Jean-Dominique Senard, Michelin : "L'entrepreneur vise toujours à soulever des montagnes"

 |   |  1027  mots
Jean-Dominique Senard
Jean-Dominique Senard (Crédits : Hamilton/REA)
"En quoi faut-il croire, espérer, se référer pour réussir à entreprendre avec sens ?" A la question qu'Acteurs de l'économie-La Tribune lui a posée, Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin s'est fendu d'une tribune dans laquelle il expose sa vision et sa conception de l'esprit d'entreprendre. Un esprit qu'il devrait soutenir et raconter lors de la 12e édition du Prix de l'esprit d'entreprendre, organisée par Acteurs de l'économie-La Tribune et emlyon business school (mercredi 13 juin, à Lyon), et pour laquelle, Jean-Dominique Senard interviendra en tant que président de cérémonie.

"Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer." Les historiens sont partagés sur la paternité de cet aphorisme, les uns l'attribuant à Charles le Téméraire, les autres à Guillaume d'Orange.

Voilà en tout cas une phrase qui pourrait tenir lieu de devise, en tout cas de guide de comportement, à chacun d'entre nous : tous, nous sommes un jour ou l'autre tentés par l'immobilisme ou le renoncement auxquels, c'est vrai, il ne faut pas s'autoriser à succomber si l'on veut avancer dans la vie.

Mais il me semble que cette formule ne s'applique pas, ou mal, aux entrepreneurs, petits ou grands : eux ont besoin de plus. Eux ont besoin d'espérer, et aussi de partager cet espoir avec tous leurs collaborateurs.

Lire aussi : Découvrez le programme du Prix de l'esprit d'entreprendre 2018 !

Qu'est-ce qu'un entrepreneur ? Fondamentalement, il s'agit d'un homme ou d'une femme qui investit de son temps, de son énergie, de sa créativité dans un projet particulier.

Or, investir consiste à accepter de renoncer à un bienfait immédiat en vue d'un bienfait futur plus important. C'est ainsi qu'un industriel achète une machine, par exemple, au prix de son profit à court terme et en vue de pouvoir produire plus ou dans de meilleures conditions, ce qui lui permettra, ensuite, de réaliser plus de chiffre d'affaires et, si tout va bien, du profit.

De la même manière, un créateur d'entreprise, ou même un chef d'entreprise en général, parce qu'il se met au service de ses clients, du développement de son affaire et du management de son équipe, renonce à beaucoup de liberté, de temps familial et, en tout cas au début, de revenu.

Il le fait, lui aussi, en vue d'un bienfait supérieur qu'il attend pour l'avenir au fil du développement de son entreprise. Mais quel est le "bienfait supérieur" ?

Le prix du sacrifice

L'appât du gain est une réponse possible. Elle n'a rien de déshonorant : comme l'a justement observé Adam Smith dès 1776 dans La Richesse des nations, "ce n'est pas de la générosité du boucher ou du brasseur que nous attendons notre morceau de viande ou notre pinte de bière, mais de leur âpreté au gain".

Le boucher ou le brasseur travaillent certes en vue de s'enrichir, mais c'est bien grâce à eux que nous nous nourrissons... Le temps n'a pas complètement invalidé cette vision très pragmatique. Mais, au siècle où nous vivons, elle semble malgré tout un peu "courte" et, à ce titre, mérite d'être complétée.

Le prix du sacrifice que consent l'entrepreneur en termes de liberté, de vie familiale et de loisir est aujourd'hui sans doute bien plus important qu'auparavant et peu d'entre nous y consentiraient seulement pour l'argent. Il faut, aussi, au XXIe siècle, que l'entrepreneur se sente porteur de quelque chose qui le dépasse, tendu vers un horizon qui n'est pas seulement celui du profit.

Il lui faut, pour reprendre la formule que nous avons proposée Nicole Notat et moi en réponse à la mission que nous avait confiée le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, une "raison d'être".

Espoir

Cela est d'autant plus nécessaire que l'entrepreneur, une fois qu'il a décidé de se lancer, doit, pour réussir, convaincre aussi tous ses stakeholders (parties prenantes, NDLR). Il a besoin de clients qui le préfèrent à la concurrence parce qu'il leur vend, au-delà du service ou du produit qu'ils achètent, un supplément d'âme.

Il a besoin de partenaires, de sous-traitants, d'actionnaires qui lui sont fidèles et loyaux parce qu'ils se sentent portés par un projet commun qui va au-delà de la simple réussite économique. Il a, surtout, besoin de managers et de salariés fiers d'appartenir à un groupe humain qui s'est donné une vision fédératrice, un objectif commun supérieur. Ainsi donc, pour entreprendre et réussir, il faut, authentiquement, être porté par un espoir, un espoir forcément un peu fou, qui est celui de changer le monde.

On nous dira certes que cela est un peu démiurgique... Ce n'est pas faux. Mais, comme nous le rappelle Schumpeter qui met l'entrepreneur au cœur de son analyse économique et parle de "destruction créatrice", n'y a-t-il pas du démiurge dans tout entrepreneur ?

On nous objectera que ce lyrisme contraste avec les objectifs souvent bien triviaux d'"EBITDA" ou de "ROCE" que les entreprises affichent elles-mêmes, surtout quand elles sont cotées en bourse... On ne saurait en disconvenir. Mais ne peut-on faire du profit, et assumer, tout en visant à... ne pas faire que du profit ?

Soulever des montagnes

Mieux : changer le monde, imposer sa vision, servir un objectif extra-économique n'est-il pas le meilleur moyen de gagner de l'argent, d'une part en mobilisant toutes les bonnes volontés de l'entreprise et de son écosystème, d'autre part en traçant un chemin original, créatif, propre à bouleverser le paysage compétitif sans relief que constituent les acteurs traditionnels uniquement désireux de profit ?

Et ce chemin n'est-il pas le meilleur vers le succès ? Enfin, on fera valoir qu'une entreprise, même une grande, ne peut changer le monde à elle seule. C'est vrai, mais si elle y contribue, si, par son action, elle fait avancer les hommes et les femmes dans la bonne direction, cette contribution n'est-elle pas infiniment précieuse ?

Chacun d'entre eux en est plus ou moins conscient mais, fondamentalement, l'entrepreneur vise toujours à soulever des montagnes. Cela n'est-il pas plus facile si l'on est ensemble, et portés par un même élan ?

À l'heure où l'on parle de l'alignement des intérêts, ceux des actionnaires, ceux des salariés, ceux des autres stakeholders ‑ alignement entre eux, et aussi alignement avec le respect des règles de responsabilité sociale et environnementale ‑, il me semble que faire partager à tous une même espérance, une même raison d'être, constitue, pour l'entrepreneur, la meilleure (et peut-être même la seule) manière de faire réussir son projet.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 12/06/2018 à 22:14 :
Si tous nos entrepreneurs visaient à déplacer des montagnes ca se saurait;on aurait des entreprises innovantes , pas ou peu de déficit commercial et moins de chomage.
ils n'y aurait pas de diffixcultes pour trouver des produits bien conçus, besoin de moins d'asociation de consommateurs

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :