Portrait-robot de l’entrepreneur en 2017

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(Crédits : Stefan Stefancik / Unsplash)
Sous quels traits apparaît l'entrepreneur aujourd'hui ? Est-il plutôt autodidacte ou surdiplômé ? Quelle trajectoire a-t-il suivi ? Et quelles transformations est-il en train de vivre ? Ghislaine Gallenga, maîtresse de conférences en anthropologie Aix-Marseille Université, en dresse le croquis.

De quoi parle-t-on à travers le terme d'entrepreneur ? Du chef d'entreprise à la tête d'une SARL ou de l'auto-entrepreneur ? De l'artisan ou de l'entreprise familiale héritée ? Les contraintes inhérentes aux responsabilités assumées seul (ou en réseau), les implications en termes d'horaires d'ouverture des locaux (lorsque l'entrepreneur ne travaille pas directement depuis chez lui), le contexte de paiement des cotisations, l'environnement et la nature du travail (services, produits proposés en présentiel ou internet), tout ceci conduit à une complexification des définitions-mêmes du terme d'entrepreneur.

De même, comment envisager une définition plus large à partir du manque d'homologation du statut des entrepreneurs entre eux si l'on considère les législations de l'Europe, voire du monde ? Par conséquent, une polysémie des termes, associée à une polysémie des régimes statutaires associés, ne contribue pas à circonscrire de manière stable l'idée de l'entrepreneur. Et c'est au titre de nouveau fantasme professionnel français que l'entrepreneur lui-même endosse dans le sens commun toute une série de rôles, aussi divers, complexes que contradictoires ; des rôles que l'anthropologie de l'entreprise étudie aujourd'hui au prisme des réalités mouvantes, dynamiques, et multifactorielles imposées par la globalisation.

Autodidacte ou surdiplômé ?

Si la formation initiale de chaque diplômé détermine en grande partie l'issue de son parcours, le statut d'entrepreneur est suffisamment souple et englobant pour se reconnaître à la fois dans l'autodidacte et dans le surdiplômé. Aussi, l'entrepreneuriat, au-delà de la question même du diplôme semble concerner surtout les compétences réelles de la personne. Chaque entrepreneur peut avoir le choix entre le fait d'exercer une compétence hors diplôme ou de se qualifier au sein d'un parcours reconnu, le terme d'entrepreneur ne se limitant pas aux acquis issus des formations. De plus, la société qui voit l'éclosion de ces nouveaux entrepreneurs donne également sa chance aux reconversions professionnelles, et de ce point de vue, l'âge n'est plus un frein à l'embauche comme il pourrait l'être lorsqu'un candidat à un poste salarié doit essuyer un refus discriminatoire.

Homme ou femme ?

Selon les domaines d'activité, on retrouve une répartition du genre correspondant à un certain stéréotype attendu en fonction des métiers. Cependant, les femmes aujourd'hui sont encouragées à sortir des schémas définis par une société patriarcale dont les codes genrés sont devenus irréversiblement brouillés et plus complexes. Au regard de ce qui précède, définir des éléments qui caractériseraient l'entrepreneur est une tâche ardue, voire impossible. Toutefois, si je devais en choisir trois, je dirais que l'entrepreneur doit avoir de la volonté, de la créativité, et de la résilience.

Trajectoire sociale

L'une des motivations à entreprendre peut être également l'opportunité pour un migrant de revendiquer une identité culturelle, ethnique à travers la possibilité d'une insertion professionnelle relativement indépendante de l'habitus du pays d'accueil. De plus, une telle revendication peut être source d'agency. Ainsi l'entrepreneuriat peut revêtir une forme de militance, et peut par conséquent, contribuer à mieux définir une trajectoire sociale et existentielle. Pour autant, les motivations d'un entrepreneur peuvent regrouper un large spectre, du jeune en échec scolaire au grand diplômé, du chômeur en fin de droits au quinquagénaire multi-reconverti jusqu'à l'entrepreneur-à-l'américaine jouant sur les codes culturels de la startup conquérante.

Droite ou gauche ?

Dans le sens commun, le fait d'entreprendre, l'individualisme, le libéralisme sont plutôt associés à des valeurs de droite sur l'échiquier politique français. Pour autant, le libéralisme est souvent confondu avec le capitalisme. Comme le souligne le paléoanthropologue Pascal Picq, dans un entretien au journal Le Monde : "Au risque de surprendre, le libéralisme entrepreneurial est fondamentalement de gauche". De même, la notion de service public associée habituellement aujourd'hui à des valeurs de gauche prend naissance dans des valeurs historiquement de droite. Une lecture plurielle de ces notions peut ainsi être faite en fonction du contexte historique et social.

En réalité, plus qu'une opposition de principe entre des valeurs de droite ou bien de gauche, il s'agit d'isoler des domaines d'application auxquels se réfèrent les entrepreneurs ainsi que l'engagement qui préside à leur action. Ceci constitue le seul contexte pertinent dans lequel son action pourrait être analysée. Dans le domaine hétéronome de l'économie sociale et solidaire Matthieu Hély montre que l'entrepreneuriat est une catégorie assez fluide pour englober à la fois les "entrepreneurs de morale" et les "entrepreneurs sociaux et citoyens".

Privé ou public ?

Par ailleurs, on assiste à un brouillage des frontières catégorielles dû à une plus grande porosité entre les secteurs privé et public. Souvent l'entrepreneuriat vient pallier les manques du secteur public et contourner sa législation en termes de recrutement. L'éclatement des cadres normatifs du travail dans le secteur public comme privé crée donc à la fois une liberté et un joug, une dépendance à des contraintes plus lointaines et floues, tout autant qu'une autonomie par rapport à un cadre précédent formé par l'équipe des collaborateurs proches.

Transformations

Si l'on brosse à grands traits l'évolution de la figure de l'entrepreneur, on s'aperçoit que sa trajectoire s'appuie sur une volonté de libéralisation économique qui entraîne à son tour une dérégulation du marché et du droit du travail. Ainsi, ce que l'on a coutume d'appeler l'ubérisation de la société se reflète également dans les transformations propres à l'entrepreneuriat, transformations qui modifient le sens même du travail. Le chercheur Frédéric Marty dénonce notamment le nouveau rapport de dépendance qui peut lier un chauffeur d'Uber à un "donneur d'ordre" qui n'est plus son employeur contractuel et pour lequel il travaillerait "à la pièce" à la façon des ouvriers agricoles au 19e siècle. Cet exemple contribue à donner un juste aperçu d'un champ professionnel en perpétuelle transformation et dont les tensions sociales sous-jacentes questionnent ensemble nos valeurs ainsi que les fondements éthiques qui feront nos économies de demain. Ce sont les transformations de la société qui se donnent ainsi à voir à travers l'évolution de ce statut.

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