Laurent Wauquiez : le trublion de la droite à la tête de Rhône-Alpes ?

Par Denis Lafay  |   |  2061  mots
(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Laurent Wauquiez, député-maire du Puy-en-Velay, conduira la liste UMP en Rhône-Alpes Auvergne lors des Régionales. Sa personnalité, ses prises de position, sa stratégie de carrière, et ses responsabilités nationales qui enfleront à l'approche de 2017, posent une triple question : sont-elles compatibles avec le lourd chantier que constitue la fusion des deux entités ? La conquête de la Région n'est-elle qu'une « simple étape de plus » vers l'accomplissement de son obsession élyséenne ? Un territoire qui pèsera 11,5 % du PIB national peut-il être gouverné à temps partiel, l'objet d'une ambition politique personnelle, et donc l'otage d'une joute partisane ? Première certitude : Laurent Wauquiez devra faire la preuve, pour être légitime avant et, s'il l'emporte, après le scrutin, qu'il n'est ni « l'arriviste » ainsi dépeint dans un cinglant portrait du Monde, ni « l'ectoplasme » auquel son mentor Patrick Buisson semble le résumer.

« Portrait d'un arriviste ». Ainsi se conclut l'appel en Une du Monde (22 mai) et s'ouvre la double page consacrée au « bad boy de la droite » : Laurent Wauquiez. Il est rare que le quotidien du soir réserve un tel volume de texte à ciseler une personnalité de l'aréopage politique, il est tout aussi rare que la plume se révèle à ce point foudroyante. Rien n'est écarté ou édulcoré d'un parcours aussi opportuniste qu'antonymique et d'une personnalité qui, dans ces lignes, apparaît asséchée de toute humanité. « Tueur, Judas, narcissique obsessionnel, Laval au petit pied » : celui qu'un affidé de Nathalie-Kosciusko-Morizet assimile à « Poutine » est livré là dans ses attributs les plus dégradants. Des affabulations et des sophismes : fier de sa « terre » de Haute-Loire qui sut « protéger » de la traque nazie le futur cinéaste Elie Chouraqui... né cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi nimbé d'une supposée proximité avec Sœur Emmanuelle, cultivée dans les bidonvilles du Caire mais dont son entourage conteste vivement la véracité. L'emploi immodéré d'études d'image et de spin doctors - Sofres, Giacometti-Péron, Médiascopie, Stéphane Fouks, et même 15 000 euros devisés par la cantatrice Dominique Wenta pour modeler sa voix. Des saillies verbales assassines, comme les « balles » - « perdue » pour la députée européenne UMP Françoise Grossetête ou même « dans la tête » adressée à Jean-Noël Barrot, fils de Jacques. Jacques Barrot justement, l'emblématique élu de Haute-Loire, qui pava pierre par pierre les conditions d'enracinement puis d'ascension du jeune Wauquiez et qui, une fois trahi, confiera : « J'ai fait entrer le loup dans la bergerie » ; « si je pouvais changer quelque chose dans ma vie, cet homme ne mettrait pas les pieds en Haute-Loire. C'est mon grand remords ». Avant, assurent des témoins, de pleurer.

Reniements

Mais ce sont aussi les atermoiements, les oscillations, les reniements idéologiques établis selon la triple règle de l'opportunité politique, de l'opportunisme tactique, des guerres de leadership, qui permettent de « lire » une personnalité « cynique » et duplice. Il y a l'Europe, bien sûr, qu'il drape peu à peu de scepticisme et de protectionnisme, il y aussi les multiples réseaux qu'il drague au mépris de convictions dès lors suspectées d'inconsistance et de motivations purement électoralistes. Ainsi ce héraut du christianisme social vitupère l'épiscopat français devant les francs-maçons du Puy-en Velay, ainsi l'un des plus virulents contempteurs du mariage pour tous et coupable de propos confus voire tendancieux sur des homosexuels dont la compatibilité avec ses « valeurs personnelles » est questionnée, s'invite discrètement dans les réceptions de « l'élite homosexuelle de la capitale » ; « un jour, j'ai tweeté sur sa présence. Il en fut très mécontent. Sans doute n'était-il pas opportun qu'on sache qu'un anti-mariage pour tous courtise le milieu gay », rapporte le journaliste et chercheur Frédéric Martel. Bref, c'est cet homme, ainsi révélé sous la plume acérée d'Ariane Chemin et d'Alexandre Lemarié, qui s'apprête à conquérir la région Rhône-Alpes mariée à sa voisine auvergnate.

Outrances

Cet homme, c'est aussi celui dont les outrances et les provocations révulsent jusqu'au sein même de sa famille. Dernière en date : le 16 avril, il rendait la « politique de désarmement pénale » de Christiane Taubira coupable de l'atroce assassinat de la petite Calaisienne Chloé. Les faits étaient pourtant indiscutables, qui décrédibilisaient instantanément la déclaration : le « prédateur » avait accompli sa peine et été expulsé en Pologne avant l'entrée en vigueur de la réforme pénale... Bruno Le Maire jugeait la récupération politique « indigne », Valérie Pécresse désarmait les arguments de l'auteur, et même Jean-René Lecerf, le président UMP d'un Nord théâtre du drame et donc aux premières loges pour l'instrumentaliser politiquement, vitupérait contre les déclarations de Laurent Wauquiez qu'il jugeait épouser la rhétorique du Front national. Quelques jours plus tard, le coupable reconnaissait une (petite) partie de ses erreurs tout en maintenant la corrélation entre le drame et les « dégâts » de la loi Taubira.

Le maire du Puy-en-Velay et député de la Haute Loire est adepte des rudes « sorties médiatiques », et recourt parfois à une sémantique manichéenne qui éteint la possible pertinence des sujets abordés. Citons par exemple sa fameuse admonestation de l'assistanat - « le cancer de la société française » - prononcée au printemps 2011. « On comprend bien que si jamais, quand vous tombez malade, ça n'a aucun impact sur votre indemnité et votre salaire, le résultat c'est que ce n'est pas très responsabilisant », osera même quelques mois plus tard celui qui est alors aux commandes du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. La maladie support d'irresponsabilité : la pilule sera restée en travers de nombre de gorges...

Stratégie de différenciation

Le « Raspoutine » de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, avait jeté son dévolu sur Laurent Wauquiez en 2007. Certes, ainsi que le rapportent Ariane Chemin et Vanessa Schneider dans leur essai Le Mauvais génie (Fayard), le sulfureux Buisson n'hésitait pas, en privé, à traiter son disciple d'« ectoplasme » ; il n'empêche, il avait très vite repéré chez le brillant intellectuel - Ecole normale supérieure rue d'Ulm, DEA de droit public, reçu premier à l'agrégation d'histoire et major de l'ENA - et impressionnant conquérant politique - député à 29 ans, porte-parole du gouvernement à 32, ministre des Affaires européennes à 35... -, l'écoute d'une idéologie radicale qui, adroitement distillée dans les médias, ostracise, divise, compartimente. Et enflamme, permettant ainsi de se forger une identité, de s'assurer une singularité et de façonner une réputation - trois conditions clé pour « exister » politiquement, y compris, et même surtout, dans son propre camp, aujourd'hui écartelé entre les tentations, antithétiques, centriste et frontiste.

Les yeux rivés sur l'Elysée

Nicolas Sarkozy avait lui-même succombé à cette stratégie, son jeune dauphin s'y est engouffré, reconnaissant encore récemment à Patrick Buisson de « faire bouger les choses » et « refusant de cesser de le voir ». Brillant intellectuel, impressionnant conquérant politique donc. Et aussi, confie en substance quelque ancien très proche collaborateur, une « formidable machine », un « pur-sang » doublés d'une « froideur » pouvant confiner au mépris et d'une « humanité peu visible », les yeux, la stratégie de carrière, et le management de son entourage professionnel rivés sur l'Elysée.
« Tout, dans son ambition, est conquête, accumulation et extension du pouvoir, pour un jour être Président de la République ». Au risque, déplore ce même ancien collaborateur, d'injecter trop peu d'épaisseur, de sens ou de perspective dans l'exercice de ses responsabilités. « Il est dans l'opérationnalité et le coup de l'instant, il séduit les jeunes générations par son habile présence sur les réseaux sociaux, mais il identifie de manière si osmotique son ambition politique à son action politique qu'il n'exerce pas cette dernière avec le recul, la distance, la hauteur suffisants qui lui donneraient consistance, densité et vision. C'est d'autant plus étonnant venant d'un aussi brillant diplômé en histoire ».

La Région prise en otage ?

Il n'y a donc pas de raison de penser que sa volonté de diriger la future région Rhône-Alpes Auvergne répond à d'autre dessein que de s'inscrire dans cette planification à moyen terme vers l'Elysée. Et dès lors les interrogations surgissent. S'il est vainqueur, comment exercera-t-il son mandat à l'approche d'un scrutin présidentiel auquel, en sa qualité de secrétaire général de l'UMP et, plus encore, de futur homme clé d'un possible futur Président Sarkozy, il sera totalement associé ? C'est d'ailleurs au nom de ce tiraillement physiquement et électoralement périlleux - y compris en terme de répercussion en cas de défaite - que Marine Le Pen hésite toujours à mener le combat en région Nord Pas-de-Calais Picardie. Or la construction du nouvel ensemble Rhône-Alpes Auvergne peut-elle s'accommoder d'un pilotage à temps partiel ?

D'autre part, l'enjeu économique, social, culturel, entrepreneurial du nouveau territoire peut-il se prêter à - ou être l'otage d' - une stratégie personnelle qui le réduise à un palier supplémentaire ou, pire, à un laboratoire expérimental en vue d'exaucer un destin national ? Enfin, une personnalité aussi clivante est-elle idoine pour assembler, pièce par pièce, le complexe et éruptif puzzle constitué par le nouveau périmètre géographique, identitaire, et de compétences ? Sans compter que la Région est une collectivité qui s'inscrit dans une mission de service public dont l'accomplissement réclame bien davantage de nuance et de compromis que de chasse aux sorcières et de postures partisane et idéologique.

Quel élu UMP oserait contester celui qui désigne les candidatures ?

Chacun le sait, le combat sera saignant. Le Modem vilipende la candidature de Laurent Wauquiez - « avec lui le dialogue est impossible » claque même le secrétaire général Marc Fesneau - et pour l'heure aucun ralliement pré-électoral ne semble envisageable. L'UDI, qui avait confié au député-maire de Montélimar Franck Reynier un rôle de chef de file face à celui dont le président Jean-Christophe Lagarde stigmatise une « droitisation extrême » peu compatible avec les « valeurs » de sa formation, pourrait finalement renoncer au combat, cela au nom des "petites manœuvres nationales" entreprises avec l'UMP. Mais quelle que soit l'issue finale des stratégies centristes, la rupture pourrait être effective dans le secret de l'isoloir.

Quant à la mise à l'écart de  Michel Barnier - certes moins charismatique mais dont le profil personnel, « l'histoire » savoyarde et olympique (Albertville 1992), la disponibilité pour le projet régional, la richesse des réseaux et la maîtrise des arcanes au sein d'une Union européenne où se décide une grande partie des politiques territoriales, la qualité des relations avec l'actuel exécutif, et la puissance de soutiens clés n'ont curieusement pas trouvé grâce aux yeux de la Commission nationale d'investiture -, elle nourrira au sein de l'UMP d'importants et durables ressentiments.

A ce titre, que les élus UMP de la région se rallient massivement à Laurent Wauquiez ne signifie nullement l'apaisement, le consensus, ni même que des actions souterraines destinées à saper sa victoire ne seront pas menées ; l'assujettissement de ces élus tient, en effet, pour nombre d'entre eux aux responsabilités nationales de Laurent Wauquiez : en charge « des fédérations, des élections, des adhésions et de la formation des élus », c'est lui qui désigne les candidatures aux scrutins.

Le professionnel et l'homme dissonants ?

La gestion d'une région n'est pas celle d'un parti politique ni même d'une municipalité ; le mode de scrutin et la nature des prérogatives impliquent un exercice politique qui bien sûr tranche mais aussi qui rassemble, qui fasse la démonstration d'une appropriation pleine et entière de la fonction - le discrédit politique résulte, pour partie, de la perception pourtant peu justifiée que les élus davantage se servent des que ne servent les responsabilités pour lesquelles ils ont été choisis -, enfin qui adopte une logique long-termiste, c'est-à-dire qui se projette dans un avenir « aussi » lointain et mobilise dans cette même perspective.
Que le professionnel Laurent Wauquiez détienne les savoir-faire, l'expérience, et la vision pour accomplir un tel dessein et instaurer une organisation mieux gérée et davantage performante n'est pas contestable - et d'ailleurs en mars 2014 son impressionnante réélection, dès le premier tour avec 69,78 % des voix, à la tête de sa commune atteste d'une politique plébiscitée par les électeurs - ; que l'homme y soit tout autant disposé, en revanche rien pour l'heure ne semble l'assurer. Les prochains mois, et notamment la double manière dont il mènera les campagnes régionale et nationale, permettront de lever le voile. Et, pour lui, de conjurer les « gentillesses » de Patrick Buisson et démontrer qu'il n'est pas le « personnage superficiel et inexistant dans son milieu » (Larousse) ainsi sèchement considéré par l'infréquentable ex-directeur de la rédaction de Minute.