Charlie Hebdo : solidarité, diplomatie et guerre

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Crédits photos : DR (Crédits : DR)
Derrière les grands discours sur la civilisation prononcés par les chefs d'Etats étrangers lors de la marche du 11 janvier, il y a forcément des ambiguïtés et des enjeux personnels. Mais surtout, dans cette guerre contre le terrorisme, sont-ils vraiment des alliés pour la France ?

Il faudrait savoir quel chef d'Etat a été invité, et lequel s'est invité. Le journal israélien Haaretz a indiqué que Benjamin Netanyahu a choisi de se rendre à la manifestation du 11 janvier alors même que l'Elysée avait essayé de l'en dissuader. Du coup, Mahmoud Abbas a été invité. Le premier ministre israélien a été accusé de vouloir faire de son séjour à Paris un argument électoral.

Des présences dérangeantes

Le président Obama était absent, même s'il s'est rendu à l'ambassade de France à Washington, ce qui est en soi un événement. Il est critiqué aux Etats-Unis et la Maison-Blanche a dit regretter de n'avoir pas envoyé une personnalité d'un profil plus élevé que la nouvelle ambassadrice des Etats-Unis à Paris. Il est peu probable que la sécurité américaine aurait laissé le président monter dans un car circulant à travers Paris.

Beaucoup de voix ont été étonnées de la présence de représentants de pays qui poursuivent, emprisonnent, voire font fouetter journalistes et blogueurs, même si on est loin de la présence de Bachar el-Assad au défilé du 14 juillet 2008. D'autres regrettent que ce déploiement de solidarité internationale n'intervienne pas lorsque des attentats tuent des dizaines de musulmans dans les pays musulmans et rappellent que les musulmans sont, de très loin, les premières victimes du terrorisme.

Attitude particulière des pays musulmans

Mais est-il vraiment utile de décoder la composition et l'ordre du cortège, et de connaître les multiples appels téléphoniques qui ont permis, en un temps record, de monter cette manifestation de solidarité qui fut certainement un cauchemar protocolaire, logistique, et surtout de sécurité ? Derrière les grands discours sur la civilisation faisant front face à la barbarie, sur le progrès face à l'obscurantisme et au fanatisme, il y a forcément des ambiguïtés. Etait-ce une manifestation pour la liberté d'expression ou bien contre le terrorisme ? Rappelons-nous la compétition à l'intérieur du monde musulman dans les condamnations de Salman Rushdie en 1989, mais aussi les autorités qui n'encourageaient pas une telle chasse à l'homme globale.

Pour les assassinats dans les locaux de Charlie Hebdo, il y a eu un certain consensus, parmi les voix d'autorité dans le monde musulman, pour exprimer clairement une condamnation. Ce qui ne veut pas dire absoudre le journal. Depuis la fin des années 1990, plusieurs pays musulmans, et l'Organisation de la Conférence Islamique dans son ensemble, ont entrepris une bataille dans le cadre onusien à Genève pour faire condamner la diffamation de l'islam, puis, pour ne pas paraître trop crispé, la diffamation des religions en général. Cette bataille n'a pas été gagnée mais il reste une attitude très particulière à l'égard de la « diffamation », qui est loin de se limiter à une réaction de défense face à l'islamophobie. C'est un moyen également, pour nombre de régimes, de museler des oppositions.

Légitimer l'entrée en guerre de la France

Alors que le président Obama s'est efforcé d'en finir avec l'expression « bushiste » de la « Global War on Terror », le Premier Ministre Manuel Valls a clairement martelé, le 12 janvier sur BFM Télé, que la France est en guerre : « nous sommes déjà en guerre. Nous faisons une guerre contre le terrorisme, le djihadisme, et les islamistes radicaux. Cette guerre a débuté lorsque nous sommes allés sauver le Mali, Etat musulman, des djihadistes ».

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta était présent au premier rang lors de la manifestation du 11 janvier. De nouveau, se pose la question de la globalisation et de l'indétermination de l'ennemi. Il y aura toujours des individus en France souhaitant être en guerre, et se saisissant d'un étendard qui la légitimera ; ce fut peut-être le cas des « terroristes » qui ont médusé l'opinion française et provoqué des élans de solidarité à travers le monde.

Les représentants des Etats présents sont-ils vraiment nos alliés ?

Mais sommes-nous prêts à mener une guerre contre terrorisme, jihadisme et islamisme radical, sans limite de temps et d'espace ? A augmenter les moyens financiers et militaires, ainsi que les formes de contrôle de l'Etat, à faire face aux ripostes qui pourraient viser les Français et les intérêts français à travers le monde ? A considérer la France comme un « front intérieur » ? Les représentants des Etats présents le 11 janvier sont-ils dès lors nos alliés dans cette guerre ? Sont-ils d'accord pour la mener ? Ou bien la France s'est-elle placée d'elle-même en première ligne, dans cette guerre, comme elle l'est dans les interventions extérieures depuis 2011, voire dans les positions dures à l'égard de l'Iran ? N'y a-t-il pas risque de surréaction, et avons-nous pesé toutes les conséquences de se trouver, comme s'en satisfait le Président Hollande, au centre du monde ?

*Pierre Grosser est historien, spécialiste de l'histoire des relations internationales et enseignant à Sciences Po Paris. Il est l'auteur de l'ouvrage "Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle".

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Commentaires
a écrit le 15/01/2015 à 13:35 :
les présidents malien , ukrainien , congolais ...des mendiants qui ne manquent pas un buffet : Chinois , russe , iranien voilà les bons interlocuteurs ! Quant au prix Nobel il est bien dans son bureau oval . On lui faxe Charlie Hebdo et le Canard ...
a écrit le 15/01/2015 à 10:39 :
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