Une rentrée scolaire 2015 en trompe l'œil

Par Par Alain Morvan, ancien Recteur d'académie de Lyon  |   |  790  mots
(Crédits : DR)
La ministre Najat Vallaud-Belkacem se vante d'une « rentrée apaisée.». Rien n'est moins sur ! L'état d'esprit des professeurs n'est pas bon. Réforme contestée du collège, effritement de la notion de service public d'éducation, confusion, et retour en force de l'idéologie, l'institution scolaire connaît une crise sérieuse. Derrière le tapage des annonces, il est urgent de restaurer le sens.

Officiellement, tout va bien pour cette rentrée scolaire 2015 : une ministre qui fait des annonces, une hiérarchie qui transmet et fait écho, des enseignants devant les élèves. La rue de Grenelle dit déjà que tout se passe bien. L'ennui, c'est qu'une rentrée scolaire ne se résume pas à un dispositif ou à sa mécanique. Encore faut-il que le cœur y soit. Et à y voir de plus près, l'institution scolaire connaît une crise sérieuse. Qu'en est-il de l'état d'esprit des professeurs, qui, qu'on le veuille ou non, restent les premiers concernés ? Il n'est pas bon. La ministre se vante d'une « rentrée apaisée.»

Une réforme du collège contestée

Par les sondages, par les réseaux sociaux, j'observe tout ce qui se pense, se dit et s'écrit depuis le printemps, tant du côté des syndicats que de la base. Le constat est sans appel. L'hostilité du corps enseignant à son ministère de tutelle est massive et frise la révolte. L'aventure insensée que fut le passage en force des décrets sur le futur collège a laissé des traces indélébiles. Et ce ne sont pas les mouvements de menton de Mme Najat Vallaud-Belkacem à l'université d'été de La Rochelle qui apaiseront les esprits.

Je ne reviens pas sur les dispositions de cette réforme. Elles sont jugées nocives par tous les esprits informés. Marcel Gauchet répétait il y a quelques jours que la suppression des classes bi-langues était une absurdité. Et rappelons l'enterrement de première classe réservé, entre autres, à l'allemand, au latin, au grec.

Et puis, on sent s'effriter la notion même de service public d'éducation. Ainsi, le Conseil Régional de Picardie est-il prêt à offrir une prime aux enseignants qui auraient la courage de rejoindre l'académie d'Amiens - laquelle (je l'ai pilotée pendant près de sept ans) ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité. On ne peut accepter qu'une collectivité territoriale rémunère les enseignants. Car, comme on dit en anglais, celui qui paie le violoniste a le droit de choisir la musique. La régionalisation de l'enseignement serait une faute historique.

Trop de zones d'incertitude

On crée trop de zones d'incertitude pour que la mission confiée aux enseignants, aux chefs d'établissement, aux corps d'inspection, aux administrateurs sache les motiver pleinement. Pour adapter les circonscriptions éducatives à une réforme territoriale dont on ne tardera pas à percevoir les effets pervers et coûteux, on a décidé de créer des super-académies, baptisées « régions académiques », confiées à des « recteurs de région académique ». Ce qui veut dire qu'il y aura des sous-académies, dont les responsables auront le plus grand mal à se faire entendre de leurs interlocuteurs départementaux ou régionaux. Pour agir « au plus près du terrain », on éloigne les centres de décision. Ainsi le rectorat de Lyon aurait son mot à dire sur les choix à faire dans le sud du Cantal, ou en Drôme provençale. Belles empoignades en perspective, et, surtout, diminution de la réactivité. Le tout, bien sûr, au nom de la cohérence et de la simplification du mille-feuilles. Une vache administrative aura de la peine à y retrouver son veau.

L'idéologie revient en force

Pour ajouter à la confusion, l'idéologie revient en force. La ministre impose ses choix, ce qui est son droit et même son devoir ; mais elle le fait en méconnaissant les exigences du débat et de l'échange. J'ai déjà exprimé mes réserves vis-à-vis du fonctionnement du Conseil supérieur des programmes, qui me fait un peu penser aux Abstracteurs de la Quinte Essence de Rabelais. Une nouvelle démission (celle d'une députée) vient de rappeler que le pluralisme n'y était pas la règle. De quoi aggraver le malaise des enseignants, qui craignent d'être mis au pas.

Quant au mythe de l'autonomie des établissements, je crains qu'il ne combine les dangers de la dérégulation avec ceux de l'autoritarisme local.

J'en passe. Notamment en ce qui concerne certaines nominations surprenantes à des postes-clés, ou le maintien de fonctionnaires d'autorité dont la date de péremption est pourtant bien dépassée.

Deux souhaits pour cette rentrée. D'abord, rendre l'Éducation à la Nation et cesser de faire comme si elle était la propriété d'un clan ou d'une caste ; ensuite et surtout, cesser de penser que tout se réduit à de la simple communication. Derrière le fouillis des mots et le tapage des annonces, il est urgent de restaurer le sens.