Le 22 septembre, Jacques Truphémus mourra une seconde fois

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(Crédits : Laurent Cerino/ADE)
181 tableaux présentés lors d'une vente aux enchères organisée à Lyon le 22 septembre. L'indicible initiative constitue une trahison de l'Homme et du Peintre Jacques Truphémus, elle s'organise dans des conditions contraires à ses « valeurs », elle signifie l'éparpillement d'une Œuvre majeure éhontément jetée en pâture. Il est de la responsabilité des amateurs d'Art de ne pas se rendre complices de ce pillage.

Funeste 22 septembre 2018. Ce jour-là, l'étude Bérard - Péron - Rousselot - Battin mettra en vente dans sa salle lyonnaise 181 tableaux de Jacques Truphémus. Quiconque connaissait intimement le peintre décédé moins d'un an plus tôt dans sa 95e année le sait : JAMAIS il n'aurait souscrit à une telle dilapidation, à un éparpillement massif et anarchique d'une Œuvre qu'avec tant de patience, tant de rigueur, tant de soin il avait accomplie. Accomplie et préservée des tentations carnivores qui ne manquaient pas de rôder.

Cette « carrière » - vilain mot s'agissant d'une vie de création -, il l'avait construite tableau après tableau, au gré d'une technique, d'une audace puis d'une liberté que ses proches - au premier rang desquels son fidèle galeriste Claude Bernard - sanctuarisaient méthodiquement.

Les collectionneurs eux-mêmes s'étaient « calés » sur le rythme, lent, auquel le peintre se soumettait avec docilité, sagacité, pour « produire ». A peine une dizaine de toiles par an, certaines déconstruites et retravaillées des années après l'ébauche. Tout de l'Œuvre elle-même et de la manière dont il l'avait modelée était une riposte aux scories de son époque.

Truphemus

Fleurs et fruits devant le miroir. 2016. Huile sur toile.

Hâte, marchandisation, narcissisme, vanité, cupidité : oui, dans toute l'humilité et la générosité qui le singularisaient, « Il » constituait une digue, certes éminemment symbolique et vulnérable, à ces poisons mercantilistes qui « déshumanisent l'humanité ». A l'évidence, d'aucuns auront à peine attendu qu'il décède pour entretenir la dissémination de ces poisons.

Antre défloré

Dans le propos introductif - d'une fadeur symptomatique - du catalogue, le commissaire-priseur rédacteur en fait lui-même l'aveu : il connaissait peu du peintre et encore moins de l'Homme. C'est seulement « au cours de l'hiver, quelques mois après sa mort » - comment qualifier cette stratégie sans verser dans la diffamation ? - qu'il découvrit l'antre au sein duquel Jacques composait son travail.

Un antre tour à tour atelier, refuge, inspiration, abri. Et réception, pour les rares amis auxquels il donnait le droit de venir saisir un peu, un tout petit peu, infiniment peu - mais n'était-ce pas déjà considérable ? - des mystères de son pouvoir créateur. Un antre donc que ces commerçants déflorèrent pour « établir l'inventaire, séparant les œuvres conservées de celles à vendre ». Cher lecteurs, retirez le terme œuvres et remplacez-le par bêtes ou voitures... Voilà à quoi est réduit l'héritage d'un grand peintre de l'histoire - pas seulement lyonnaise.

Et que les futurs acheteurs, complices de ce pillage, se frottent les mains ! Les estimations annoncées démarrent à 150 € pour des huiles... Pauvre Jacques. C'est bien à une seconde mort qu'il est condamné. De là où il réside désormais, puissent son épouse Aimée - elle-même « livrée » aux portefeuilles des acquéreurs ! -, ses amis Jean-Jacques Lerrant, Jean Leymarie, Louis Calaferte, Henri Cartier-Bresson, René Deroudille ou Balthus lui apporter le réconfort auquel il doit aspirer.

Sali

Au nord de Lyon, dans le 9e arrondissement, est érigé depuis 18 mois le musée Jean Couty. Cette autre grande figure de la peinture lyonnaise demeure bien vivante, vingt-sept ans après sa mort. Pendant de longues années, son fils Charles aidé de sa mère a méthodiquement rassemblé l'Œuvre, puis il a entrepris une initiative audacieuse, périlleuse, mais merveilleuse : l'édification d'un écrin ouvert au public, voué à maintenir ladite Œuvre dans le continuum de l'histoire de l'art en la soustrayant notamment à la voracité des spéculateurs. A l'inauguration, en mars 2017, Jacques Truphémus assistait, bien sûr. Que pensait-il, à la découverte de ce lieu, de ce qui adviendrait au-delà de sa mort de ses propres tableaux qu'il avait fait le choix de conserver ?

Truphémus à Couty

Jacques Truphémus, l'épouse et le fils de Jean Couty lors de l'inauguration du musée éponyme.

Un choix dicté par des critères émotionnels ou techniques qui n'appartenaient, bien évidemment, qu'à lui seul - nombre des pièces proposées au catalogue ne sont pas signées... spécifiant là qu'elles n'étaient, à ses yeux, pas achevées, pas présentables, pas autorisées à la vente. Un choix aujourd'hui trahi. Sali. Vendre l'Œuvre d'un créateur sans ou contre sa volonté, vendre, via chaque tableau, un peu de lui-même sans ou contre son gré : il est des situations qui éclairent ce qui définit et distingue moralité, amoralité, immoralité.

Comment en est-on arrivé là ? Comment ceux que Jacques avait fait « siens » ont-ils pu être mis à l'écart, dès la tenue des obsèques et jusqu'à l'accomplissement d'une solution à même de protéger l'intérêt de tous, en premier lieu celui de l'Œuvre elle-même ? Par quelles intrigues ou manigances cette soudaine et sinistre alternative a-t-elle pu s'imposer au projet de dation au Musée des beaux-arts de Lyon, idéal aux plans artistique, patrimonial et même fiscal ? « Avec cette vente, l'Adieu final à cet immense poète est définitivement profané », fulmine, de son lit d'hôpital, son fidèle ami François Montmaneix.

Moments de miracle

Tout du catalogue que l'Etude a concocté pour la vente n'est pas inepte. Le portrait de Jacques en couverture illustre, bien involontairement, « l'esprit » de cette vente de manière idoine : quelle inquiétude dans ses yeux, quelle tristesse dans son regard... Les commissaires-priseurs doivent se frotter les mains ; les gains espérés s'annoncent plantureux, et, comme le raille une sommité de l'art et ami de Jacques, quelques "bourgeois" pourront enfin s'offrir à vil prix et sans se déplacer au-delà de la Presqu'Ile de quoi sustenter leur lyonnaiserie et épater leurs invités.

De mon côté, ce week-end-là, je fuirai Lyon, ce week-end-là je détesterai Lyon. J'aurai même honte de Lyon. Je me rendrai à Lille, au Palais des beaux-arts, j'irai à la rencontre des œuvres de Veronèse, van Ruisdael, Permeke, Greco, Léger ou Goya, j'inviterai Jacques à mettre ses pas dans les miens, ses yeux dans les miens, et pour cela me remémorerai les moments de grâce, les moments de miracle qu'il m'avait offerts aux musées de Lyon et de Grenoble lorsqu'il m'avait confié les enseignements techniques et l'émotion qu'éveillaient au fond de lui La femme caressant un perroquet de Delacroix, Les passants de Daumier, L'allée d'arbres de Soutine, ou l'Intérieur aux aubergines de Matisse.

A ce funeste 22 septembre 2018, je m'emploierai, à mon bien modeste niveau, de défier l'intolérable. Je penserai fort, très fort à mon ami, en espérant que la communauté des vrais amateurs, des vrais amoureux de ce qu'il avait composé, des vrais disciples de l'Art, ne succombera pas à la tentation et désertera le sombre théâtre.

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Commentaires
a écrit le 17/09/2018 à 14:31 :
Merci De rappeler que les vanités de ce monde mènent bien souvent à des impasses!
a écrit le 16/09/2018 à 10:41 :
Toujours aussi bien dit ! Je fuirai Lyon moi aussi ce jour-là !
Merci Denis ... Merci Monsieur Lafay.
a écrit le 15/09/2018 à 18:15 :
Avant d accuser les collectionneurs de tous les maux peut etre faudrait il s interesser aux heritiers qui font commerce et aux institutions publiques qui ne jouent pas le jeu de sauver par un musee cet heritage majeur pictural. Les collectionneurs ne font que sauver une peinture et une oeuvre ignoree par les institutions culturelles.Sauver une oeuvre s organise du vivant de l artiste et non apres sa mort.
a écrit le 12/09/2018 à 16:01 :
Quelle tristesse. Couty, lui a eu la chance d'avoir un fils qui s'est battu et qui finalement a pu créer un musée. J'ai relativement bien connu Truphémus, adorable vieux Monsieur ainsi que beaucoup d'artistes lyonnais mais voilà !! il est difficile de nos jours de défendre des oeuvres de valeur. Je suis depuis 18 ans, la veuve du peintre Walter ( Walter Comelli) ; j'ai bagarré pour continuer à l'exposer à gauche et à dt et à le faire connaitre là ou il ne l'était pas. Au bout de 18 ans je suis usée et j'ai justement envisagé de faire une vente aux enchères me disant qu'il continuerait à vivre à travers d'autres amateurs.
Est-ce bien, est-ce mal ?? Anne Comelli
a écrit le 12/09/2018 à 10:53 :
Monsieur Lafay votre article est remarquable et je partage les mêmes sentiments que vous.
Tout comme vous je ne me sentirai plus lyonnaise ce 22 septembre 2018 et laisserai mes pensées s’envoler jusqu’à Jacques Truphemus ami proche de mon papa, feu G. Gouttard.
Merci pour cet article.
Véronique Gouttard
a écrit le 11/09/2018 à 23:55 :
La dernière fois que des œuvres ont été brûlées c'était par les nazis. Même si l'on apprécie pas l'œuvre de l'artiste, la qualifier de "croûtes" est un manque cruel de respect de l'homme. Alors pour ces personnes qui se croient intéressantes en faisant ce type de commentaires, vous projetez publiquement votre inculture et votre manque d'humanisme. Vous devriez avoir honte ! J'ai une certitude : votre passage sur terre n'aura été que poussière. A contrario Jacques Truphémus rejoindra les immortels grâce à son œuvre qui restera et ravira les avertis et les humanistes.
Quant au sujet du débat je déplore qu'une fois encore les spéculateurs raflent sans scrupule aucun la "propriété intellectuelle" d'un défunt, et en fin de compte de l'humanité, pour faire un maximum de profit. Toute œuvre devrait être portée au profit de tous et être exposée pour profiter à la majorité. Je ne le connaissais pas personnellement mais je m'imagine bien que c'est ce qu'il aurait souhaité.
a écrit le 11/09/2018 à 19:26 :
Quelle tristesse ! J’ai eu la joie et l’imm honneur de partager son déjeuner et d’etre admise ds son « antre », et surtout de goûter sa délicatesse, son humilité, sa générosité et ...son œuvre !

Comme vous, je suis outrée par cette mascarade organisée ds cette ville qui a mis tant de temps à reconnaître son génie et qui va céder à la spéculation une œuvre qu’il offrait si volontiers à voir à tous, et qui sera ainsi soustraite au Musée des Beaux Arts.
Et je n’irai pas à la vente !
a écrit le 11/09/2018 à 12:19 :
Bof... à part pour défiscaliser une partie de son patrimoine, et profiter de la bulle spéculative sur les œuvres d'art, ces trucs n'ont aucune valeur intrinsèque... qui voudrait décorer son intérieur avec ce type de croutes?
Réponse de le 13/09/2018 à 15:50 :
Votre commentaire laisse entrevoir l'état de votre culture picturale !!
Des croutes !! je suppose que votre préférence va au homard en plastique rose bonbon exposé à Versailles ou au plug exposé en place Vendôme.
Vous ne parlez pas peinture, vous parlez fric. Beurk
a écrit le 11/09/2018 à 10:07 :
vu les peintures sur google
autant les bruler
a écrit le 11/09/2018 à 10:07 :
vu les peinture sur google
autant les bruler
a écrit le 11/09/2018 à 8:16 :
Honteux !

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