Budget 2015 : des perspectives très inquiétantes

 |   |  1152  mots
(Crédits : DR)
Le budget 2015 est connu, et le planning de réduction des déficits annoncé jusqu’en 2017. Le gouvernement de Manuel Valls taillera de façon généralisée dans les dépenses publiques, mais sans véritables choix stratégiques. On peut aussi s’inquiéter par ailleurs de prévisions de croissance irréalistes. Enfin, l’hypothèse de neutralité ricardienne peut rendre inefficace le plan du gouvernement de réduction des déficits

Les grandes lignes du budget de la France pour 2015 et les perspectives ultérieures données par le gouvernement français sont connues : les dépenses publiques doivent baisser par rapport à la trajectoire de référence, de 1 point du PIB en 2015, en 2017 de 2,5 points de PIB, pour revenir à 54,5% du PIB ; la pression fiscale doit très légèrement diminuer, de 44,7% du PIB en 2014 à 44,4% en 2017. En supposant que la croissance de la France passe de 0,4% en 2014 à 1% an 2015, 1,7% en 2016 puis 1,9% en 2017, que l'inflation remonte progressivement de 0,5% en 2014 à 1,8% en 2017, ceci permet de ramener le déficit public de 4,4% du PIB en 2014 à 4,3% du PIB en 2015 puis 3,8% du PIB en 2016 et 2,8% du PIB en 2017.

Les économies de dépenses publiques de 2014 portent sur l'Etat (7,7 milliards d'euros, avec une baisse de toutes les dépenses sauf d'éducation et de justice) ; sur la protection sociale (9,5 milliards d'euros) ; sur les collectivités locales (3,7 milliards d'euros).

Trois questions fondamentales

Il n'est pas très intéressant de discuter point à point, ligne à la ligne, les hypothèses faites ou les décisions prises . Nous pensons que la présentation du budget de 2015 est l'occasion de réfléchir à trois questions centrales liées :

  • Peut-on réaliser des économies substantielles de dépenses publiques sans faire des choix stratégiques ?
  • Est-il possible que la croissance nominale de la France se normalise (elle est supposée passer de 0,9% cette année à 1,9% en 2015 et 3,7% en 2017), en particulier avec la dynamique liée à la politique budgétaire et compte tenu de ce que nous savons de la croissance potentielle ?
  • Que doit-on penser de la stratégie de décalage dans le temps de la réduction des déficits, particulièrement si on croit à la neutralité ricardienne (effet négatif des déficits publics sur la dépense privée) ?

Réduction généralisée des dépenses ou choix stratégiques ?

L'approche prise par le gouvernement français est une réduction à peu près généralisée de l'ensemble des dépenses publiques (salaires de la fonction publique, dépenses de fonctionnement, d'investissement, de santé, de retraite, de politique familiale, des collectivités locales), touchant presque tous les types de dépenses. Quel est en réalité le besoin de réduction des dépenses publiques entre 2015 et 2017 ? Si on utilise une hypothèse raisonnable de croissance en valeur (1,8 % par an au mieux, sans doute moins, comme on le verra plus loin), il est de 80 milliards d'euros et non de 50 milliards d'euros, c'est-à-dire presque de 4 points de PIB.

Pour réduire les dépenses publiques d'un tel montant, il faut une autre approche qui est celle des choix stratégiques. Que doivent arrêter de faire les Administrations Publiques ? Que doivent-elles transférer au secteur privé (la couverture des petits risques de santé, une partie croissante des retraites, une partie du système éducatif...) ? Que doivent-elles complétement arrêter de subventionner (le logement, la famille...) ? C'est ce type de question qui devraient être débattues.

Croissance prévisible et politique budgétaire

Une fois de plus, les perspectives de croissance utilisées, sauf pour 2014, et surtout pour 2016 et 2017, ne sont pas crédibles. Le débat sur la croissance potentielle de la France est pourtant très important. Si on prend en compte la tendance des gains de productivité et la démographie, elle est de l'ordre, en volume, de 0,8% par an. L'inflation en France est très faible et ne va pas remonter si facilement, avec le niveau élevé du chômage, le freinage des salaires, la nécessité d'améliorer la compétitivité, par exemple, vis-à-vis de l'Espagne, et la profitabilité des entreprises, la baisse des prix des matières premières due à la faiblesse de la croissance mondiale.

Enfin, il faut tenir compte du multiplicateur budgétaire : la réduction des dépenses publiques (1 point de PIB en 2015, ¾ de point de PIB chaque année en 2016-2017) réduit le PIB, probablement de la même quantité avec un multiplicateur budgétaire de 1 ce qui est l'estimation consensuelle.

On voit alors apparaître une dynamique déstabilisante : baisse des dépenses publiques, baisse de la croissance en volume, baisse de l'inflation, baisse forte de la croissance en valeur, donc au total amélioration ex post des finances publiques bien plus faible que celle qui est escomptée ex ante.

Faisant ce calcul pour 2015, nous trouvons que la croissance ne serait que de 0,3% et que le déficit public augmenterait à 4,6% du PIB, contre 4,4% en 2014. A plus long terme, une croissance en valeur supérieure à 2% est complètement improbable, alors que le gouvernement français annonce 3,1% en 2016 et 3,7% en 2017.

Stratégie de réduction très lente du déficit et neutralité ricardienne

Si on corrige les déficits publics prévus de la France pour tenir compte de l'optimisme gouvernemental sur la croissance en valeur à partir de 2015 et surtout de 2016, on parvient à un déficit public en 2017 de l'ordre de 4,2% du PIB, contre 4,4% en 2014 et 2,8% annoncés par le gouvernement. En réalité, le gouvernement français a une stratégie de réduction extrêmement lente des déficits publics. L'idée est bien sûr de protéger la croissance ; aussi de tenir compte du niveau extrêmement bas des taux d'intérêt qui rend la dette publique peu pénalisante.

Mais il faut réfléchir à l'hypothèse de neutralité ricardienne. Elle dit que si le déficit public est élevé, les agents économiques attendent une hausse des impôts et une baisse des transferts publics dans le futur, donc dépensent moins dès aujourd'hui. On voit en France historiquement une hausse de l'épargne des ménages et une baisse de l'investissement des entreprises chaque fois que le déficit public se creuse, ce qui va bien dans le sens de la neutralité ricardienne. S'il y a neutralité ricardienne, il ne sert à rien de repenser dans le temps l'ajustement budgétaire puisque la persistance des déficits publics fait reculer la consommation et l'investissement.

Conclusion

Les perspectives budgétaires données par le gouvernement français nous inquiètent :

  • compte tenu de l'ampleur de la réduction nécessaire des dépenses publiques, il faudrait une réflexion stratégique sur les missions de l'Etat, qui est absente ;
  • la prévision de croissance et de déficits publics qui est faite ne tient pas compte des estimations disponibles de la croissance potentielle de la France, en volume, et en valeur, ni de l'interaction entre réduction des dépenses publiques et croissance ;
  • la stratégie du gouvernement français est en réalité une stratégie de réduction très lente des déficits publics ; s'il y a neutralité ricardienne, ce qui semble être le cas, cette stratégie est inefficace puisque la croissance sera déprimée par le recul de la demande du secteur privé.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 12/10/2014 à 9:23 :
Il est évidemment idiot de partir des 57% qui additionnent au numérateur des carottes (transferts) et des navets (production des services). La première chose à faire est de regarder ce que devient ce ratio une fois requalifiés les transferts solidaires (allocations familiales, RSA, minimum vieillesse,…) en impôt négatif (la retraite pouvant être considérée comme un service financier de salaire différé en concurrence à l’étranger avec des fonds de pension qu’on ne voit pas dans le ratio et le chômage comme un service d’assurance dont le principe peut d’ailleurs se rediscuter). Chacun voit bien que taper dans les AF par exemple est exactement équivalent à augmenter les impôts et que ça n’améliore en rien la productivité de l’administration (d’ailleurs si les députés socialistes réfléchissaient deux secondes, ils auraient proposé qu’on rogne encore sur le quotient familial plutôt qu’une usine à gaz qui va encore accroître le travail dans les CAF). On pourra discuter plus tard de la structure du jeu à somme nulle qui prend aux uns et donne aux autres. Pour l’heure, une fois repérimétrée ainsi la véritable assiette sur laquelle on peut faire de vraies économies (production des services), il faut là encore vérifier qu’on baisse bien les dépenses directes (masse salariale des fonctionnaires, achats externes) A SERVICE RENDU CONSTANT car transférer un service au secteur privé pour tenir un ratio n’apporte rien aux français. Il faut donc identifier les fonctions où le coût par unité d’œuvre est supérieur à ce qui se fait ailleurs pour agir à cet endroit-là (au hasard : enseignement secondaire, dépenses de santé, gestion des équipements collectifs dans les collectivités locales). Après, une fois qu’on a qualifié le véritable budget cible à services constants, si on est toujours en déficit, ON FAIT PAYER LES FRANÇAIS (et pas leur entreprise). Ceux-ci détiennent en effet du patrimoine non investi dans les entreprises et sont moins endettés que la moyenne européenne. Sinon on vend les bijoux de familles car heureusement la situation nette de l’administration est encore positive (actions détenues par l’état, immeubles parisiens occupés par des fonctionnaires de back office,…). En effet, le niveau de notre dette ne nous autorise pas à laisser flottante la trajectoire de baisse des déficits comme semble le faire le gouvernement.
a écrit le 11/10/2014 à 9:57 :
La neutralité ricardienne ? Franchement, vous avez raison de dire que c'est une croyance car dans les faits, j'ai de gros doutes sur le bien-fondé de cette notion. Le déficit public, les gens s'en tapent et ils ne vont pas regarder ça avant de consommer. Ce qui compte, c'est ce qu'ils ont dans le porte-monnaie.
a écrit le 10/10/2014 à 19:58 :
C'est Michel Sapin avec des cheveux et une logique.
a écrit le 10/10/2014 à 19:48 :
Mr Artus a des raisonnements d'une logique implacable. Et on peut le croire quand il dit qu'on est dans la m..., et que les politiciens ne font rien pour que çà s'arrange. Mais il ferait mieux de ne pas faire de prévision : c'est faux par construction.
a écrit le 10/10/2014 à 18:46 :
Et les Francais !
gardez quelques euros pour la famille.

I'll be back !
a écrit le 10/10/2014 à 18:37 :
Ce sera un déficit de 2% par an et une croissance de 10% par an.
S'ils votent PC, ce sera un deficit de 3% et une croissance de 15% annuel.
S'ils votent les Vers, ce sera un deficit de 4% et une croissance de 8%. Voire même 10% s'ils mettent Eva premier ministre.

Par contre, si les français votent autrement, ce sera un deficit annuel de 10%, une croissance de 1%, le ciel deviendra sombre subitement et des boules de feux frapperont les maisons.
S'ils votent FN, ce sera la catastrophe, plus une maison debout, tous SDF, tous ruinés, tous en marinière et en slip, frappés d'impôts, de taxes, d'écotaxes, ...

Alors les français doivent se ressaisir, nous peillons deja la crise économique (qui s'est terminée en 2008 d'après Lagarde).
Réponse de le 10/10/2014 à 19:16 :
Nous payons déjà la crise économique mais vous :vous payez votre absentéisme à l'école
Réponse de le 10/10/2014 à 19:24 :
Il n'a pas fait le rapprochement avec Vincent Peillon,
Il parle de l'école et ne connaît même pas l'ex ministre de l'éducation nationale.
Bref, un gros lourd.
a écrit le 10/10/2014 à 17:20 :
Comme toujours PA : claire et pertinent. Pour mieux comprendre l'absence patente de volonté de réduire les déficits publics -qui passe nécessairement par une reduction du poids de l'Etat dans l’économie - maquillee par un argumentaire (bidon) pseudo-keynesien (ne pas casser la croissance) voir l'excellent dernier livre de Jean Peyrelevalde dont la these est en gros que la gauche Francaise n'a jamais vraiment totalement assumée l’économie de marche.
Réponse de le 12/10/2014 à 9:27 :
Non cela ne passe pas nécessairement par une réduction du poids de l'état dans l'économie mais ça passe par contre d'une part par un alignement de la compétitivité de certaines de nos administrations sur le marché et d'autre part par la proposition de faire payer vraiment aux personnes physiques françaises les services qu'ils consomment...
a écrit le 10/10/2014 à 15:49 :
Tout est dit dans la conclusion; excellente analyse.
a écrit le 10/10/2014 à 14:54 :
Le budget 2015 des socialistes, c'est de la poudre aux yeux. Les projections de la croissance en France sont simplement irréalistes, absurdes. Pendant ce temps, le gouvernement socialiste n'a aucune politique économique, et ne fait aucune réforme de structure (tout comme le gouvernement UMP avant). La bateau France coule lentement mais surement !
a écrit le 10/10/2014 à 14:17 :
Article parfait, non polémique et rappelant des évidences. On peut douter que les gouvernements actuels et futurs acceptent de réduire le rôle de l'état. Les petites phrases (il ne faut pas moins d'état, il faut mieux d'état) sont dans tous les esprits. La fin du Monde (le notre) est bien annoncé.
a écrit le 10/10/2014 à 14:15 :
Bravo pour cette analyse économique JUSTE et URGENTE. Malheureusement, les médias ne rendent PAS SUFFISAMMENT AUDIBLE ce type d'expertise. La plupart de JOURNALISTES (presse, tv, radio) préfère pointer du doigt les NON-RESPONSABLES (Europe, pays partenaires, BCE) mais N'OSE PAS à mettre en exergue le manque d'intelligence économique et politique cruel chez nous-mêmes.
Réponse de le 10/10/2014 à 22:06 :
l'analyse omet de dire que c'est à cause des traités européens avec l'aval de tous nos politiciens de gauche et droite que nous en sommes arrivés là.
a écrit le 10/10/2014 à 13:55 :
En réalité ,en privé les hauts fonctionnaires de Bercy ont recemment admis que les dépenses publiques francaises vont probablement atteindre 60% du PIB en 2017!!
Car il n y a en realité aucune volonté politique de vouloir les contenir , et de faire des reformes qui permettraient de la reduire structurellement .
Tout va s emballer, depenses publiques,fiscalité, deficits, la France est sur la voie de la Suède des années 80 .
Réponse de le 10/10/2014 à 19:49 :
Entre les politiciens qui s'en fichent, et la haute administration qui freine tout, c'est sûr qu'on est mal barré. Une seule solution : la révolution.
Réponse de le 12/10/2014 à 12:21 :
Savez-vous que les dépenses publiques pourraient dépasser 100% sans que l'économie en patisse et tout en maintenant une part privée identique à aujourd'hui ? Regardez bien ce qu'on compte au numérateur de ce ratio : beaucoup de choses qui n'ont aucun rapport avec une valeur ajoutée et donc au PIB...
Réponse de le 12/10/2014 à 12:28 :
Une part importante des dépenses croîtra de toute façon avec la population (l'administration redistribue de l'argent et opère sur des marchés de service à la personne ne l'oublions pas). De plus si vous comptez toutes les niches fiscales en dépenses vous êtes plutôt d'ores et déjà autour de 70%...
a écrit le 10/10/2014 à 13:24 :
Je suis d'accord pour la notion de "choix stratégique".

En revanche je suis étonné le gouvernement actuel agisse dans l'urgence et le désordre
. Depuis que l'on sait que l'on doit réduire les dépenses publiques de la France (soit 30 ans) personne n'y a réfléchi ?
a écrit le 10/10/2014 à 12:46 :
enfin un gars clairvoyant contrairement au ramassis d'énarques qui nous sert de gouvernement avec Moi Je en tête

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :