Le Corbusier incarne le renversement des valeurs de l'architecture classique

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(Crédits : DR)
Le Corbusier a profondément marqué le 20e siècle. Outre son œuvre révolutionnaire, il place, en pédagogue né, la transmission et la défense des idées au cœur de son œuvre. Par Jean-Michel Wilmotte, architecte urbaniste et designer français.

Le Corbusier incarne pour moi l'homme libre, celui qui ose, qui s'affranchit des conventions, l'homme du « faire » : il fut peintre - il se pensait peintre avant tout -, sculpteur, architecte, écrivain, entrepreneur, constructeur... J'admire la curiosité avec laquelle il s'est intéressé à tous les sujets que lui offrait son époque : débattant ici sur le Cubisme, inventant là un modèle de construction standardisée, explorant les possibilités du béton armé, proposant un idéal de ville... Un éclectisme que l'on retrouve dans son œuvre bâtie : maisons, unités d'habitation, chapelle, résidences pour étudiants, ville nouvelle, etc.

Jeu de formes

Et toujours le même fil conducteur, le dessin : « Chaque journée de ma vie a été vouée en partie au dessin. Je n'ai jamais cessé de dessiner, de peindre cherchant où je pouvais les trouver, les secrets de la forme. Il ne faut pas chercher ailleurs la clef de mes travaux et de mes recherches... »[1]. C'est quelque chose que je comprends, qui me paraît fondamental et qui est à la source des grands « saisissements » que j'ai pu connaître. Je pense à la chapelle de Ronchamp, notamment à ce jeu de formes, de courbes et contre-courbes qui sont une pure merveille. A cela s'ajoute ce travail incroyable sur la lumière, la matière et la couleur, qui établissent des « rapports émouvants », pour reprendre ses mots.

J'aime le petit grain de « folie » de Le Corbusier, ses paradoxes, ses contradictions, ses « objets à réaction poétique », etc. Si je suis surtout séduit par son travail sur la petite échelle - les maisons, les pavillons d'exposition, l'architecture sacrée... - je suis plus réservé sur sa vision « dogmatique » de l'urbanisme. Le Plan Voisin de 1925, qui raye de la carte une bonne partie du centre de Paris pour y substituer 18  gratte-ciel, me fait peur.

Volonté farouche de convaincre

Profondément, Le Corbusier incarne le renversement des valeurs de l'architecture classique : les cinq points d'une architecture moderne bouleversent l'ordre établi. Lorsque l'on se promène dans le square du Docteur Blanche à Paris, il est étonnant de constater que les villas La Roche-Jeanneret sont les constructions les plus anciennes du pâté de maison, quand la plupart penseraient, aujourd'hui encore, que ce sont les plus récentes.

Dans cette architecture, tout tranche avec l'époque : les pilotis, la fenêtre en bandeau, le toit-terrasse, la façade lisse et blanche... c'est d'une modernité époustouflante ! Et pour transmettre ses « visions », il invente une nouvelle manière d'écrire des livres d'architecture : illustrer l'idée par le dessin, le schéma, la photographie... lâcher des slogans ! Souci de clarté et volonté farouche de convaincre : en pédagogue né, il place la transmission et la défense des idées au cœur de l'œuvre. Cette pugnacité pour soutenir ses points de vue contre les idées reçues m'impressionne beaucoup. Le Corbusier, c'est une leçon d'obstination et de persévérance dans l'affirmation de ses convictions. Combat qui nous laisse, au-delà de l'œuvre, la plus belle, la plus simple et la plus essentielle définition du mot « architecture », ce « jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière »[2].

[1] Le Corbusier, ‎Suite de dessins,‎ Paris-Genève, Editions Forces Vives, 1968, p. 13.         [2] Le Corbusier, Vers une Architecture, Paris, Crès, 1923, p. 16.

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Commentaires
a écrit le 13/04/2015 à 17:39 :
Magnifique résumé d'une attitude qui devrait, toute proportion gardée, être celle de tous les architectes.
Quant aux tours du plan voisin, j'aime à comparer les pilotis cylindriques des immeubles en redents en à leurs pieds, simple expression d'une descente de charges à la formidable expression plastique de ceux de Marseille. Quand on ne peut construire, il reste l'écriture (et le dessin) pour véhiculer des idées brutes qui ne peuvent se confronter à la réalité. Les œuvres de Le Corbusier sont beaucoup plus nuancées que ses écrits.

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