François Hollande, le compromis dans la peau

Par Christian Thuderoz, professeur de sociologie, INSA de Lyon  |   |  775  mots
(Crédits : DR)
Une "pensée de midi". Cette expression d'Albert Camus, dans L'Homme révolté, désigne on ne peut mieux l'outil nécessaire pour penser le monde contemporain et, adossée à cette pensée, réfléchir à une pratique du compromis, décomplexée. Le compromis fait partie des techniques que nous utilisons pour notre vie quotidienne. Pourquoi est-il alors si peu valorisé, en France ?

Plaider pour une "pensée de midi", quand résonnent les coups de feu des assassins d'un journal satirique, quand des obus tombent sur des civils aux portes mêmes de l'Europe, ou quand beaucoup s'apprêtent à voter pour le parti de l'intolérance : est-ce bien raisonnable ?

N'est-ce pas là une manifestation de candeur, un souci maladif de conciliation ? L'expression, surannée, d'une volonté d'harmonie, qui gomme dangereusement les différences et ne produit qu'une veule « synthèse » ? Il n'en est rien ; c'est désormais, sans l'ombre d'un doute, la seule pensée qui vaille : une pensée de la mesure, de l'équilibre. Une pensée du respect des différences, pour s'en nourrir et enrichir notre compréhension du monde. Une pensée qui distingue sans disjoindre, qui relie sans confondre. Bref : une pensée du compromis.

Notre pays "n'aime pas négocier"

Ce dernier a mauvaise presse ; il est jugé mou, tiède, bricolé, imparfait. Ses contempteurs le confondent avec la compromission ; rares sont ses sectateurs. La propension française à refuser le face-à-face et le contractuel, et préférer des modes bureaucratiques de décision, plus confortables, y est pour beaucoup. Notre pays, avouons-le, et pour reprendre le trait de Jean-Paul Jacquier, ancien responsable national de la CFDT, « n'aime pas négocier ». Ajoutons : et ne sait pas négocier ! Et tarde à apprendre à le faire - et se doter d'une culture du compromis, la seule qui soit à la hauteur des enjeux, sociaux, politiques et économiques, que nous traversons.

Car la pensée de midi est un éloge de la mesure face à la démesure. Démesure des prétentions, quand le but n'est pas de parvenir à un accord équilibré mais démontrer sa force et affirmer sa radicalité. Démesure des contreparties exigées, quand le puissant oublie que son adversaire est son partenaire et qu'à lui extorquer d'impossibles concessions, qu'il se refuse lui-même à accorder, il s'interdit de réaliser ses propres objectifs. Démesure des moyens déployés pour régler dans le bruit et la fureur des problèmes trop importants pour être examinés dans l'urgence et l'impréparation.

 Le compromis n'est pas capitulation

Le compromis est, comme le notait le sociologue allemand Georg Simmel au début du XXème siècle, « une des plus grandes inventions de l'humanité, tant il fait partie des techniques que nous utilisons tout naturellement pour notre vie quotidienne ». Pourquoi est-il alors si peu valorisé, en France, chez nos décideurs, qu'ils soient managers, syndicalistes ou hommes politiques ?

L'échec, récent, de la négociation interprofessionnelle sur le dialogue social permet de mesurer l'effort à accomplir. Il vient nous rappeler que le compromis est autre chose qu'une capitulation de l'un ou le triomphe de l'autre ; il est un dispositif de gestion méthodique des contraires, fondé moins sur la division en deux parties égales de la somme des prétentions - la fameuse poire coupée en deux, insatisfaisante pour chacun ! - que sur le dépassement des préférences initiales, réordonnées, de sorte que s'invente, par le jeu compromissoire, une solution originale à un problème commun.

La "méthode Hollande", exemple du compromis

Un « bon » compromis est un déplacement, non un retrait symétrique ; une mise en tension d'entités différentes, non leur nivellement ; l'invention d'un scénario original, approprié au litige qu'il tente de régler ; une solution efficiente, fondée sur la combinaison de vouloirs différents ; une norme collective, douloureusement construite mais durable, du fait même de son coût pour toutes les parties. Il crée une dynamique d'apprentissage, générative.

Pensée solaire, la pensée de midi n'est en rien une pensée tiède ; elle désigne au contraire le midi, ce moment de haute lumière ; elle théorise la tension entre des polarités opposées mais complémentaires. Car tel est le compromis : une tentative de complémentarité dans une situation sociale de rivalité. La « méthode Hollande », si décriée en début de mandat présidentiel - et périodiquement brocardée -, s'avère ainsi, quoi qu'on en pense, une méthode efficace : de son pas tranquille et consensuel, elle évite que le pays ne se coupe en deux, que les fractures sociales ne s'élargissent. Qu'elle ne suscite pas l'enthousiasme est une garantie de sa pertinence : on ne réforme pas avec des millions d'opposants dans les rues !

Camus terminait ainsi son propos : choisissons, écrivait-il, « la pensée audacieuse et frugale, l'action lucide, la générosité de l'homme qui sait. » Beau programme, plus que jamais d'actualité.