De Zemmour à Sarkozy, une même instrumentalisation de la peur

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
Médias, politiques, polémistes, économistes : à des fins plus au moins avouables, certains piliers ou acteurs visibles de la société entretiennent - pour les moins coupables - et exploitent - pour les plus opportunistes - le ressort de la peur. L'emploi de la dramatisation n'est pas un phénomène nouveau, mais l'instrumentalisation tentaculaire qui en est faite fracture le collectif, saigne des valeurs communes, et scelle l'immobilisme. Dans ce contexte, comment cultiver le goût entreprendre ?

La récente « tournée » de Nicolas Sarkozy sur les terres bienveillantes de la Côte d'Azur aura eu une vertu : celle d'être rassuré - ou inquiet - des aspirations politiques véritables du candidat à la présidence de l'UMP. L'essentiel des discours fut concentré sur l'immigration et, bien plus qu'en simple filigrane, sur tout ce que cette population charrie de fantasmes ou de préoccupations plus ou moins légitimes. Au risque, parfaitement élaboré et tout aussi parfaitement assumé, de lorgner vers d'autres terrains de stigmatisation, y compris des comportements cultuels liés à l'exercice de l'islam et « incompatibles » avec la sanctuarisation de la République. Tout cela, bien sûr, dans le but de réaffirmer ce qui séduit particulièrement l'électorat du Front National : l'identité française. Le succès médiatique et livresque d'Eric Zemmour relève des mêmes arguties.

Téléspectateur otage

Cette stratégie emprunte simplement ce qui est devenu l'un des ciments de la société : l'instrumentalisation de la peur. Instrumentalisation sous toutes ses formes et pour toutes les formes de peur. L'un des symptômes les plus éclairants et, en même temps, les plus délétères pour les cerveaux, a pour cadre l'écran de télévision et les plateaux des chaînes d'information en continu. Le moindre fait divers sordide y fait l'objet d'une mobilisation disproportionnée et d'un voyeurisme incongru et provoque une onde de choc ubuesque. L'emploi de pseudo-spécialistes incapables de commenter et contraints de supputer ce que souvent les journalistes eux-mêmes ne parviennent pas à démontrer entretient non seulement le vide mais surtout les divagations les plus pernicieuses. Le passage en boucle et les techniques de dramatisation à force pénètrent les consciences et exaucent l'objectif ultime : amener le téléspectateur à se sentir directement concerné, victime, prisonnier de l'information, et parfois même d'une information ou d'un « événement » artificiellement façonnés. Le « traitement » d'Ebola en est une preuve quotidienne, et même France 2, dans son JT de 20 heures, incrustera son long reportage sur l'attentat au Parlement canadien d'un nauséabond « Panique sur la ville ».

Ressource intarissable

Absence de distance et de recul, course à l'éphémère et à l'instantanéité, escalade de la dramaturgie, surenchère d'approximations et de spectaculaire, ont raison d'une partie de l'information. Tout aussi grave, leur conjugaison concourt à enfermer leur cible dans une relation aussi fausse qu'effrayée à la réalité des faits. Elle crée une proximité géographique et temporelle qui donne l'illusion que le mal, même lorsqu'il est isolé et inaccessible, est à notre porte. La peur constitue désormais l'un des axes cardinaux de la société, l'angoisse sous toutes ses formes, fondées ou non, est devenue à la fois le prétexte et le dessein des stratégies politiques, idéologiques et médiatiques, l'anxiété est exploitée comme une (res)source intarissable.

Economisme étouffant

Dans un remarquable débat orchestré par L'Obs (23 octobre) le philosophe Marcel Gauchet et l'économiste Daniel Cohen s'accordent sur la place, démesurée et même dangereuse, que l'économie - dans ces conditions rebaptisée économisme - occupe, et sur l'influence qu'elle exerce sur les raisonnements et les comportements. L'assujettissement à l'économie à la fois traduit la victoire du matérialisme, le confinement de l'individu à ce qu'il représente pécuniairement, la relégation de la collectivité à sa santé quantitative et financière, et constitue « l'un des pièges les plus dangereux ». Or, quand le diktat du chiffre obstrue la dimension humaine et sociale de la société, les vannes de la peur s'ouvrent sans retenue et libèrent l'indicible : le repli, la ségrégation, la théorie du complot. Et le rejet de ce qui inquiète, surtout de ceux qui inquiètent.

Incohérence

Or, le plus contestable et le plus paradoxal est que les mêmes personnes entretiennent, cultivent, exacerbent le terreau de ce qu'ensuite elles condamnent avec force tactique - par exemple le communautarisme. Chacun dans son domaine, Nicolas Sarkozy et Eric Zemmour ont bien compris les formidables ressorts que l'instrumentalisation de la peur et donc du rejet porte en elle. On les décrit catalyseurs, porte-voix voire catharsis des angoisses d'une grande partie des citoyens ? Ils sont plutôt d'opportunistes exploiteurs desdites angoisses, et participent eux-mêmes à embastiller dans ce qu'ils sont censés combattre : le malthusianisme, la répulsion pour le risque, le réflexe de se replier. Nicolas Sarkozy fustige, avec raison, un Principe de précaution constitutionnalisé qui fossilise la société, mais tout ou presque dans son discours fracturant dissuade d'oser, d'aller vers l'autre, de coopérer, de rassembler, d'unir. Dans de telles conditions, faut-il s'étonner des regrettables logiques corporatistes ? De la difficulté d'initier des réformes structurantes ? D'un goût d'entreprendre culturellement insuffisant ?

Peur du déclassement

Les discours fondés sur la peur, ceux que dominent le durcissement, l'agressivité, la stigmatisation, ceux que désertent bienveillance et espérance, perspectives et altruisme, enfoncent en réalité un peu plus la société dans la situation ainsi décrite par un récent rapport du Credoc - titré « Le soutien à l'Etat-providence vacille » - : la perception de l'injustice est enflammée, et les solidarités vis-à-vis des plus vulnérables se délitent. Dans son remarquable essai « La Peur du déclassement » (Seuil, 2009), Eric Maurin avait décortiqué les mécanismes par la faute desquels les classes moyennes se recroquevillent, se protègent, même excluent par « peur de perdre » ce qu'elles ont acquis.

Les associations désormais suspectes

Le directeur de l'association Alynéa et président du Samu social Jérôme Colrat l'affirme de son côté : la prise en compte par la société de la problématique de la pauvreté « s'est fortement dégradée ». La considération des différences de trajectoires de vie, l'acceptation de l'enjeu du vivre-ensemble se sont érodées. Les phénomènes de rejet des populations singulières - pauvres, étrangères - dominent. « Auparavant, des initiatives comme la nôtre étaient massivement saluées au sein de l'opinion publique ; aujourd'hui, on les montre du doigt. Jusqu'à fulminer contre les aides et subventions que l'on perçoit. La société court à la catastrophe ». En effet, peut-on bâtir un avenir commun dans une société compartimentée, apeurée, et qui met en rivalité les parties d'elle-même ?

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Commentaires
a écrit le 03/11/2014 à 15:17 :
Je suis 100% d'accord avec le constat de D Lafay. Matérialisme et individualisme sont les deux seuls ressorts de notre vie en société. Pour en arriver à ce point, à quoi sert notre système éducatif depuis plus de 50 ans? Pourquoi n'a-t-il pas produit plus de citoyens capables, au-delà de leur petit nombril, d' avoir une vue globale des évènements et d'exercer leur esprit critique par rapport aux "vérités" qui leur sont assénées par les blablateurs de tous bords?
a écrit le 29/10/2014 à 8:16 :
A les media ! la plus belle machine en enfumer de notre brillante société moderne qui veille a ce que nous dormions sur nos deux oreilles..... dormez je le veux tout va bien, vous êtes heureux..
Bon par contre quand les patients vont se réveiller, je vous conseille de brûler vos cartes de journalistes... çà va chauffer..
a écrit le 28/10/2014 à 22:23 :
Coluche tu nous manques !
a écrit le 28/10/2014 à 19:51 :
A propos, puisqu'on évite ce sujet, j'aimerais savoir si la nouvelle alliance entre la Turquie et la France porte-t-elle uniquement sur des questions économiques, voire sur l’entrée dans l’Union européenne, ou est-elle proprement politique ? Dans ce cas, Paris va-t-il soutenir la politique d’Ankara quelle qu’elle soit ? jusque même aux génocides ?
a écrit le 28/10/2014 à 19:41 :
Svp louer un appartement à Grigny avec votre femme et vos enfants et je vous parie que vous aurez PEUR
Mais vous pouvez continuer à ne rien voir et faire de belles démonstrations cela ne fait que s'empirer..!
Svp des solutions et vite
Réponse de le 31/10/2014 à 2:04 :
la solution ? arrêtez d'empiler les pauvres dans le même quartier ! et arrêter d'empiler les riches dans un autre quartier complètement séparé ! concentrer la misère au même endroit, c'est ça qui fait les problèmes, mais on le sait depuis des siècles, mais les gens s'en fichent, ils ne s'inquiètent pas que des gens soient pauvres, ils s'inquiètent uniquement quand les conséquences les dérangent. en gros, les pauvres, pas chez moi, chez les autres, chacun pour soi, egoisme et individualisme...pas de mélange social, ni rien, on s'enferme dans son petit monde et on veut pas être dérangé ...
a écrit le 28/10/2014 à 18:03 :
tout va bien dans notre pays ! il ne se passe rien .....
a écrit le 28/10/2014 à 17:42 :
Article à peine manipulateur :-) S'il y a deux sujets qui sont bien du domaine de la vie privée de chacun, c'est bien le cul et la religion. Hors, les socialos en particulier, dans un but électoraliste, nous ont amené au point où on ne peut plus rien dire sans être raciste ou homophobe. Quand on demande à Alaian Delon son avis par exemple, levée de bouclier parce qu'il a exprimé son opinion sans être politiquement correct. Ce qui veut dire qu'on a perdu la liberté de s'exprimer et c'est cela le danger, entre autres, des socialos :-)
Réponse de le 28/10/2014 à 19:32 :
Le racisme est une attitude hostile systématique envers une catégorie déterminée de personne (peuple, ethnie...)
Est donc raciste toute personne qui éprouve une hostilité régulière envers une catégorie particulière.
Réponse de le 28/10/2014 à 20:03 :
Même contre les racistes?
a écrit le 28/10/2014 à 17:34 :
Nantes ,Lille Grenoble Toulouse Nancy, agressions en tout genres et toujours les memes bien sur .
a écrit le 28/10/2014 à 17:33 :
Le jour ou on arretera de prendre les gens pour des etres stupides!Je trouve au contraire un certain bon sens chez les gens en général,sinon pourquoi les médias seraient suspects et pourquoi la cote de Hollande serait a13%?La preuve qu'on ne peut pas tout manipuler,certains politiques le comprennent d'autres comme Sarko et Hollande non.Les spins doctors ont une grande part de responsabilité tant ils sont médiocres
a écrit le 28/10/2014 à 17:32 :
Zemour ne joue pas sur les peurs mais sur la realite depuis l'ouverture des frontieres les agressions ne font que de se multiplier partout en France et les agresseurs sont toujours les memes, une ville comme Grenoble est devenue un vraie FarWest
Réponse de le 28/10/2014 à 20:02 :
L'ouverture des frontières n'a pas fait augmenter le taux de crimes et délits. L'analyse du taux d'évolution sur plusieurs dizaines d'années le montre assez bien.
a écrit le 28/10/2014 à 17:25 :
analyse très pertinante, ça sera encore mieux avec la proposition de solutions
a écrit le 28/10/2014 à 17:21 :
L'auteur comme malheureusement beaucoup d'habitués des media expose leur petite théorie sans une moindre once de cartésianisme. L'homo incognitus est censé ne rien comprendre à son environnement et être baladé par des peurs irrationnelles. Tout les points évoqués peuvent être battus en brèche sans être sarkosiste, lepéniste ou semmouriste.
a écrit le 28/10/2014 à 17:11 :
E. ZEMMOUR ne surfe pas sur ou ne crée pas de peur, il suffit de vivre en banlieue à forte immigration pour voir l'intégrisme progresser. Les intellos qui vivent calfeutrés dans les beaux quartiers ne peuvent rien percevoir de ce phénomène. Quand on ne connaît du maghreb que la Mamounia et ses écrivains nobelisés, c'est sûr...
Réponse de le 28/10/2014 à 17:32 :
je suis un français maghrébin de banlieue comme vous dites, et c'est pas l'intégrisme qui progresse, c'est l'islam, car ces français maghrébins en ont marre de l'alcool et des racailles. Et je vis en banlieue y a aucune peur, sauf celle des c...Les seuls problemes en banlieue, c'est le chomage, vous résolvez ça, vous avez tout résolu, mais bon, ce n'est pas dans les interets de la finance de résoudre le chomage, ça se saurait...il faur une main d'oeuvre maléable.
a écrit le 28/10/2014 à 16:46 :
La peur serait une nouveauté ? N'importe quoi !!! L'homme à peur tout seul et ça commence par la peur de mourir dès sa naissance ! Franchement Zemmour et Sarko responsable d'utiliser la peur, ce serait un truc de droite la peur ! Mon pauvre mais vous délirez complètement. La maladie, perdre son job, la guerre, la religion, l'amour ... tout fait peur par définition et du coup on veut tout contrôler pour se rassurer ! C'est tout !
a écrit le 28/10/2014 à 16:12 :
Il n'y a pas besoin d'eux pour avoir peur, et les médias sont largement coupable dans l'instrumentalisation! Après, que certain en définissent les causes n'est que simple constat!
a écrit le 28/10/2014 à 16:02 :
FAUT DIRE QUE C'EST A LA MODE UN PEU PARTOUT DANS LE MONDE NON? LA PEUR? LA REGRESSION SOCIALE, LA FIN DES LIBERTES OU TOUT AU MOINS LEUR REDUCTION DRASTIQUES AU NON JUSTEMENT DE LA DEMOCRATIE OU DE CE QU'IL EN RESTE PAS GRAND CHOSE DANS LES FAITS? SURTOUT SOUS LES REGIMES DE DROITE MAIS PAS SEULEMENT; MAIS A CE PROPOS M.VALLS EST IL DE GAUCHE? SUR CE POINT LA ET SUR D'AUTRES NON C'EST TOTALEMENT UN MEC DE DROITE ET SUR UN CERTAIN NOMBRE DE SUJETS DE LA DROITE QU'ON ABHORRE. QUANT AUX GAUCHES GAUCHISTES C'EST PAS LA PEUR DANS L'HISTOIRE C'EST COMME SOUS LES REGIMES FASCISTES, LES MASSACRES OU L'IRRESPONSABILITE OU LA CANDEUR CONDUISANT AUX REGIMES FASCISTES QU'ILS SOIENT DE DROITE COMME DE GAUCHE.
Réponse de le 28/10/2014 à 17:09 :
J'ai arreter de lire votre commentaire au bout de 2 lignes : illisible, les majuscules sont à proscrire !!
Réponse de le 28/10/2014 à 17:29 :
Idem ,mes yeux sont fatigués,j'ai arreté au bout de 12 lignes;pas mieux
Réponse de le 28/10/2014 à 19:53 :
Merci, c'est mon opinion et je la partage…. en minuscules, bien sûr. :)
a écrit le 28/10/2014 à 15:59 :
A lire, à relire.

Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi.
a écrit le 28/10/2014 à 15:50 :
Eh Oui, les classes moyennes se sentant déclassées, ponctionnées à tout va, imposées massivement par l'Etat grand redistributeur accroissant les injustices, n'ont plus l'élan de solidarité envers tous les riches profiteurs du système.Des exemples aujourdhui : la classe politique cumularde et non imposée(Cf. le magot du Sénat),les budgets de la culture (et la non imposition des oeuvres d'art spéculatives), les agences de l'Etat (Centre National du Cinéma qui a vu ses dotations d'argent public (nos impôts) exploser ces dernières années,les retraites chapeau des grands dirigeants,etc...
Réponse de le 28/10/2014 à 17:15 :
En France, on ne parle jamais de créer une taxe sur les transactions d'oeuvre d'art dont les cotations atteignent pourtant des sommets. Et si on limitait le déficit du régime des intermittents du spectacle au montant d'une telle taxe ? Les riches artistes finançant les plus pauvres... Beau symbole non ?
Réponse de le 28/10/2014 à 18:53 :
Il est étonnant que le débat sur l’immigration soit encore un enjeu électoral j'espère que la Grande France saura trouver en elle un vrai homme politique capable de poser les vrais questions permettant de conduire le pays vers des lendemains meilleurs...
Réponse de le 29/10/2014 à 10:56 :
Monsieur LAFAY
Comment pouvez vous vous prétendre journaliste- c'est à dire rapporteur du vécu des citoyens- et faire preuve d'autant d'idéologie "bien pensante" menant irrémédiablement à l'obscurantisme....

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