Dieu ou bête sauvage ?

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Tout est-il et tous sommes-nous amené(s) à devenir « uberisable(s) » ? Uber est une lame de fond qui transperce et bouleverse au-delà de la charpente de l’économie ; le phénomène imprègne les systèmes de pensée, et ainsi met à l’épreuve l’organisation de toute la société – société du travail, société politique... jusqu’à la société « humaine ». Quelles peuvent et surtout doivent en être les limites, celles qui circonscrivent lesdites manifestations disruptives à l’acceptable et au soluble socialement, au compatible avec les fondamentaux de toute société ? Éditorial de Denis Lafay, directeur de la publication d'Acteurs de l'économie - La Tribune, publié dans le magazine n°132, en kiosques ce vendredi 23 septembre.

La réponse réside, pour partie, dans l'issue du combat auquel tout individu est confronté : celui qui met aux prises ses aspirations et ses besoins d'un côté de consommateur individuel, de l'autre de contributeur à la collectivité. Car oui, comme l'illustre l'emploi de l'application à l'origine du néologisme, les intérêts du premier - réactivité, coût réduit, service de qualité, véhicules confortables - ne croisent guère ceux du second - des conditions d'exercice du travail en de nombreux points condamnables (p.82). Sauf à considérer que le statut d'entrepreneur ou de travailleur indépendant doit devenir l'axe cardinal de la société du travail - oubliant ainsi que l'entreprise, le corps social, la collectivité de travail demeurent un terreau fertile de sociabilisation, d'apprentissage des compétences, comme le rappelle Pascal Gustin (p.90).

Alors, l'uberisation est-elle le champ de tous les possibles? La « clé » de l'accomplissement professionnel et personnel ? Le « nirvana », susceptible de libérer l'esprit d'entreprendre et de déverrouiller une société - notamment française - fossilisée ? Ou, plutôt «l'incarnation d'un capitalisme de prédation » - à l'aune des 3,5 millions d'emplois appelés à disparaître, d'une chaîne de valeurs davantage anéantie que créée, d'une survalorisation et d'une spéculation boursières irrationnelles, d'une masse salariale étranglée par l'automatisation, comme le juge l'universitaire Bruno Teboul ?

Désintermédier

Parmi les innombrables enjeux soulevés par le phénomène, deux notamment méritent d'être explorés : le rejet des médiations et le désir d'autonomie. La volonté de « désintermédier » - qui dans l'entreprise questionne, outre le management, le modèle d'ensemble, comme en témoigne la mutation que Toupargel a l'obligation d'engager (p.42) - résulte sans doute, d'une perception en partie fondée que l'essoufflement voire l'incompétence des intermédiations entravent l'accomplissement de soi.

Pour seul exemple, sont- ils nombreux les salariés qui font encore davantage confiance aux syndicats qu'à eux-mêmes pour défendre un intérêt «responsable», c'est-à-dire équilibré entre le leur et celui de l'entreprise ? Certes. Mais sait-on bien l'influence, capitale, que les strates d'intermédiations exercent au sein de la société pour fluidifier, éclairer, (re)vitaliser le « lien », pour sanctuariser le bien commun et stimuler le faire-en- semble ?

Réformer le fonctionnement desdites intermédiations, notamment institutionnelles : oui, surtout lorsque leur est consubstantielle une somme de contingences et de normes qui sclérosent la liberté de créer et la faculté d'entreprendre. Les éradiquer, non. Peut- être est-ce d'ailleurs dans son travail de sape pour les discréditer au sein de l'opinion publique qu'hier président et aujourd'hui candidat, Nicolas Sarkozy affaiblit le plus le socle même de la société.

Briser la fatalité

Rejet des médiations et désir d'autonomie sont intimement corrélés. Or, comme le démontre Gaspard Koenig (p.130), ce désir atteint une envergure paroxystique. « La nouvelle génération aborde une autonomie radicale : existentielle. Celle-ci est vertigineuse, et donne raison d'avoir peur. » Et de citer Aristote, assénant « qu'aucun des membres de la Cité ne peut se suffire à lui-même. A moins d'être un Dieu ou une bête sauvage. » La révolution digitale, support majeur de la logique d'uberisation, brise la « fatalité » qui a longtemps prévalu : « On « appartenait » à : une famille, un parti, une religion, une nation, une entreprise. On avait la division du travail pour se nourrir, l'armée pour se protéger, une divinité pour donner une raison d'être. La génération des digital natives veut faire de l'homme ce Dieu qui n'a besoin que de lui-même, qui est à lui-même son propre créateur », poursuit le philosophe, président du think tank Génération libre.

Dieu ou bête sauvage : une alternative qui, particulièrement en cette année de primaires et à huit mois du scrutin présidentiel, convoque l'avenir même de la démocratie. L'aspiration à une autonomie totale pro- met-elle la disparition de la démocratie représentative ou tout au moins sa subordination aux démocraties locale, citoyenne, participative ? Les partisans de l'uberisation de la société sont-ils des visionnaires ou des fossoyeurs ?

Tous les possibles

A l'aune de ce seul thème, « formidable » est bien « l'époque contemporaine » ainsi décrite par Pascal Picq (p.4) et qui d'ailleurs servira, en substance, de trame commune aux chantiers, passionnants, qu'Acteurs de l'économie - La Tribune, produit cet automne : publication des ouvrages Une époque formidable et Révolution[s] réunis sous la bannière Tout Homme est une merveille - une somme exceptionnelle de 600 pages, préfacée par Edgar Morin et Pierre Rabhi, pour penser, créer, décider, entreprendre autrement, p.100 - ; colloques les 9 et 21 novembre au CNAM à Paris (p.118) puis au Théâtre des Célestins à Lyon (p.30), première édition des Innowards à Annecy (27 octobre, p.88)...

Oui, l'époque est formidable, car elle est celle de tous les possibles - y compris les plus mortifères - et ainsi somme chaque individu de se positionner parmi eux, c'est-à-dire d'en- gager un processus intérieur de transformation pour être acteur de la transformation - de la société, du travail, de la politique, du monde, etc. L'uberisation incarne bel et bien un phénomène appelé à métamorphoser la société : la transition de l'individu vers l'autonomie.

Pour le pire - l'aveugle réalisation de soi-par soi-pour soi - mais aussi pour le meilleur, si «l'individu individué» cher à la philosophe Cynthia Fleury inscrit son cheminement vers ladite autonomie et l'émancipation - condition indispensable à l'épanouissement de soi - dans l'accomplissement d'autrui, selon le vertueux principe de réciprocité. Mais pour cela, tout autre, chaque autre doit être considéré.

Sans doute est-ce l'application de cette règle qui concentre le plus d'obstacles. Et sa négligence voire son mépris par la classe politique qui découragent les électeurs de s'approprier la démocratie représentative et s'apprêtent à les précipiter dans les bras du Front national.

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Commentaires
a écrit le 23/09/2016 à 19:07 :
Analyse séduisante du dilemme posé. L'individualisme bien entendu constitue une des composantes de l'homme en société. Il n'est pas antithétique de la société, pas davantage que la pratique de la natation ne l'est de celle du rugby. S'agissant de l'entreprise, la différence fondamentale réside en la transformation de toute activité en valeur financière, c'est-à-dire en la neutralisation de cette activité, neutralisation selon laquelle toute activité peut être comparée, échangée, achetée, de manière indifférenciée. Ainsi, l'individu ne se situe plus au centre de l'activité mais en périphérie, devenu un intermédiaire sans identité, donc inexistant, un faire-valoir de cette activité qui lui échappe alors complètement. La surenchère inéluctable de l'uberisation aboutit à une mort certaine : celle de l'individu, autant qu'à celle du "zôon politikon" (l'animal policé) des Grecs. Seul des grands sages pourraient, dans ce cadre-là, conduire des taxis. Attendre cela paraît absurde autant qu'irréaliste, voire tyrannique, et cela indique les limites du possible et de l'acceptable.

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