« L'entreprise responsable » pour projet politique ?

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
« Aimons notre Terre », exhorte dans le n°122 d'Acteurs de l'économie - La Tribune (en vente le 25 septembre) le président du Museum d'histoire naturelle de Paris, Gilles Bœuf. « Aimons-nous encore notre Terre ? », s'interrogeront le 24 novembre, dans le cadre de Tout un programme, outre l'océanographe, l'économiste Roger Guesnerie et le philosophe Patrick Viveret.

La nuance sémantique n'est pas anodine. Et elle dessine les parois d'une profonde faille où tour à tour coexistent, ferraillent, parfois se réconcilient, trop souvent mutilent, les comportements ambivalents auxquels le libéralisme ligote chaque individu.

Harmoniser les deux individus

« La tyrannie du « fric » règne partout. Tout est pensé et conçu par rapport à l'argent. Y compris l'imagination, les perspectives, le sens. Et les formations politiques suivent le mouvement, se vidant d'elles-mêmes de toute alternative au despotisme financier et au dogme matérialiste. Comment, dans ces conditions, aspirer à rêver, oser, se projeter, entreprendre ? », questionne Alain Touraine. Et même l'examen que le sociologue porte sur un sujet a priori éloigné : la liquéfaction identitaire et idéologique de la gauche française, l'illustre. L'enjeu, poursuit-il, est de rétablir un rapport équilibré entre l'individu consommateur et l'individu porteur d'un droit universel, il est aussi de restaurer l'individu dans son individualité, c'est-à-dire de l'amener à être « sujet », libre, tout entier dans sa conscience et sa réalisation de lui, et ainsi armé pour définir le sens et la finalité de ses responsabilités et de ses actes.

 Réciprocité

Les faits d'actualité qui illustrent les dégâts collatéraux du libéralisme mais aussi le hiatus « intérieur » auquel il expose chaque individu, sont légion. Retenons-en seulement trois, d'univers et de dimension incomparables. Dans quel terreau les indépendantistes écossais et, au-delà, cette terre historiquement travailliste, ont-ils cultivé une détermination qui faillit provoquer un séisme ? Pour partie dans le rejet du diktat financier, de la fragmentation sociale, in fine dans le détricotage du lien, la désaffiliation, le délitement de toute vision commune qu'a fait prospérer depuis les années Thatcher un libéralisme déshumanisé. Oui, le libéralisme irresponsable enfle les aspirations séparatistes, invite au repli, infecte ce qui fonde la société : la considération et la solidarité, c'est-à-dire le principe de réciprocité cher au généticien Axel Kahn.

L'art contaminé

Que sont devenus non seulement le « marché de l'art » mais la création même, sous le joug de l'opportunité spéculative ? « Autrefois, constate le galeriste lyonnais Paul Gauzit (n°122 d'Acteurs de l'économie - la Tribune), l'amour de l'art, l'amour des peintres, l'amour des œuvres » confinaient à leur « juste place » les préoccupations pécuniaires ; ces dernières désormais commandent le comportement des marchands, dictent les motivations des collectionneurs, et même nervurent la démarche des artistes. Oui, les propriétés utilitaristes et cupides du libéralisme irresponsable ont le pouvoir de polluer jusqu'à la réduire à l'état de « produit » l'une des manifestations les plus essentielles et les plus abouties de la réalisation de soi.

Enfin, à quoi d'autre qu'au libéralisme irresponsable doit-on les dictatures consumériste et mercantile, la suprématie de l'avoir sur l'être, les tyrannies de l'immédiateté et de la prédation, qui hypothèquent ce que résume le combat de Gilles Bœuf en faveur de la biodiversité : la ré-entente de l'Homme avec lui-même ?

« Ruine de l'âme »

Il est respectable de considérer que la sève parcourant les racines du libéralisme est léthale, c'est-à-dire qu'elle porte le gêne de la dévastation et même d'un suicide, si l'on en juge l'état de la planète et la perspective d'une « sixième crise d'extinction de l'espèce humaine » annoncée par le scientifique. Mais il est tout aussi estimable d'espérer draper ce gêne des enveloppes - exigeance,  universalité des droits, temps long - qui peuvent le colorer d'une teinte inédite et conférer à la noble logique libérale la propriété humaniste qui lui fait défaut et pourrait épargner à la conscience de devenir « ruine de l'âme ».

Libérer le « bon » libéralisme

Les pistes ne manquent pas. Réinterroger le sens et les desseins du progrès, et comprimer sa capacité aujourd'hui presque illimitée à anéantir instantanément ce qui a prospéré pendant des millions d'années. Contenir les mécanismes, rapaces, de l'aliénation, de l'arrogance et du scientisme, par la faute desquels plus rien, pas même la mort, ne semble devoir résister. Libérer sans retenue le libéralisme lorsqu'il sème utilement et respectueusement, ériger les digues lorsqu'il menace l'intégrité humaine, inféode et détruit. Installer véritablement des critères de réussite désindexés de ceux, exclusivement chiffrés, aujourd'hui omnipotents : la « perfomance » d'une association de lutte contre l'illettrisme ou d'un établissement de soins palliatifs n'est-elle pas aussi respectable que celle d'une multinationale pétrolière ou d'une société de conseil hautement rentables ?

Bon sens

Bien sûr, une telle perspective est chimérique. Point de béat angélisme, donc. Mais grignoter du terrain dans le sens de son accomplissement est réaliste. Les conditions ? Davantage de spiritualisme pour colmater chaque « vide », d'éthique pour maîtriser le cynisme, d'humilité, de bon sens et de lucidité. Et pour socle, un projet politique qui prenne appui sur l' « entreprise responsable » et ainsi démontre que libéralisme et humanité ne forment pas un oxymore. Gilles Bœuf espère la régénération d'une « conscience humaine de la responsabilité ». Peut-être est-il l'heure d'y croire ?

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Commentaires
a écrit le 24/09/2014 à 21:01 :
Les anciens grecs parlaient de Hubris, la démesure, la passion, le fait de vouloir plus que ce que le destin avait attribué, ce qu'ils considéraient comme une erreur fondamentale, et ils lui opposaient Diké, la loi, l'ordre collectif, pas l'éthique, le spiritualisme ou la responsabilité autoproclamée. Quant à Freud, il considérait que la frustration initiale de l'enfant, le fait que celui ci intègre l'idée d'une limite à sa volonté de toute puissance, était le fondement de toute civilisation. Bon courage avec le concept de "libéralisme responsable" pour y arriver ...
a écrit le 24/09/2014 à 15:18 :
"La tyrannies du fric" rien que cette expression m'incite à ne plus lire cet article. Le mépris de l'argent abstrait ou de l'argent des autres, c'est bien de gauche. Qu'attend ce brave Monsieur pour se libérer de son fric? La gauche fascinée par l'argent ressent toujours le besoin d'en afficher un grand mépris pour se déculpabiliser sans doute.
a écrit le 24/09/2014 à 14:28 :
Et si nous parlions des politiciens responsables ?
De ceux qui produisent du déficit électoraliste depuis 40 ans...
Raz le bol des idéologues donneurs de leçon.
Ces personnes vivent au crochet de ceux qui survivent dans le monde réel.
Généralement ils se drapent du titre d'élite de la nation pour mieux écraser les petites gens et les diplômés productifs.

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