Sommet climat à Lyon : les conditions d'espérer (peu)

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Les 1er et 2 juillet, le Sommet Climat & Territoires rassemblera à Lyon 800 acteurs locaux et non-étatiques appelés à préparer COP21 (Paris, du 30 novembre au 11 décembre). Que peut-on en attendre, dès lors que l'entreprise en est quasiment exclue et demeure dans le viseur d'une partie des débatteurs ? Par Denis Lafay, directeur de la rédaction d'Acteurs de l'économie-La Tribune.

Les 1er et 2 juillet, Lyon sera la capitale mondiale des enjeux climatiques. 800 élus locaux et acteurs non-étatiques réunis pour ce Sommet Climat & Territoires viendront nourrir la préparation des débats qui, du 30 novembre au 11 décembre à Paris, composeront une COP21 destinée à arrêter un accord universel contre un réchauffement climatique contenu à deux degrés. Ces acteurs ? « Collectivités territoriales, ONG, syndicats, peuples autochtones, jeunes, femmes - (sic), comme si être jeune et être femme constituaient deux critères singularisant pour traiter l'enjeu - scientifiques, et entreprises ».

Passons une regrettable et, il ne faut pas l'espérer, symptomatique négligence - la manifestation, que présidera un François Hollande attentif à tirer un profit politique substantiel de COP21, n'est apparue qu'il y a quelques jours sur le site officiel cop21.gouv.fr qui pourtant, sur sa page d'accueil, énumère chaque grand événement préparatoire de février à octobre 2015 -, et attardons-nous sur l'un de ces acteurs, en théorie l'une des chevilles ouvrières du double processus à la fois de pollution et de dépollution : l'entreprise.

Où est l'entreprise ?

Quasiment aucun représentant ne figure sur la longue liste des personnalités appelées à débattre et n'est invité à exposer qui des innovations technologiques, qui des audaces sociales, qui des expérimentations accomplies, qui, aussi, des interrogations, des écueils, des échecs. Et si le portefeuille des entreprises mécènes (CNR, Engie, SNCF, EDF, Schneider Electric, Caisse des dépôts, etc.) a été mis à contribution, l'identité desdites entreprises ne figure pas sur l'abondant éventail des partenaires détaillé sur la plupart des documents publics. Comme s'il fallait la dissimuler.

Non, la société civile et le cénacle non-étatique sont ici une nouvelle fois confinés à une litanie de ministres de l'Environnement (Québec, Luxembourg, Pays de Galles, Maroc, Écosse, Californie, etc.), de gouverneurs ou présidents de régions (du Mexique, d'Equateur, de Chine, du Mali, etc.), de (sous) secrétaires d'organismes d'Etat, d'édiles (Paris, Lyon, Istanbul, Bristol, Genève, Bogota, Dakar, Vancouver, etc.), qui d'une part illustrent la gêne voire l'anathème dont l'entreprise demeure invariablement frappée, d'autre part promettent un traitement exclusivement politique, certes bien sûr capital, mais partial et partiel - voire même inquiétant, si l'on en juge par la conclusion qui sera traitée simultanément par les deux ministres français Ségolène Royal et Laurent Fabius notoirement rivaux et dissonants sur le sujet.

Reste une implacable réalité : sur les près de 80 personnalités appelées à débattre lors des plénières, seuls trois dirigeants d'entreprise (Engie, Schneider Electric et Veolia)interviendront. Bien maigre représentation.

Le venin et l'antidote

Or comment bâtir une mutation radicale sans celles-là mêmes, les entreprises, qui concentrent dans leurs mains, c'est-à-dire dans leurs logiques, leurs stratégies, leur détermination, une part substantielle du venin et de l'antidote ? D'ailleurs, si l'enjeu de l'environnement et notamment du climat cristallise l'appréciation, antagoniste, réservée à l'entreprise, c'est parce que cette dernière est bien à la fois la cause et le remède du mal, un contributeur réel et un réparateur possible du désastre.

Or nonobstant le débat, passionnant, sur la responsabilité que le capitalisme et le libéralisme mondialisés exercent sur la dégradation de la planète - humaine, animale, végétale, climatique -, et sur les conditions réglementaires et mécaniques, morales et éthiques, d'une compatibilité des préoccupations environnementales et entrepreneuriales, la place et le rôle de l'entreprise dans le processus de riposte aux maux climatique et environnemental divisent. Profondément. Viscéralement. Comme l'illustre l'organisation même de COP21.

L'audace de Laurent Fabius

Son chef d'orchestre, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, a ainsi souhaité associer les entreprises au financement d'un budget estimé à 187 millions d'euros. Très vite, une vingtaine de grandes enseignes a apporté son écot en échange d'une visibilité officielle : groupes d'assurances (Axa, Caisse centrale de réassurance, Generali), banques (BNP Paribas, Caisse des dépôts et consignations), producteurs d'énergie (Suez Environnement, EDF, ERDF, Engie), acteurs du transport (Air France, Michelin, Renault Nissan), mais aussi les Galeries Lafayette, Ikea, JCDecaux, LVMH ou La Poste.

Tout aussi vite, une levée de boucliers était coordonnée par un collectif d'ONG « écoeurées » par ce qu'elles résument à une énième stratégie d'instrumentalisation marketing et de greenwashing : « Energéticiens fossiles et fissiles, compagnie aérienne, constructeurs automobiles : ces multinationales françaises ne sont pas compatibles avec le climat (...). Les négociations vont se retrouver aux mains des pollueurs ! » La sincérité et le désintérêt des premières sont-ils (in)contestables ? L'argumentation des secondes est-elle (ir)recevable ?

Qui ira condamner Ikea ?

Comme toujours, la vérité est aussi bigarrée que contrastée, et le gué séparant les deux rives semble infranchissable. Mais, et au-delà des traditionnels affichages exhibés à grands renforts de politique de communication trompeuse, il n'est pas contestable que le monde « occidental » de l'entreprise progresse concrètement, contraint par les répercussions financières, de plus en plus criantes, du dérèglement climatique. Et, à l'aune du seul Ikea, qui peut oser admonester le milliard d'euros investi dans les énergies renouvelables (éolienne et solaire) pour espérer d'ici 2020 y puiser la totalité de sa consommation ?

Or, parce qu'aucune autre alternative au système marchand et libéral mondialisé n'est apparue - le « laboratoire » vénézuélien, longtemps présenté comme un modèle d'expérimentation, a implosé -, et parce que la Chine elle-même est punie de sa stratégie de développement industriel anarchique, jamais sans doute ces rives ne sont apparues aussi nécessairement visibles l'une de l'autre. Et à l'aune des travaux, décevants, conclus à Bonn le 12 juin lors des négociations préparatoires à COP21, même aussi à la lumière de l'iconoclaste Encyclique du Pape François publiée le 18 juin et exhortant à un aggiornamento extrême, aussi bien écologique que social, philosophique que comportemental, pour préserver l'environnement et rassembler derrière sa cause croyants et profanes, plus personne ne peut s'y opposer : l'entreprise et la politique et la société civile sont condamnées à s'entendre.

Mais à quel prix ? Celui d'une révolution des états d'esprit, grâce à laquelle l'entreprise, détentrice à la fois du mal et du bien, sera considérée par ses détracteurs « aussi » et « enfin » dans cette seconde réalité.

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Commentaires
a écrit le 30/06/2015 à 13:15 :
Le problème n'est pas uniquement environnemental, mais aussi économique. Les économistes devront s'exprimer ailleurs.

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