En attendant un (e) vrai (e) ministre de l'Éducation nationale

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(Crédits : DR)
Alain Morvan, ancien recteur des académies de Clermont-Ferrand, Amiens et Lyon, et ancien président du directoire des PUF, nous apporte son analyse de ce qui fait l'actualité du monde éducatif en ce début d'année scolaire. Le professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle retient ainsi deux menus événements qui, chacun à sa façon, témoignent du malaise que connaît le système éducatif : la manifestation de certains proviseurs, principaux et adjoints, et le souhait exprimé par Najat Vallaud-Belkacem de rendre la scolarité obligatoire de 3 à 18 ans.

La manifestation des chefs d'établissement mérite une analyse spécifique. Le 21 septembre, le SNPDEN, syndicat majoritaire des personnels de direction, appelait ses membres à se rassembler devant les rectorats. Avec une audace mesurée, il invitait à protester "non contre la politique conduite par la ministre" (timidité que regretteront les adversaires de la réforme du collège), mais contre la façon dont elle est mise en œuvre, "qui est devenue la source majeure des difficultés à conduire le changement : trop souvent un autoritarisme agressif sur les détails, trop souvent une vacuité silencieuse sur l'essentiel".

Si l'on admire la stupéfiante célérité du diagnostic - deux ans seulement auront suffi au SNPDEN pour déceler un caporalisme que des esprits assurément rétrogrades épinglaient depuis le printemps 2015 -, on constate que la réforme elle-même, dont la nocivité est dénoncée par 80 % des enseignants de collège, par la majorité des intellectuels, et par des parents d'élèves de plus en plus nombreux, recueille l'assentiment du syndicat.

Inquiétudes

Il n'empêche que les personnels de direction ont des raisons de s'inquiéter. En ressassant le concept sacramentel d'autonomie, le ministère et les recteurs se sont exonérés par avance de toute responsabilité dans le bilan de l'action gouvernementale. Les principaux ont peut-être compris que c'est à eux que l'on tiendrait rigueur de l'échec déjà palpable de la réforme du collège. Témoins de la façon dont Najat Vallaud-Belkacem érige en dogme sa propre infaillibilité, ils savent qu'ils n'ont aucun soutien à attendre d'une ministre qui sacrifiera tout à l'heureux déroulement de sa carrière. L'encadrement local sait qu'il devra payer l'addition lorsqu'elle aura parcouru les 300 mètres séparant la rue de Grenelle de la rue de Solférino.

Politique de répression

Et puis, les personnels de direction ont bien le droit de regretter d'avoir relayé une politique de répression menée par la hiérarchie aux dépens de professeurs qui ont su, eux, prendre des risques personnels parfois énormes pour résister à l'abaissement des savoirs. La ministre a joué habilement des uns contre les autres. Quelque tardif qu'il soit, le demi-repentir du SNPDEN procède d'une certaine prudence - prudence que la proximité des échéances électorales permet peut-être de comprendre.

Vers des lycées-parkings ?

Lesdites échéances permettent elles aussi de décrypter le projet de scolarité obligatoire de 3 à 18 ans. Projet que n'accompagne ni celui d'une refonte préalable de l'enseignement secondaire pour en assurer la cohérence, ni l'explication du tour de passe-passe par lequel seraient dégagés les moyens nécessaires.

Gadget électoral ? La crise tragique que connaît le recrutement des enseignants rend en effet l'idée au mieux illusoire, au pire cynique. De plus, tous les professeurs savent à quel point la fin de scolarité pèse aux élèves les moins motivés.  3 à 18 ans ? Pourquoi pas 1 à 101, ou (soyons raisonnables) 7 à 77 ? Veut-on des lycées-parkings, antichambres prolongés du chômage ? La ministre actuelle dit faire cette proposition dans l'attente du quinquennat à venir. Gageons que ce ne sera pas le sien, ni celui d'un de ses protecteurs.

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Commentaires
a écrit le 03/10/2016 à 18:28 :
Le plus surprenant est l'entêtement menant infailliblement au cynisme. Pour de multiples raisons - inutiles de les détailler ici car insignifiantes sur le fond - on a, pendant des décennies, refuser d'admettre l'état des choses pour ce qu'il était. Ce fait a été cautionné par la mise en avant de personnes n'ayant elles-même comme seule issue de sauvetage dans leur vie que d'accomplir une carrière, la plus brillante possible. La démagogie du pouvoir politique aura su encadrer ces petites gens aux grandes ambitions en les menant sur la ligne d'un front duquel elles sont les seules à pouvoir se sauver en cas de coup dur. (Ceci est sans doute la seule chose de laquelle elle soit vraiment capables.) Quant aux autres soldats, ils connaîtront leur Chemin-des-Dames. Les générations futures goûteront aux joyeuses conséquences de l'inculture organisée dans laquelle on les aura projetées, en faisant appel, comble du cynisme, à leur assentiment bien orienté, au nom de valeurs républicaines… Le forfait est dès à présent accompli et il est à se demander ainsi de quelle manière ceux qui, détendant aujourd'hui encore certains savoirs, sauront les passer, comme sous le manteau, en attendant l'avènement d'un avenir plus clément pour les choses desquelles l'esprit n'aura jamais été absent.
Nommer les coupables fait trop mal tant on souhaiterait les voir disparaître sur la pointe des pieds, la honte étant hélas également partagée par ceux-là même qui n'ont cessé de crier pour que cesse l'acte de barbarie : en vain.
a écrit le 01/10/2016 à 11:27 :
Enfin une analyse lucide de la situation !
Notre système d'éducation touche le fond, sabordé par l'influence néfaste des pédagogistes de tous bords et par l'incompétence des divers ministres récents. L'éducation n'a jamais été un investissement rentable, c'est bien connu, mais en dehors des considérations purement économiques et comptables qui ont présidé à sa gestion ces dernières années, crise aidant, elle reste le seul et dernier rempart contre l'abrutissement des masses et au bout du compte la guerre civile. Son état et surtout ses orientations désespèrent la majorité des enseignants eux-mêmes, qui ont l'avantage douloureux de pouvoir se faire déjà une idée de ce que deviendront dans 10 ou 15 ans les enfants qu'ils ont face à eux, et la société qu'ils formeront. IL EST URGENT DE REPENSER NOTRE ECOLE !

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