Contre la fermeture du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon. Oui, mais...

Par Stéphane Laurent  |   |  864  mots
(Crédits : DR)
La fermeture annoncée du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon suscite de vives réactions tant sur le plan régional que national. L'émotion est grande. Faute de financement de son propriétaire, la chambre de commerce et d'industrie de Lyon, le musée doit trouver une solution, rapidement. Mais, pour Stéphane Laurent, professeur associé et directeur du programme "Art et industrie" à l'université Panthéon-Sorbonne, l'institution culturelle doit opérer une réelle transformation avec une muséographie adéquate et innovante, ce qu'elle n'a pas su entreprendre à temps.

Une pétition circule à propos de la fermeture annoncée du musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon. Près de 60 000 signatures ont déjà été recueillies. L'émotion est grande lorsqu'il est question de mettre fin à une institution culturelle. Nombre de visiteurs, dont beaucoup n'étaient jamais venus, se pressent pour apporter leur soutien. Comme si la comptabilité des derniers tickets vendus allait apporter la preuve de l'intérêt que l'on porte à cette vieille dame née il y a un siècle et demi.

Second du genre par son importance après celui de Paris, le musée ne compte pas pour peu. Propriété de la chambre de commerce et d'industrie de la capitale des Gaules, il a été installé en plein de cœur de la cité, sur la presqu'île embrassée par les bras du Rhône et de la Saône, dans deux superbes hôtels particuliers contigus datant du XVIIIe  siècle.

Après le musée des Beaux-arts et celui des Confluences, inauguré il y a juste un an, il est le troisième en importance d'une ville qui attire plus de cinq millions de touristes par an.

Un musée d'un autre âge

Ses façades, aussi sobres que la ville est discrète, abritent une collection très riche, fruit d'acquisitions, de prêts d'autres institutions et de legs généreux accumulés au fil du temps. Le bâtiment des tissus exprime l'âme de la ville, la "Fabrique", centre industriel des soyeux et des canuts situé dans le quartier nord de la Croix-Rousse (on a compté jusqu'à 40 000 ouvriers de la soie). Les raisons de la fermeture nous dit-on ? La chambre de commerce ne peut et ne veut plus payer une institution qui lui coûte près des deux tiers de son budget (2,5 millions).

Réduction de voilure, bien dans l'air du temps, qui oblige à trouver d'autres bailleurs de fonds. Alors on se tourne vers la collectivité territoriale et le ministère de la Culture. Ah l'État, si décrié pour son étatisme et si sollicité lorsqu'on ne sait plus à quel saint se vouer. Trois mois pour trouver une solution et des pourparlers qui s'enchaînent. Le musée mérite un repreneur à condition d'opérer une transformation.

Faute de financement sans doute, mais aussi faute de recul et de compétences muséographiques adéquates, il est non seulement d'un autre âge, mais également incompréhensible pour le visiteur d'aujourd'hui. Car il y a la réalité, que beaucoup de signataires n'ont pas vue.

Musée des Tissus : une muséographie à réinventer

À ma gauche, le musée des Tissus avec ses deux belles expositions sur la soierie, l'une historique, l'autre contemporaine. Aucun parcours intelligible, des textes abscons ou absents. On débute même sur le procédé de dessiccation de la soie (un moyen d'alléger le poids du tissu qui a la faculté d'absorber l'humidité, ce qui a pour inconvénient de l'alourdir), certes intéressant, mais est-ce là l'essentiel ?

Il aurait fallu commencer par l'histoire de la soie, inventée en Chine, présente dès l'Antiquité sur l'île de Cos, puis répandue en Italie et enfin en France, en Touraine et dans le Lyonnais pour le tissage, dans le Sud pour l'élevage du ver à soie. Des textes lourds, aucun repère didactique et aucune traduction en anglais. La présentation de soieries contemporaines n'affiche pas de sélection, de notices sur les fabricants dont on ne sait s'ils le sont vraiment dans notre monde mondialisé ou juste des concepteurs de motifs.

Le musée des Arts décoratifs baigne dans son jus

Quant au musée des Arts décoratifs, à ma droite, il baigne dans son jus comme dans les années 1950, au temps où le public savait à peu près ce qu'est un style. Faïences de Moustiers (Marseille) dans des vitrines en bois vieillottes, chambres d'hôtels particuliers lyonnais d'antan, l'espace est saturé d'objets, sans plus d'explications.

Lorsque l'on considère les choix qui ont été faits par le musée des Arts décoratifs de Paris lors de sa réhabilitation ou par le Victoria and Albert museum de Londres dans les nouvelles salles qu'il vient d'ouvrir, on est loin du compte. Les arts décoratifs seraient-ils le parent pauvre du patrimoine pour qu'on ose les délaisser et les traiter ainsi ?

Et pourtant, la France a tout à gagner

En vérité, il est temps de rechercher les ressources humaines sur ce domaine et de prendre les initiatives qui s'imposent. Dans notre pays, qui n'en pince que pour l'art contemporain et l'art visuel (la peinture), les objets d'art, cette sorte d'émanation de la technique pense-t-on, ne suscitent guère l'intérêt chez nos décideurs.

La France a pourtant tout à gagner à se hisser au niveau de l'Angleterre qui, elle, a tout compris du parti qu'elle pouvait tirer du luxe, de la culture matérielle, au point de faire du V & A le Louvre d'outre-Manche, grâce à des scénographies et des choix muséographiques aussi attrayants et actuels qu'innovants.