« Fuite des cerveaux » : la chasse aux clichés

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
La "fuite des (jeunes) cerveaux" français vers l'étranger constitue-t-elle un phénomène soudainement d'ampleur ? La réalité, nettement plus nuancée, appelle la retenue. Et révèle d'incontestables contre-arguments.

Oui, le nombre de Français qui quittent l'Hexagone est en progression significative - jusqu'à 4 % par an ces dix dernières années, pour culminer fin 2013 à 1 642 953 selon le ministère des Affaires étrangères sur la base des enregistrements dans les consulats. Oui, la proportion de jeunes est elle aussi en hausse, cette fois substantielle et accélérée. Parmi les raisons ? Le contexte politique, social et économique, le marché de l'emploi, et l'état d'esprit dominé par la morosité qui exhortent à espérer voir mieux ailleurs.

Oui, la part des expatriés revenant s'installer dans leur pays d'origine ralentit et celle de ces mêmes expatriés envisageant un déracinement définitif progresse. Et oui, cela pose un problème de fond. Qu'il est toutefois capital de relativiser, n'en déplaise à Luc Chatel, président de la commission d'enquête ad hoc tout entier mobilisé à corréler le constat à la dégradation économique du pays depuis mai 2012.

Ubuesque circulaire Guéant

D'abord, le phénomène ne concerne pas que la France. Et c'est même dans les deux pays d'Europe habituellement pris en exemple par les chantres du libéralisme pour mieux fustiger l'érosion économique et sociétale française, que l'expatriation connait une ampleur inégalée : l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Outre Manche, 4,7 millions d'autochtones sont expartriés et 75 % d'entre eux n'envisagent pas un retour à Londres ou Birmingham...
D'autre part, la France figure au 3ème rang mondial des pays attirant des étudiants étrangers - nonobstant l'ubuesque et, en terme d'image, dévastatrice mesure prise le 31 mai 2011 par Claude Guéant, alors ministre de l'Intérieur de Nicolas Sarkozy, et entravant singulièrement le droit des diplômés issus de l'étranger à demeurer en France pour y travailler.

Un bon moyen de combattre l'arrogance : qui donc peut croire que ces jeunes Français enclins à l'exil seraient de plus grande « qualité » humaine et professionnelle que les candidats étrangers à l'émigration en France ?

« Bon vivre »

Par ailleurs, pour ces jeunes Français qui, dans leur majorité, reviennent un jour s'installer dans leur pays, l'expérience de la confrontation à des cultures, des mentalités, des process autres que les leurs est éminemment profitable aux entreprises qui les emploient. Et cette mise en perspective de réalités parfois moins heureuses que celles idéalisées au moment de larguer les amarres a aussi de précieux que le réarrimage s'éclaire de feux nouveaux. Ceux qui ont connu les affres de l'éducation primaire à Manchester, du climat à Montréal, de la santé à Mexico, de l'administration à Bombay, de la solitude à Chongqing, de la violence à Sao Paulo, ou du racisme à Moscou peuvent témoigner « qu'il fait plutôt bon vivre » à Lyon, Paris ou Nantes.

Diaspora

Enfin, à l'heure d'une montée en puissance des réflexes identitaires, protectionnistes, et de repli dans toute l'Europe, la prolifération des expatriations et l'enracinement d'une citoyenneté européenne forment l'un des plus sûrs remparts aux doctrines qui le 25 mai dernier ont fait les beaux jours du Front national en France, du Parti du peuple au Danemark, de l'Ukip en Grande-Bretagne, d'Aube dorée en Grèce, du FPO en Autriche, ou encore du Fidesz et de Jobbik en Hongrie. L'enjeu est, finalement, de conglomérer la diaspora, de nourrir en son sein un sens commun tourné vers la défense et la promotion des intérêts de son pays d'origine. Et à ce titre, les images, en provenance de Salvador de Bahia ou de Recife, montrant l'effervescence des expatriés français au Brésil tous de bleu vétus pendant la Coupe du monde de football, est encourageante.

Jeunesse sacrifiée

Mais le constat d'une jeunesse française qui franchit les frontières ne peut être désindexé d'une situation alarmante, propice à l'exil. François Hollande avait fait de la jeunesse la « première de ses priorités », et il a échoué. Or ce que montre une récente étude du sociologue Louis Chauvel détaillée dans Le Monde (10 juin 2014) est particulièrement inquiétant : selon l'auteur de Destin des générations : structure sociale et cohortes en France du XXe siècle aux années 2010 (PUF), la France est, de tous les pays occidentaux, celui qui a le plus maltraité et sacrifié sa jeunesse, et il trône au premier rang au classement des inégalités de générations. La « tentation de l'ailleurs » trouve aussi son origine dans l'absence d'avenir et de considération éprouvée par les candidats au départ.


 

 

 

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Commentaires
a écrit le 26/06/2014 à 10:24 :
typo: "Outre Manche, 4,7 millions d'autochtones sont expartriés" -> expatriés
a écrit le 26/06/2014 à 8:52 :
..." à l'émigration en France" dans ce cas c'est pas l'immigration?
a écrit le 26/06/2014 à 7:37 :
Quel bel article plein de lieux communs destructeurs :
- cette bonne vielle méthode coué qui consiste à relativiser et à dire que tout ne va pas si mal
- et cette belle habitude de pensée politiquement correcte sur la qualité des personnes en transit : tous aussi beaux et bons !

Quel dommage que vous n'ayez pas le courage de sortir des usages journalistiques et de donner les faits sans jugement.
a écrit le 25/06/2014 à 20:21 :
Je temoigne et confirme que l'absence d'avenir et le manque de consideration de la part des generations precedentes est bien une des motivations principales de l'expatriation.

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