Sans confiance, aucune organisation ne peut fonctionner

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(Crédits : Jérôme Chatin/Rea)
82 % des salariés français estiment que les relations avec leurs collègues, clients et fournisseurs se sont encore dégradées l'an passé. La confiance n'est plus au rendez-vous. Elle constitue pourtant un des facteurs décisifs de l'efficacité des entreprises. Curieusement, les théories sociologiques ou économiques classiques ne nous expliquent pas comment elle peut se former.

De multiples sondages ou études attestent que les relations de travail sont jugées exécrables en France. Alors que les Français, pourtant, valorisent plus le travail que tous les autres peuples européens, à la question « Les relations au travail sont-elles hostiles ou constructives ? », les rapports IMD (école de commerce, à Lausanne) et GCR (Global Competitiveness Report, 2004) montraient que la France figurait à la 57e place sur 60 pays riches, selon l'IMD, et à la 99e place sur 102 pays, selon GCR. Les choses ne se sont pas arrangées depuis. Selon un tout récent sondage ViaVoice, 82 % des salariés français estiment que les relations avec leurs collègues, clients et fournisseurs se sont encore dégradées l'an passé. La confiance n'est plus au rendez-vous.

La confiance, facteur décisif

Une énorme littérature, à la fois économique et sociologique atteste depuis une trentaine d'années que la confiance constitue un des facteurs décisifs de l'efficacité des entreprises et de la richesse des nations. C'est elle qui génère le fameux « capital social », mis en avant par d'innombrables études. Et le « capital humain » est une des composantes essentielles du « capital immatériel » qui d'après le cabinet Ernst & Young pèse pour 63 % à 79 % de la valeur des 600 plus grandes capitalisations en Europe. Selon la Banque mondiale, ce capital immatériel constitue 72 % de la richesse nationale du Japon et 85,4 % de celle des USA. Le constat est donc unanime. Sans confiance, aucune organisation ne peut fonctionner.

Mais, curieusement, les théories sociologiques ou économiques classiques ne nous expliquent pas comment elle peut se former. D'où elle procède. Les homo œconomicus supposés rationnels ne savent pas comment se dégager du « dilemme du prisonnier » ou du paradoxe du passager clandestin (free rider) pour apprendre à coopérer. Et la sociologie classique suppose trop souvent que les acteurs sociaux obéissent à des valeurs ou à des règles de structure, sans nous dire comment elles naissent.

La confiance naît du don

C'est chez un sociologue-anthropologue, Marcel Mauss, dans son fameux Essai sur le don (1925), qu'il nous faut chercher la réponse. La confiance ne peut naître que d'un don effectué sans garantie de réciprocité par des ennemis qui désirent basculer de la guerre à la paix. Le don est un pari de confiance. Et, réciproquement, la confiance ne se crée et ne s'entretient que par les dons faits et renouvelés. Une fois la paix instaurée, chacun des membres de la communauté est soumis à ce que Mauss appelait la triple obligation de donner, recevoir et rendre (à quoi il faut ajouter le moment de la demande). Sous peine de retomber dans le cycle inverse, du prendre, refuser, garder (ou dans l'inverse du demander, ignorer).

Cette loi anthropologique générale - les communautés se créent à travers les dons qui cimentent la confiance - peut aisément et de manière éclairante être appliquée au fonctionnement des organisations et des communautés politiques. Les organisations qui fonctionnent de manière efficiente sont celles dont les membres savent respecter les quatre temps du demander-donner-recevoir-rendre et les modalités afférentes alors à chacun de ces moments. Lorsque tel est le cas, la confiance s'affermit et chacun sait alors s'adonner à sa tâche avec plaisir et créativité. Il en résulte un état d'endettement mutuel positif dans lequel on ne sait plus qui donne et qui reçoit, mais où tous se retrouvent gagnants. N'est-il pas grand temps que les dirigeants de nos entreprises ou de nos administrations, comme notre classe politique, s'inspirent de cette leçon primordiale ?

Alain Caillé est l'auteur de La révolution du don. Le management repensé à la lumière de l'anthropologie, (avec Jean-Édouard Grésy ), Le Seuil, octobre 2014
et d'Anti-utilitarisme et paradigme du don. Pour quoi ?, Le Bord de l'eau, octobre 2014.

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Commentaires
a écrit le 13/12/2014 à 17:41 :
Les excès du capitalisme sont parfois immondes. Ils sont d'ailleurs très souvent dénoncés.

En revanche, les excès et idéologies du gauchisme sont pires. Mais personne ne les dénonce.

Le problème du monde sont les premiers. Alors que le problème de la france, c'est son immonde et infernal gauchisme, menteur et manipulateur...
a écrit le 13/12/2014 à 9:06 :
"prendre, refuser, garder": c'est l'exacte définition d'une entreprise Française...
La confiance, c'est tout simplement le respect réciproque, c'est un échange gagnant-gagnant. Hors la compétition économique est le contraire, elle consiste à battre l'autre, voir encore mieux, l'humilier.

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