Acteurs de l'économie : 20 ans d'engagement intellectuel et éditorial. Mais pour quoi faire ?

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Cette fin d'année 2017 consacre les 20 ans d'Acteurs de l'économie - La Tribune. Elle scelle aussi l'entrée de l'extrême droite dans le gouvernement autrichien. Deux faits a priori sans aucun rapport, en réalité intimement liés. Le second illustre symboliquement ce qui justifie la raison d'être et de faire du premier. Car à quoi d'autre qu'éveiller les consciences à la nécessité de sens, de responsabilité morale et de démocratie revitalisée, ces vingt années de production éditoriale (magazine, digital, conférences, livres) et d'engagement intellectuel ont-elles cherché à se consacrer ?

Résumer vingt années de la vie d'Acteurs de l'économie - La Tribune en quelques lignes est bien sûr mission impossible. Impossible faute d'espace, impossible aussi parce qu'au sein de ce corps social exposé pendant deux décennies aux situations les plus antagoniques, l'obsession est de regarder demain. Tout entrepreneur est ainsi constitué, surtout lorsque le bateau qu'il barre fait face, régulièrement, aux ressacs, aux vents contraires, à des tempêtes qu'il peut parfois anticiper, parfois esquiver, mais le plus souvent qui se déclenchent inopinément.

Alors de ces vingt années, que faut-il retenir ? D'abord quelques chiffres. 138 numéros du magazine - sans compter les suppléments - et donc en cumul plus d'1 million et demi d'exemplaires diffusés et 9 millions de lecteurs ; au moins 200 conférences-débats qui auront attiré 80 000 spectateurs ; l'écriture de 21 livres (14 édités par nos soins et, depuis 2016, sept autres confiés à L'Aube) ; la production d'un site d'informations qui génère jusqu'à 1 million de pages vues par mois. Voilà pour les chiffres, ils sont à la fois beaucoup et peu. Et leur intérêt n'est pas quantitatif ; il réside dans la réalité intellectuelle, humaine et même émotionnelle de ce qu'ils incarnent.

Débat intérieur

Cette réalité, c'est d'abord un positionnement auquel nous sommes toujours restés fidèles : investiguer les thèmes qui questionnent la place, le rôle, les responsabilités de l'Homme dans l'économie, l'entreprise, la société. Et pour cela enquêter, décortiquer, fournir des clés de compréhension et de décision, mais aussi ouvrir les portes de nombreuses disciplines (sociologie, philosophie, anthropologie, histoire, politique, sciences, art...) derrière lesquelles cette investigation révèle une lecture singulière des faits. Cette réalité, c'est aussi une éthique, en tous les cas une quête éthique : fabriquer une information fiable, crédible, intègre, indépendante, honnête, exigeante. Et utile.

Cette réalité, comme je le rappelais le 14 novembre en préambule de l'événement Une époque formidable que nous avons organisé dans un Théâtre des Célestins comble toute la journée, c'est aussi être un lieu de débats, de décloisonnement, de dialogue inter-communautés, une scène de confrontations d'idées, d'expertises, de convictions, parfois de combats qui éveille et qui bouscule les consciences ; qui participe à faire progresser le lecteur ou le spectateur dans son expression de la responsabilité, de l'engagement, de l'action au service d'une humanité davantage humaine. In fine qui honore « l'être sujet » cher à Alain Touraine, contribuant ainsi à la salubrité et à la vitalité de la démocratie locale.

Acteurs de l'économie - La Tribune se veut carrefour de ce dialogue et de ces débats entre le plus grand nombre ; mais plus encore peut-être, l'invitation à un dialogue et à un débat cette fois intimes, au fond de chacun de nous, pour qu'en émergent une autonomie émancipatrice, une volonté de faire au service d'un vivre ensemble, d'un imaginer ensemble, d'un bâtir ensemble réinventés.

Comme je l'évoquais le 11 décembre au Musée Confluences (Génération 2050), décider d'être acteur du monde en devenir plutôt que spectateur désabusé, marri, même meurtri, est conditionné à cette transformation intérieure. C'est la raison pour laquelle dans le cadre de nos événements comme de nos productions d'informations, nous investissons les lieux d'enseignement, les lieux de décision, les lieux de vie de la région, nous explorons pour faire surgir ce qui doit convoquer nos consciences, ce qui dysfonctionne, mais aussi ce et ceux qui ont valeur d'exemple.

Répercussions économiques

Des enquêtes ont eu un grand retentissement ; celles portant sur des personnalités, comme Bruno Rousset, Bertrand Millet, Jean-Michel Aulas, Philippe Grillot, Guy Mathiolon, le cardinal Philippe Barbarin, Thierry Ehrmann, Olivier Ginon, Jean-Claude Anaf, et récemment Laurent Wauquiez ; celles aussi consacrées à des entreprises, comme Euronews, la Région Rhône-Alpes, Allila, Fiducial, le CESER, l'OL, le Medef, la FNAC, Ikea, la CGPME, Cegid, Toupargel, la Chambre de commerce, KPMG, etc.

Des enquêtes dont certaines ont été à l'origine de répercussions économiques lourdes pour une frêle entreprise comme la nôtre ; mais elles façonnent notre identité et notre notoriété, elles justifient et consolident notre raison d'être et notre raison de faire, enfin je les ai décidées et bien sûr les ai toujours assumées parce que ma qualité de journaliste et de directeur de la rédaction s'impose à celle de dirigeant d'entreprise. Cet arbitrage n'est pas toujours aisé, les conséquences peuvent être douloureuses, la compatibilité de ces deux logiciels est souvent tendue, je dois parfois dégager des compromis : toutefois, tenir cette ligne de conduite ne doit tolérer aucun écart insupportable.

De Françoise Héritier à Alain Finkielkraut

Mais de cette matière éditoriale, il faut retenir aussi ce qui, malheureusement, s'ancre moins facilement dans nos mémoires et qui pourtant est tout aussi essentiel et nous distingue tout autant. D'abord les grands dossiers thématiques ou de nature sociétale (le Centre anti-cancéreux de Lyon, le CNAM, les migrants, l'entrisme des sectes en entreprise, la place de Dieu dans l'entreprise, le handicap, les réalités de la franc-maçonnerie, Emmaüs, le risque, le pouvoir, la culture, l'autorité, les riches, toutes les formes alternatives de l'économie, les sujets prospectifs majeurs etc., etc.).

D'autre part les grands entretiens. Ils ont contribué à étendre notre réputation et notre notoriété bien au-delà de la région (celui avec Edgar Morin  culmine aujourd'hui à 2,6 millions de pages vues et 500 000 visiteurs uniques). Et de faire vivre, dans un même média, les convictions, les combats d'Alain Finkielkraut  et de Françoise Héritier, de Jean Clair et de Pierre Rabhi, de Monique Pinçon-Charlot et de Nicolas Baverez, de Boris Cyrulnik et d'Emmanuel Todd, de Jean Ferrat et de René Ricol, d'Axel Kahn et de Jean-Paul Delevoye, de Cynthia Fleury et d'Albert Jacquard témoigne d'une préoccupation militante mais non dogmatique, engagée mais non sectaire.

Enfin, nous sommes fiers de mettre en lumière ceux qui, souvent dans l'ombre, font honneur à l'un des verbes les plus essentiels, les plus lumineux de la langue française : entreprendre. Qui signifie imaginer, risquer, innover, modéliser, bâtir, partager, essaimer. Ces individus et ces collectifs qui entreprennent, nous travaillons avec enthousiasme à les dénicher, et à vous les faire découvrir dans nos pages, sur le site, ou lors d'événements comme le Prix Acteurs de l'économie.

Contribuer, à notre modeste niveau et en dépit de nos imperfections, à nourrir la quête et la nécessité de sens des citoyens ; être utile pour mieux comprendre le monde qui nous entoure mais aussi nos mondes intérieurs ; emprunter des voies parfois subversives, insubordonnées et périlleuses mais toujours honnêtes : c'est ainsi que l'on peut résumer ce à quoi l'équipe d'Acteurs de l'économie s'emploie depuis vingt ans.

Juste demain

Les prochaines années ? Comme depuis 1997, c'est en premier lieu à demain que nous délimitons l'horizon de nos réflexions et de nos actions, tant est incontournable la fragilité structurelle et économique d'une activité empoisonnée par la dictature de la gratuité, tant est phénoménale la vitesse à laquelle la transformation de la filière se poursuit, donc tant est prioritaire le devoir de se concentrer sur l'agilité, la réactivité. Et l'inventivité.

Demain, c'est assurer à nos publications papier et digital de défricher les opportunités mais aussi de se calibrer sur les contraintes ; c'est poursuivre le développement d'une offre dite événementielle toujours plus exigeante et stimulante ; c'est consolider le partenariat avec La Tribune et L'Agefi Suisse ; c'est poursuivre l'intensification de la politique d'édition de livres, depuis 18 mois distribués dans toutes les librairies, jusqu'au Québec. Cet automne, quatre opus ont vu le jour, dont une merveilleuse rencontre avec Michel Troisgros sacré plus grand chef au monde en décembre par ses 550 homologues 2 et 3 étoiles Michelin de la planète. A la rentrée trois autres seront édités : Emmanuel Macron dans l'œil gourmand et essentiel d'Alain Touraine, et des dialogues hauts en couleurs avec le sociologue Jean Ziegler et le philosophe Yves Michaud.

Le livre consacré à Michel Troisgros a pour titre La joie de créer. Le nom de notre événement annuel au Théâtre des Célestins ? Une époque formidable. Chez Acteurs de l'économie, nous sommes convaincus que l'époque est formidable, dès lors qu'on épouse une dynamique joyeuse de créer. Et c'est forts de cette croyance que nous pouvons continuer de progresser, pas à pas, contre vents et marées, au service de l'économie, des entreprises, des décideurs, des salariés du territoire ; au service de la démocratie. « A force d'imaginer le bien, on finit par y contribuer », disait Jean Boissonnat. C'est finalement à cela « aussi » que nous essayons d'oeuvrer.

L'énergie dans le combat

Mais il n'y a pas de bien sans identification du mal. On travaille au bien « aussi » lorsqu'on fait face au mal, lorsqu'on a conscience du mal, lorsqu'on circonscrit et affronte ce mal. C'est parfois dans la considération objective ou émotionnelle de ce mal qu'au sein d'Acteurs de l'économie - La Tribune nous trouvons l'énergie de nous battre, le sens de la lutte. La nécessité d'être debout. Et les raisons ne manquent pas, au plus près comme au plus loin de notre territoire - comme en témoigne, là encore, le large éventail des thèmes explorés dans nos supports, nos livres, ou lors des conférences.

Cette année, ces raisons ont été une nouvelle fois pléthoriques. Et à l'heure, en cette conclusion du cru 2017, de les recenser, le choix est immense. L'un d'eux, pris au hasard - sans doute parce que le plus concomitant à la rédaction de ces lignes -, est emblématique de ce qui justifie notre mobilisation éditoriale : la coalition brune au sein du gouvernement autrichien. Ou plutôt ce que l'apathie et le silence, effroyables, des populations et des dirigeants politiques révèlent sur l'état moral de l'Europe, sur la pénétration des idéologies les plus nauséabondes dans les consciences occidentales.

Personne

Qui s'est élevé avec foi contre l'accord des conservateurs du jeune Sebastian Kurz avec le FPÖ de Heinz-Christian Strache désormais aux commandes des ministères de la Défense, des Affaires étrangères, ou de l'Intérieur ? Qui met en miroir cette conquête avec l'enracinement durable et la propagation méthodique des doctrines europhobes, xénophobes, nationalistes, isolationnistes aussi bien en Grande-Bretagne qu'en France, en Allemagne - l'AFD est la troisième formation politique au Bundestag - qu'aux Pays-Bas, en Finlande qu'au Danemark ? Qui s'émeut de l'axe liant les régimes de Pologne, de Hongrie et donc d'Autriche dans une même quête ségrégationniste et dans une même logique de stigmatisation ? Qui fustige la réalité des votes lors des élections aux quatre coins de l'Europe à laquelle seule la nature des scrutins - comme c'est le cas en France - permet encore de faire rempart ? Personne.

Aucun des dirigeants politiques majeurs, ni Emmanuel Macron ni même Angela Merkel, n'a manifesté l'effroi qu'un tel séisme exigeait. L'heure est à la lente ingestion de l'inadmissible, à la cécité et la surdité face à ce qui devrait pourtant pulvériser notre vue et dévaster notre ouïe. Jusqu'à quand ? Surtout jusqu'où ? En 2000, 250 000 Autrichiens avaient défilé dans les rues de Vienne pour anathématiser l'entrée du FPÖ au gouvernement ; ces derniers jours, ils étaient moins de 5 000. En 2000, l'Union européenne avait immédiatement décrété des mesures radicales (suspension des relations bilatérales, limitation du rôle des ambassadeurs) ; dix-sept ans plus tard, absolument rien ne se prépare.

L'intolérable toléré : une raison d'être et de faire

Partout désormais, et l'Amérique de Trump en est un exemple supplémentaire glaçant, « on » tolère l'impensable, on se soumet à l'inacceptable, on ploie de couardise et d'égoïsme. L'abdication depuis plusieurs années face aux outrances liberticides du Hongrois Viktor Orban en est une énième démonstration, et dans ce concert, l'heureuse décision, ce 20 décembre, de la Commission européenne de frapper la Pologne du fameux article 7 au nom du "risque grave de violation de l'Etat de droit" que constitue la réforme domestique de l'appareil judiciaire, apparaît presque accidentelle. Et aucune des explications, même fondées - bilan mitigé des sanctions contre l'Autriche en 2000, montée en puissance des régimes réactionnaires dits « illibéraux » parmi les 28, peur de braquer la population et de victimiser les formations d'extrême droite, extrême complexité constitutionnelle et organisationnelle de l'UE, etc. - n'éclaire le débat. La porosité idéologique de plus en plus incontestable des droites républicaines et des extrêmes droites fait son œuvre. Avec raison, la planète entière (ou presque) se mobilise d'une seule voix contre la menace climatique ; avec honte, elle se tait lâchement devant le péril brun. Si sa production de contenus éditoriaux tous supports réunis favorise, même très modestement, même infiniment, une prise de conscience citoyenne face à ce type de péril, alors Acteurs de l'économie - La Tribune mérite de vivre. Et continuera de trouver les raisons (et les moyens) d'être et de faire.

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Commentaires
a écrit le 28/12/2017 à 21:05 :
Bien joué Denis.
Très bon anniversaire ! Et bon vent pour les 10 ans à venir.
Je te souhaite une très belle fin d'année j'espère que 2018 nous permettra de nous rencontrer de temps en temps.

Amicalement Damien
a écrit le 21/12/2017 à 9:05 :
Bonjour,
Et merci pour cette grande tirade courageuse...bien qu'un peu longue pour être lue confortablement sur mon petit écran 😉
Maintenant que la Région s'est élargie, si vous venez faire un petit tour du côté de Clermont-Ferrand, n'hésitez pas à faire signe... Il y a un grand vide médiatique à combler, des débats à animer, des citoyens à faire réfléchir, une région à construire...et quelques acteurs locaux prêts à soutenir l'initiative !
A bientôt j'espère !
a écrit le 21/12/2017 à 7:48 :
Merci de vos engagements et de la clarté de leurs expressions.
Bonnes fêtes à toute votre équipe et à votre famille.

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