13 novembre : Hommage aux Français

Par Alain Touraine  |   |  772  mots
(Crédits : Hamilton/Rea)
Un peu plus d'un mois après les attentats du 13 novembre, le sociologue Alain Touraine revient sur la peur que génère ce type de tragédies et que le Front National exploite. Pour autant, Alain Touraine souligne la dignité et le sang-froid des Français dans ces circonstances, une maitrise essentielle pour assurer notre défense face au terrorisme.

Les attentats du 13 novembre ont provoqué une vague de peur qui a profité au Front national et a provoqué de profondes inquiétudes dans les états-majors politiques. Le Front national est-il déjà au centre de notre avenir politique, c'est-à-dire de la prochaine élection présidentielle ? Il est difficile de rejeter ce pessimisme ; il nous envahit tous.

Et pourtant on peut présenter une hypothèse inverse. La panique des partis ne va-t-elle pas réveiller l'opinion publique et lui faire découvrir que c'est sa propre désorientation qui se manifeste par les attaques contre la « classe politique » transformée en bouc émissaire, qui provoque le gonflement du Front national ? Et la simple analyse des raisons du mécontentement et de la colère actuelle associée à des initiatives fortes des partis politiques ne pourrait-elle pas renforcer les inquiétudes et les doutes des électeurs sur la vraie nature du Front national, qui n'ont jamais disparues, et que la faiblesse des interventions de Marion Maréchal-Le Pen pourrait facilement renforcer ?

Le comportement admirable des Français

En un mot n'est-ce pas la peur populaire qui renforce le Front national au lieu que ce soit le Front national qui ait la capacité de convaincre les Français qu'ils ont raison d'avoir peur ? Ne sommes-nous pas emportés dans un cercle vicieux de la peur que des actes résolus des partis, comme le retrait des listes Parti socialiste dans le Nord et en PACA, pourraient briser.

Ce qui insiste à prendre en considération cette idée un peu rassurante est le comportement, à mes yeux admirable, et presque exceptionnel des Français face aux attentats de janvier et de novembre. Comment ceux-ci n'auraient-ils pas provoqué la douleur, l'émotion et la peur ? On pouvait même craindre des réactions immédiates de vengeance et de colère, des campagnes d'opinions, des lynchages ou des passages à tabac, même de personnes innocentes, de grandes manifestations islamophobes, « populaires ».

Or, rien de tout cela ne s'est produit. Rappelons-nous l'époque de Martin Luther King aux Etats-Unis, le déchainement des passions et aussi la violence de la police dans les Etats du sud, qui n'a pas disparue. Comment ne pas reconnaitre le contrôle de soi des Français, l'absence de déchainement de la violence parmi eux et même d'attaques contre les musulmans, même en sachant que la plupart d'entre eux sont étrangers aux courants jihadistes.

Les Français résistent mieux qu'on le dit à la peur

Et puisqu'il est impossible de nier ces évidences, comment ne pas penser que les Français résistent mieux qu'on le dit à la peur et que celle-ci s'adresse plus directement à l'impuissance des dirigeants qu'aux dangers mortels que peut représenter la continuation et l'extension des attentats. En un mot n'est-ce pas nous-mêmes, à travers nos représentants élus, qui nous faisons peur à nous-mêmes, donc que notre maitrise personnelle et collective de la situation a été renforcée et que ce sont les sentiments les plus sincères et les plus émouvants qui se voient partout place de la République et autour des lieux des autres attentats.

Ces conclusions ne diminuent en rien l'horreur des attentats commis et leur violence scandaleuse et inexcusable. Mais elles peuvent nous redonner confiance en nous-mêmes : les Parisiens et tous les Français se sont conduits de manière à la fois solidaire, émue et responsable face à l'horreur.

La maitrise de nous-mêmes un élément de notre défense

Si nous pouvions nous convaincre que cette maitrise de nous-mêmes est un élément essentiel de notre défense et que nous pouvons obtenir des dirigeants politiques des conduites responsables et bien adaptées, comme nous l'avons vu dans le cas du Président de la République, ne pourrions-nous pas avoir une plus grande confiance en notre capacité de repousser les attaques ?

Dans bien des circonstances les Français et surtout leur gouvernement ne se sont pas montrés capables de dominer des situations difficiles ; c'est le contraire aujourd'hui et même à un niveau très élevé.

Ne sous-estimons pas le bien que nous venons de nous faire à nous-mêmes en nous comportant aussi dignement et résolument face à ces attentats horribles. Non seulement je ne crois pas que « l'esprit du 11 janvier » ait disparu mais je constate qu'il s'est encore renforcé en novembre dans ce pays qui est plus porté à se critiquer lui-même et à perdre le contrôle de ses actes qu'à résister aux provocations et aux attaques les plus horribles. Le peuple français à montrer qu'il était capable de se sauver lui-même.