Les crises contemporaines engendrent de nouvelles façons de boire le vin

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La consommation du vin permet de développer des dynamiques de communication en partageant son goût jubilatoire.
La consommation du vin permet de développer des dynamiques de communication en partageant son goût jubilatoire. (Crédits : DR)
La consommation de vin ne peut prétendre résoudre les crises contemporaines, mais on peut appréhender en quoi le nouveau type de rapport à cette boisson, les imaginaires qu'elle déclenche et l'émergence de nouveaux rituels de consommation résultent et s'imbriquent dans ces crises. Par Jean-Pierre Corbeau, président de l'Institut européen d'histoire et des cultures de l'alimentation (IEHCA).

Lorsqu'aucune norme ne fait consensus, que l'incertitude triomphe, deux matrices de réponses sociales sont sociologiquement préhensibles. La première consiste à vouloir comprendre, à se rassurer en classant, en inventant des normes « sécurisantes ». La seconde matrice favorise l'hédonisme, la recherche du plaisir. L'inquiétude devant le futur valorise alors la sensation présente. Ces deux réactions éclairent l'importance du vin dans les populations urbaines.

Construire une distinction autour de la consommation

La multiplication des signes de qualité, les indications concernant les cépages, le millésime, l'appellation, les modes de production, le terroir, rassurent le consommateur. Ils font davantage en lui permettant de développer une approche cognitive, une culture du vin. De simple buveur, il devient amateur ! Il construit une « distinction » autour de la consommation du vin de plus en plus esthétisé, signe de culture et affirmation d'une civilisation qui ne rejette pas l'altérité mais l'ignore. Boire du vin - de façon raisonnable -, le connaître, l'apprécier tisse ainsi une filiation symbolique avec des valeurs humanistes. Le classement et la connaissance avertie des signes de qualités s'imbriquent dans l'émotion et la sensation de la dégustation. Elle-même fait l'objet d'un apprentissage de protocoles d'accès au breuvage et d'un rituel mobilisant tous nos sens.

Le vin réussit la combinaison des deux formes ancestrales et sécurisantes de réponses aux crises : « ordonner » devient conciliable avec le plaisir et participe au jubilatoire. Ce système original construit la responsabilité d'un consommateur devenant l'acteur de son hédonisme, posture valorisante pour diminuer l'impact de la crise tout en permettant de se « contrôler ». Mais la relation entre l'attrait pour le vin comme réponse à des inquiétudes ne se limite pas à cela.

Retrouver un rapport au temps

Les crises contemporaines relèvent aussi de l'hyperurbanisation, de la montée des individualismes. Le vin permet au buveur citadin d'incorporer un paysage, de retrouver un rapport au temps autre que celui de l'instantanéité des nouvelles technologies : dans le verre se rencontrent l'histoire de la production et de la vinification, le présent de l'émotion gustative et le futur concernant les effets positifs ou négatifs liés à sa consommation.

Pour les urbains des catégories plutôt privilégiées les sociabilités autour du vin prennent tout leur sens. En la ville, les bars et caves à vin se multiplient. On aime s'y retrouver, mettre en scène ses connaissances du vin, verbaliser le plaisir ressenti, créer des complicités d'initié(e)s. Cela n'empêche nullement la valorisation de la dimension ludique. Mieux, renversant les principes gastronomiques traditionnels, on cherche le mets (salé ou sucré) qui pourraient s'accorder avec la boisson partagée autour d'un bar ou d'un « homme debout », dans une sociabilité du boire non contraignante, quasi nomade, où l'intermittence d'un groupe à l'autre, d'un vin à l'autre, d'une planchette à l'autre, devient le principe fondateur de la relation sociale.

Développer des dynamiques de communication

Ces urbains reconstruisent une unité sensorielle autour de la perception du vin, de sa matérialisation et de celles des produits qui l'accompagnent. Cette parenthèse temporelle, éloigne les crises plurielles, créait du lien social et le sentiment réconfortant d'appartenir à une tribu rassemblant hommes et femmes.

La consommation du vin ne constitue pas une réponse magique aux multiples crises contemporaines, mais celles-ci engendrent de nouvelles façons de le boire et de se servir de lui pour se rassurer, construire des identités distinctives et développer des dynamiques de communication en partageant son goût jubilatoire.

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