Vincent Lindon et Benoit Hamon, même combat ?

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
La présentation lors du Festival de Cannes de La loi du marché est étonnamment concomitante avec l'étude, à l'Assemblée nationale, du projet de loi sur le dialogue social. Le film de Stéphane Brizé et les espoirs du député PS Benoit Hamon croisent une même problématique : celle du burn out (ou effondrement psychique et physique au travail), que le premier met en scène dans sa manifestation la plus indicible, et que le second voudrait faire reconnaître comme une maladie professionnelle. Mais si le cinéaste a été - indirectement - récompensé par le Prix d'interprétation masculine décerné à Vincent Lindon, il y a peu de chances que le second ressorte de l'Hémicycle pareillement auréolé. A tort ou à raison ?

Vincent Lindon méritait-il le Prix d'interprétation masculine pour son rôle dans La loi du marché ? Seuls les membres du jury, qui ont visionné la totalité des films, sont à même de juger, et de toute manière il faut reconnaître à l'acteur déjà étincelant dans Welcome une patte, une sobriété, une authenticité, et une "production" émotionnelle pour les œuvres dites « sociales » tout à fait singulières. Dans le dernier opus de Stéphane Brizé, il est à la hauteur de cette faculté particulière, lui qui campe un époux et un père (d'enfant handicapé) simplement aimants, un homme en quête de dignité et en premier lieu raisonnable, tour à tour docile ou volontaire, résigné ou déterminé, éreinté par une longue recherche d'emploi et une situation pécuniaire qui obligent à compter euro par euro.

Rejet des caricatures

Le film vaut par l'absence de clichés, par le rejet des caricatures, par la justesse de dialogues posés et dominés par les silences, par la véracité du jeu des nombreux amateurs qui donnent réalité aux situations si banales - et parfois aussi grotesques que crédibles, comme lors des échanges ubuesques avec un conseiller de Pôle emploi confessant mi-contrit mi-irresponsable l'incongruité des formations suivies par le personnage principal dans le cadre de son processus de recherche, ou avec une interlocutrice bancaire encline à lui vendre des crédits automobiles ou des assurances-décès tout en l'exhortant à vendre son appartement pour renflouer son épargne...

Il vaut aussi parce que le drame qui se noue dans l'hypermarché que l'acteur rejoint comme agent de sécurité interroge une situation devenue un fléau, y compris dans la place que les médias lui accordent, et que les parlementaires sont appelés depuis mardi 26 mai à intégrer - ou non - au projet de loi sur le dialogue social : le « burn out », dans le sillage duquel surgit la funeste problématique des suicides sur le lieu de travail.

Causes multifactorielles

Le député PS Benoit Hamon propose en effet que « l'effondrement au travail » soit reconnu comme une maladie professionnelle, dont le règlement serait à la charge des employeurs. Personne ne conteste désormais, chiffres et rapports d'expertise à l'appui, que ce phénomène de souffrance psychique au travail contamine un nombre croissant de salariés, d'ailleurs de tous types de métiers et de secteurs d'activité. Certains professionnels évoquent la barre des 12 % de la population active (3,2 millions de personnes) frappée par la menace ou la réalité du syndrome, et le coût total, supporté par la Sécurité sociale et non par la branche accidents du travail-maladie professionnelle, oscillerait entre 2 et 3 milliards d'euros. Selon le rapport du député Guy Lefrand, 20 % des arrêts de travail lui seraient imputés, et l'Organisation Mondiale de la Santé lui conditionne jusqu'à 3 points du PIB des pays industrialisés.

Mais si jusqu'à ce jour l'assimilation du burn out à une maladie professionnelle, c'est-à-dire l'existence d'un lien direct et essentiel entre l'exercice professionnel et la maladie, est rarement établie, c'est bien parce que la démonstration de la corrélation est extraordinairement complexe - les spécialistes peinent eux-mêmes à s'accorder sur le contenu du mal -, mais aussi parce que l'origine d'un burn out est souvent plurielle quand bien même le lieu de travail en cristallise la manifestation. Face à La loi du marché, les sourires dépités des spectateurs devant les explications d'un DRH insistant sur les vicissitudes familiales et financières d'une salariée retrouvée suicidée dans l'hypermarché après avoir été licenciée au motif de quelques bons de réduction subtilisés, en disent long. Le cynisme du dirigeant est ici, effectivement, incontestable. Mais au-delà du rejet émotionnel qu'il suscite, il expose une réalité : la dimension mutifactorielle des meurtrissures psychiques, et donc, dans le cadre de l'actualité législative, la grande difficulté de l'intégrer au projet de loi.

L'origine réelle des responsabilités obscure

Personne là encore ne conteste que certaines méthodes managériales, l'exigence de rentabilité et de productivité, le diktat des nouvelles technologies qui participe à faire voler en éclats l'imperméabilité des sphères personnelles et professionnelles, l'obsession de contrôle et la juxtaposition d'organisations du travail parfois contradictoires, les bouleversements culturels, statutaires et organisationnels générés par les fusions-acquisitions ou les privatisations, l'insuffisante formation déléguée au management de la base, l'illisibilité et la déshumanisation des lieux décisionnels dépaysés sans cesse plus loin, la restriction des champs de responsabilité et d'initiatives, les déficits de reconnaissance et de dialogue, la brutalité et l'irrecevabilité de certains licenciements, enfin le simple comportement pervers de supérieurs hiérarchiques, exposent les salariés, particulièrement dans les secteurs dématérialisés, à une fragilisation parfois extrême.

Mais, d'une part, l'employeur n'est pas le seul coupable d'un changement de paradigme presque civilisationnel - accélération irréfrénée du temps, numérisation de la société dans toutes ses strates, confusion des périmètres personnels et professionnels y compris sous le joug des réseaux sociaux, âpreté de la concurrence mondialisée, etc. -, d'autre part, comme l'observe Boris Cyrulnik, face à un même fracas les individus font preuve de réactions aux antipodes, certains redémarrant d'autres abdiquant. Et le neuropsychiatre de démontrer, en prenant pour exemple le secteur hospitalier, que le burn out ne frappe pas là où on l'attend : c'est dans les services de suivi de médecine générale qu'il est le plus répandu, et c'est aux urgences, là où pourtant on soupçonne l'environnement le plus fragilisant en matières émotionnelle et de responsabilité, qu'il est le moins virulent.

Et qui s'intéresse au burn out des chefs d'entreprise ?

Enfin, n'en déplaise aux spectateurs de La loi du marché et quand bien même son emploi du motif est immoral, le DRH stigmatisé à l'écran n'est aucunement en tort. Oui, et c'est bien ce qui rend la croisade de Benoit Hamon très compliquée, le burn out et, pire, le suicide, résultent d'un maquis de causes, au sein duquel démêler celles dites professionnelles de celles dites personnelles et, parmi les premières, distinguer celles qui s'imposent à l'entreprise de celles dont l'employeur est concrètement responsable, est souvent mission impossible. Finalement - et cela y compris sur un plan juridique -, jusqu'où l'employeur doit-il être frappé ou déchargé de responsabilité lorsque les méthodes déployées et humainement contestables visent à « faire exister » l'entreprise dans un écosytème de plus en plus financier, de plus en plus rapide, en réalité de moins en moins contrôlable - et peut-être même de moins en moins humain ?

Et, si l'on suit les ambitions de Benoît Hamon, pourquoi faudrait-il rendre les - seuls - employeurs coupables des « effondrements au travail » ? Là encore, comme très souvent lorsque le corps politique s'empare des problématiques du travail et se substitue, à tort ou à raison, à l'immobilisme, au dogmatisme ou à la couardise des partenaires sociaux, la méconnaissance abyssale des réalités de l'entreprise et l'emprise doctrinaire exposent aux pires des remèdes. L'ancien ministre délégué à l'Economie sociale et solidaire puis ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, serait-il prêt à consacrer autant d'attention aux burn out et aux drames humains dont sont victimes les chefs d'entreprise eux-mêmes - lire, à ce propos, les études de l'observatoire spécialisé Amarok ? Vincent Lindon quitte l'écran - et l'entreprise - sur une défaite face au système mais une victoire sur lui-même ; quel bilan de son côté Benoit Hamon tirera-t-il des débats à l'Assemblée nationale ?

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