump, qui en a fait l'axe cardinal de sa politique protectionniste voire isolationniste, il y aura peut-être demain le Brésil de Jair Bolsonaro si le candidat d'extrême droite conquiert le scrutin de cet automne. Et que dire de l'Inde de Modi, des Philippines de Duterte, de la Turquie d'Erdogan ou de la Russie de Poutine ?

Bien sûr, il ne s'agit nullement d'assimiler les stratégies de tous ces pays à une seule et même idéologie, tant leurs origines, leurs ressorts, les contextes sociaux, économiques et politiques dans lesquels elles prospèrent, leurs manifestations et l'éventail des nuances sont singuliers à chacun d'eux. Il n'empêche, ces réalités nationalistes aussi variées soient-elles possèdent un tronc commun. Lequel stigmatise « l'autre », drape l'étranger des oripeaux du coupable, entretient habilement toutes sortes de peurs, recourt aux artifices les plus effrayants, et ainsi permet de cimenter un groupe. La France n'est bien sûr pas épargnée, cette France dont rêve le leader du Rassemblement national, Marine Le Pen.

Deux préférences, une même logique

Mais est-elle bien la seule ? Depuis quelques jours, presse écrite nationale et régionale, affichage dans le métro lyonnais, réseaux sociaux, martèlent un message publicitaire sans ambiguité : « Préférence régionale pour nos entreprises ». Signée : la Région Auvergne Rhône-Alpes, conquise en 2015 par celui qui occupe également la présidence de Les Républicains, Laurent Wauquiez.

Cette antienne n'est pas nouvelle chez l'ex-député maire du Puy-en-Velay ; déjà, pendant la campagne des Régionales, il avait affiché ce slogan et l'avait inscrit dans son programme, faisant fi du courroux du futur candidat à la Présidentielle François Fillon et des nombreuses interrogations d'ordre juridique et légal que soulève le dispositif.

Officiellement, ce dernier vise à privilégier la relocalisation des emplois, à faire front au travail détaché, et à imposer la pratique du français notamment sur les chantiers publics, particulièrement exposés au sujet - cf. la clause Molière, adoptée par plusieurs Régions, qui inscrit l'usage du français comme clause dans les appels d'offres de marchés publics.

Officieusement, la stratégie de communication ici déployée par Laurent Wauquiez ne souffre guère de doute : elle est brandie comme un message à peine subliminal à l'attention de l'électorat du Rassemblement national à quelques mois du scrutin européen. Car existe-t-il une différence entre donner la préférence aux salariés d'une région contre d'autres régions d'un même pays, et donner la préférence aux salariés d'un pays contre d'autres pays d'une même communauté - en l'occurrence européenne ? La logique est strictement identique.

Des administrés instrumentalisés

Laurent Wauquiez ne s'en est jamais défendu : son mandat à la tête de la deuxième région de France doit constituer le laboratoire d'une politique qu'il rêve de mettre un jour en œuvre à partir de l'Elysée. Après tout, pourquoi pas ? Bien avant qu'il n'accède au ministère de l'Intérieur, et notamment lorsqu'il lui arrivait de lorgner un portefeuille ministériel sous la présidence Hollande, le maire de Lyon et président du Grand Lyon Gérard Collomb ne mettait-il pas en avant les réussites, notamment économiques, entre Rhône et Saône qu'il rêvait, lui aussi, de déployer à plus grande échelle ?

Là où le bât blesse, c'est lorsque le sens du mouvement appelé à cette duplication est inversé. En d'autres termes, lorsque l'ambition personnelle nationale et la stratégie idéologique nationale appelée à la servir dictent le contenu de la politique mise en œuvre localement dans le cadre du mandat électif. La démocratie prise au piège, l'intérêt général asservi à l'intérêt particulier, la cause des administrés instrumentalisée au profit d'une quête - obsessionnelle - individuelle.

Et les autres messages déclinés dans cette campagne n'autorisent, là encore, guère de doute : « Région la mieux gérée de France pour votre avenir », « Plus de sécurité dans les gares, c'est grâce à ma région »... Préférence, gestion, sécurité : strictement ce que le Rassemblement national met en avant, et au-delà ce que le lexique populiste de droite partage de Rome à Varsovie, de Budapest à Vienne, de Chemnitz à Stockolm.

D'aucuns auraient apprécié que la Région fasse valoir son action dans des compétences aussi fondamentales que le développement économique - issue de la loi NOTRe -, la formation professionnelle, l'apprentissage, la culture ; mais outre que le bilan dans ces domaines est largement contesté, il faut leur reconnaître être guère visibles, palpables, clivants, donc « vendeurs » auprès des électeurs. La campagne des Européennes est bel et bien lancée. Depuis le siège de la Région Auvergne Rhône-Alpes.

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Commentaires
a écrit le 29/09/2018 à 10:39 :
La "préférence" qu'elle soit locale ou nationale est, depuis toujours, un thème commun à tous ceux qui dirigent, ou ont dirigé, ce pays, qu'ils le disent clairement ou non.
Et c'est le cas parce que ça correspond aux tendances profondément protectionnistes de la majorité des Français, biberonnés depuis 73 ans à "l’État providence".
Faire ce procès à Wauquiez c'est donc tout sauf de l'information, juste une campagne de plus pour essayer de lui nuire.
a écrit le 26/09/2018 à 19:36 :
C'est aussi un gaspillage scandaleux d'argent public, détourné pour une campagne électorale!
a écrit le 25/09/2018 à 18:40 :
Sa proposition est inconstitutionnelle et il le sait très bien.

Il cherche à exister en lançant des polémiques stériles donc inutiles pour faire oublier son échec retentissant à la tête des républicains et une image personnelle désastreuse. Ses militants et ses élus désertent pour passer au RN et/ou rejoindre Dupond Gnangnan.
Les républicains modérés se préparent à voter Macron pour éviter Lepen et même une liste Juppé/Raffarin ferait un score minable.

Dans les sondages pour les européennes, sa formation est en passe de se faire doubler pour la troisième position par LFI.
Réponse de le 26/09/2018 à 9:14 :
@bof c'est nul : effectivement, cette bête à concours n'a pas intégré tous les éléments de la réussite... Une vraie bénédiction pour les autres... EM, MLP, JLM...si LR veut survivre, il lui faut vite quelqu'un de plus intelligent, moins doué pour les concours....Même chose au PS, sinon qu'il leur faut trouver quelqu'un qui a travaillé dans sa vie !!!

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