Entreprendre est "œuvre"

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Cette quête d'humanité, cette aspiration à l'amour et au bonheur pour soi et pour les autres qui font sens et utilité, voilà ce qui guide le cuisinier Michel Troisgros. Un dessein qui s'exprime à travers ses créations culinaires, elles-mêmes irriguées par sa passion pour les artistes plasticiens. Ainsi, avec toutes ces composantes, entreprendre "est" œuvre. Et cette "œuvre", les lecteurs du supplément du n°131 comme les spectateurs de la 10e cérémonie du Prix Acteurs de l'économie - Université Jean-Moulin Lyon 3 (18 heures ce mercredi à la Cité internationale de Lyon), peuvent en prendre conscience, à travers la mise en lumière de parcours entrepreneuriaux exceptionnels.

Bächli, Traquandi, Tusek, Fontana, Bouroullec, Favier, Viallat, Schutte, Poitevin... Ces noms ne sont connus que des initiés, ils évoquent une réalité ou n'inspirent une émotion qu'auprès d'un aréopage d'amateurs. Mais aux yeux, dans le cœur et dans l'âme de Michel Troisgros puis dans ses mains de cuisinier, ils comptent. Considérablement. Et même viscéralement. Ces noms sont ceux d'artistes contemporains - peintres, plasticiens, photographes - dont les œuvres occupent une part(ie) déterminante et immarcescible de ce qu'il est. Est signifiant bâtir et engager. Se construire et oser. Risquer et partager. Innover et transmettre. Et bien sûr créer.

Art(s) et gastronomie

Circonscrire et expliciter avec précision l'envergure de cette contribution artistique exogène à sa propre création demeure impossible, car l'essentiel des relations et donc des émotions qu'à l'instar de tout amateur le chef roannais établit avec une œuvre ou un artiste est claquemuré dans le sanctuaire, heureusement imprenable, du mystère et de l'intimité.

Toutefois, qu'ils résultent de sérendipité ou d'inspiration conscientisée et maîtrisée, nombre de plats couronnent cette insaisissable connexité. Sans une aquarelle de Silvia Bächli, point du dessert Papillon, sans Rothko, Champ coloré n'aurait pas vu le jour, le Lait caillé à la truffe aurait été abandonné si, par accident, il n'avait pas révélé une œuvre de Lucio Fontana, Viallat est passé par là désigne un dessert célébrant l'une des œuvres qui ornementent l'établissement...

"Chaque rencontre avec un artiste, chaque acquisition d'œuvre, chaque livre lu, chaque exposition ou foire visitées, participent substantiellement à ma démarche et à mon épanouissement de cuisinier", résume et démontre Michel Troisgros.

De cuisinier bien sûr, parce que chacune de ces étapes artistiques a sédimenté puis cimenté le facteur majeur de sa propre singularité créatrice : la liberté, y compris d'être disruptif, d'esquiver les contingences, d'échapper aux carcans réducteurs ou uniformisateurs, qu'il a cultivée dans l'ouverture à l'autre, la curiosité de l'autre, l'aventure vers l'autre - l'autre étant civilisation, religion, coutume, pratique, philosophie, éducation, inventivité, techniques, etc.. De cuisinier donc, mais pas seulement.

Amour et bonheur

En effet, rien de ce qu'il a érigé à Roanne - outre un restaurant gastronomique 3 macarons Michelin hérité de son père et de son oncle, les établissements Le Central et La Colline du Colombier -, rien de ce qu'il va mettre au monde en 2017 - son installation à Ouches, dans un domaine de 17 hectares représentant un investissement de huit millions d'euros -, rien de la manière dont il manage ses collaborateurs - qu'il prépare à  "s'accomplir", associe méthodiquement à la dynamique de responsabilité et de création, simplement qu'il "considère" -, rien des principes retenus pour que la transmission auprès de ses fils César et Léo perpétue le meilleur mais aussi se déleste du pire de ce qu'il reçut lui-même, bref rien de ce qu'il entreprend n'est imperméable à son amour pour l'art.

Et d'amour il est particulièrement question, car celui qui le lie à son épouse Marie-Pierre, indissociable de sa trajectoire, celui qu'il destine à l'art, celui qui n'est jamais très loin de son affection pour ses équipes, et même celui qu'il réserve aux ingrédients, forment, une fois amalgamés, l'humanité du lieu, celle qu'exalent une Frisella d'écrevisses, poivre et rhum accompagnée d'un Chassagne Montrachet Domaine Morey ou un Saint Pierre à la truffe noire escorté d'un hermitage blanc de la maison Chave, celle d'une atmosphère simplement propice au bonheur.

Or l'amour et le bonheur, n'est-ce pas ce que tout entrepreneur à la fois réclame et poursuit pour s'accomplir, accomplir et faire (s')accomplir ?

Créateur et patron

De celles, artistiques, qu'il découvre, admire, parfois achète et accroche aux murs de son établissement à celles, culinaires, qu'il compose, et à celles encore, stratégiques, économiques, financières et managériales, qui dictent ses choix de patron, les créations de Michel Troisgros font donc lien.

Et même ont en commun d'être "œuvre", bien sûr selon des critères dissemblables et parfois même antithétiques, mais qui confluent vers un même point cardinal : cette quête d'humanité, cette aspiration à l'amour et au bonheur pour soi et pour les autres qui font sens et utilité. Oui, à ces conditions, entreprendre est "faire" œuvre, et même : entreprendre "est" œuvre.

Et cette "œuvre", les lecteurs de ce supplément comme les spectateurs de la 10e cérémonie du Prix Acteurs de l'économie (en collaboration avec l'Université Jean Moulin Lyon 3) récompensant le 15 juin à Lyon l'esprit d'entreprendre (palmarès à découvrir à partir de 18h00 ce mercredi sur notre site, et dans le n°131 du magazine en kiosques le 25 juin), peuvent en prendre conscience.

Vie et aventure

L'aventure médicale, scientifique, humaine de l'explorateur Jean-Louis Étienne, le Salon des entrepreneurs que Xavier Kergall a créé en 1993 pour accompagner et armer les candidats à l'aventure entrepreneuriale (p.6), ces pères, mères, fils, filles, frères et sœurs qui s'aventurent dans l'entreprise familiale (p.14), les aventuriers du social business qui éclairent l'altruisme (p.20) ou ceux du culture business (p.32) qui inventent un modèle palliatif à la décrépitude, la paupérisation et donc l'obsolescence du système traditionnel, ne sont-ils pas ou ne font-ils pas œuvre entrepreneuriale ?

Et que dire des dix lauréats - et de leurs dix parrains - du Prix, réunis autour du concepteur de la future mission Polar Pod Expedition et d'un René Ricol lui aussi emblématique de l'aventure entrepreneuriale, ses responsabilités nationales et institutionnelles ayant essaimé le goût et la possibilité au sein de la "famille des entrepreneurs" ?

Tous sont exemples d'entreprendre, tous font exemplarité d'entreprendre, tous sont et font donc bel et bien œuvre d'entreprendre. Sans doute parce que chacun d'eux a fait le choix de faire de sa vie une aventure.

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