Travail, le mal aimé

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(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
[Editorial] Oui, le travail est beau et bon, il est constitutif de l'identité de tout individu. Il est gisement inépuisable de satisfaction, de fierté et de joie. Il est producteur de sens - selon le double mouvement de réception et d'émission -, il est lien dans la société. Il est ? Plus sûrement, il peut être.

Se réapproprier son destin et l'insérer dans un destin collectif, célébrer la "communauté de destins" qui s'impose à la fragmentation, à l'isolement des destins. Voici l'une des - nombreuses - exhortations qu'Edgar Morin a partagées, le 19 mars à Lyon avec les 700 spectateurs du Théâtre des Célestins réunis par une même nécessité : nourrir leur quête de sens pour nourrir leur conscience politique pour que leurs actes nourrissent une civilisation renouvelée.

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Entrer dans la complexité de soi pour cerner la formidable - aussi funeste qu'extatique - complexité d'un monde dominé par la barbarie du chiffre et des algorithmes, de la marchandisation et de la cupidité, par la tyrannie de l'immédiateté et de la compétition, par le dépérissement des solidarités et de la fraternité, par la suprématie des raisonnements binaires, narcissiques, égoïstes, vaniteux par la faute desquels la planète vivante (humaine, végétale, animale), "notre bien commun", est inexorablement agressée : cette master class "Refonder la pensée politique" si "nourrissante" organisée par Acteurs de l'économie - La Tribune aura mis en lumière la pensée d'un homme de 96 ans riche d'une vision, d'une exigence, d'une espérance aux innombrables enseignements. Parmi eux celui de composer avec "l'improbable".

Fracture

Or que constate-t-on ? L'"improbable" de l'époque contemporaine est simultanément si redouté par certains et si cultivé par d'autres qu'il creuse une fracture. Énième fracture, pourrait-on souligner, dans une société que l'innovation technologique exponentielle expose à des inégalités singulières - numériques, de connaissances, de mobilité, etc - compressant sa capacité et sa responsabilité inclusives.

L'"improbable", inconditionnel de la raison d'être et donc des raisons de faire, est également contesté proportionnellement à la disruption des repères - temporels, géographiques, éthiques, techniques, spirituels, etc. - et à la dictature de la performance auxquelles est arrimé le besoin irrépressible de certitude, de maîtrise et de sécurité. Or c'est de cet "improbable" que le Gouvernement fait le fil conducteur de sa stratégie, inédite, de réformes, sur laquelle se cognent un corps social et des corps intermédiaires représentant des corps humains "déstabilisés" par ce tourbillon.

Déstabiliser

Mais quelles significations le verbe "déstabiliser" abrite-t-il ? Un éventail infini de nuances, qu'incarnent audace et vulnérabilité, aventure et marginalisation, excitation et effroi, accomplissement et effondrement. Risque épanouissant et risque nocif, même mortifère. Et ce sont les expressions négatives de cet « improbable » qui - entre autres motivations celles-là moins avouables - enflamment les résistances aux réformes. Au centre de cette ébullition, le travail bien sûr.

Un travail malheureusement phagocyté depuis trop longtemps par la cause de l'emploi, et dont le dialogue (extraits de l'ouvrage Au boulot !, publié chez l'Aube) avec le secrétaire général de la CFDT met en lumière le caractère aussi fondamental que négligé. Met en lumière véritablement, parce qu'en acceptant les règles d'un débat personnel, intérieur, par le biais de cette même conflictualité qui "fait" l'action syndicale et le progrès social, Laurent Berger diffuse une analyse, des convictions, des aspirations incontestablement sujettes à être contestées, mais tout aussi incontestablement utiles au débat sur la réalité et l'avenir d'un Travail lorgnant la majuscule.

Lire aussi : Laurent Berger (CFDT) : "Au boulot !"

Devoir commun

Oui, le travail est beau et bon, il est constitutif de l'identité de tout individu, il est gisement inépuisable de satisfaction, de fierté et de joie, il est producteur de sens - selon le double mouvement de réception et d'émission -, il est lien dans la société.

Il est ? Plus sûrement, il peut être. Les obstacles à la transformation de la supposition en réalité ne manquent pas : logique financière court-termiste, inégalités protéiformes, modèles managériaux contestés, culture et système éducatifs obsolètes, hégémonie de l'économique, "valeur" travail (reconnaissance, utilité, rémunération) inféodée aux seuls critères de performance et de profitabilité économiques.

Mais le combat n'est pas perdu, et à ce dessein les responsabilités des "deux camps" du travail sont convoquées. Celui des salariés est en devoir d'intégrer à ses volontés la complexité, immense, des contraintes - actionnariales, financières, commerciales, juridiques, sociales, managériales - de l'employeur. Celui de l'employeur est en devoir d'intégrer à ses rouages décisionnels les aspirations et le savoir, précieux, des salariés.

Et tous ont en devoir commun d'abandonner des postures parfois surannées et anachroniques, de briser les scléroses corporatistes, de dépasser l'indépassable : l'enfermement, si confortable, dans le dogme. Et ainsi ensemble d'investiguer le contenu d'un "projet collectif unissant capital et travail".

Un cheminement de l'un vers l'autre à même d'étendre la zone de "dialogue constructif" ouvrant au compromis responsable, et ainsi de favoriser une conception enrichie du travail profitant équitablement aux salariés et à l'employeur - privé comme public.

Reconnaître l'autre, c'est-à-dire reconnaître en l'autre sa participation à l'œuvre collective, reconnaître que l'autre concourt à sa propre reconnaissance, reconnaître l'intelligence collective plus puissante que la seule somme des intelligences individuelles...

Quel rapport au travail ?

Bien sûr, les conditions d'une telle "rencontre", qui a pour scène l'entreprise et pour décor la gouvernance et l'exemplarité, ne sont pas aisées, les entraves - déficit de confiance mutuelle, postures idéologiques enracinées, stratégies électorales des organisations (patronales et de salariés), etc. - demeurent vivaces. Pour autant, faut-il abandonner le vœu d'un travail émancipateur, responsabilisant et pacificateur, d'un travail irriguant dignité, estime de soi et créativité, d'un travail réconciliateur colmatant les fractures sociales et territoriales, d'un travail pourvoyeur d'inclusion et de solidarités, d'un travail pansant des corps sociaux désorientés, épuisés et en peur, d'un travail apaisant une nation ?

Le rapport que chacun entretient avec le travail est toujours ambivalent et oscillant, la réalité du travail n'est ni manichéenne ni homogène, elle n'est que rarement jubilation ou apocalypse, et elle doit simplement être... travaillée dans le sens du progrès. Mettre le travail en progrès au service d'un progrès humain partagé, réhumaniser le travail lorsqu'il est déshumanisé, l'humaniser toujours mieux lorsque les conditions s'y prêtent.

Ce Graal est utopie. Mais n'est-ce pas de l'utopie que le Progrès s'alimente en premier lieu ? Nul doute qu'un tel Travail circonscrirait sa part d'"improbable" à ses vertus, et participerait à ce que la perception de l'"improbable" cher à Edgar Morin ne soit plus épouvantail mais ressource.

Le Travail révélation des destins individuels et ciment d'une "communauté de destins" : un beau programme politique...

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Commentaires
a écrit le 14/04/2018 à 12:27 :
avec un bon manager et pas d'injonctions paradoxales le travail c'est top
dans le cas contraire il rend malade
même si les français aiment le travail et leur travail

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