L’Europe, un bouc émissaire trop facile

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©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
À quelques heures du vote des Européens pour le renouvellement de leur Parlement, rappelons pourquoi ne pas voter ou voter pour les partis anti-européens est d'une naïveté confondante et témoigne, comme dans bien d'autres débats, d'une insuffisante maturité politique des Français.

Les eurosceptiques et les anti-européens reprochent aux institutions de l'Union européenne d'être lourdes à gérer et dispendieuses, de se mêler de tout, d'être technocratiques, bureaucratiques, opaques dans leur fonctionnement et dans le processus de prise de décision, enfin d'éteindre la personnalité des nations et, singulièrement, de la belle nation française, si persuadée de son exception.

Des arguments fallacieux

Aucun de ces arguments ne tient vraiment. Commençons par le coût. Les versements français au budget de l'Europe représentent 20 milliards d'euros par an, mais nous percevons environ 13 milliards d'aides agricoles -sur l'utilité desquelles il y aurait beaucoup à dire- , structurelles diverses (FEDER, FSE) et d'aides à la recherche, à la compétitivité et aux transports, ce qui ramène notre contribution réelle à 7 milliards, soit 0,7% du budget de l'Etat et 0,3% du PIB . C'est très peu de chose, par rapport aux avantages que nous retirons de notre appartenance à l'Union.

Le premier profit et non des moindres est la paix qui règne entre ses 28 membres et ce depuis 56 ans pour les six premiers dont les peuples n'avaient cessé de se faire la guerre depuis des millénaires, avec deux paroxysmes effroyables dans la première moitié du XXe siècle. Certes, l'Union européenne n'est pas seule responsable de ce bienfait et il faut aussi invoquer le rôle de la guerre froide au cours de laquelle la dissuasion nucléaire a tétanisé les blocs de l'est et de l'ouest et les a empêchés d'entrer en conflit direct sur le continent européen.

La victoire des principes politiques démocratiques et de l'économie de marché du bloc de l'ouest a permis à un certain nombre de pays du glacis soviétique de rejoindre l'Union. Ils n'ont pas à s'en plaindre, même si leur arrivée les oblige et nous oblige à des efforts et des ajustements délicats, mais au fond guère plus importants que ceux qui ont permis de sortir l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la Grèce de la grande pauvreté dans les décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre Mondiale.

 L'intérêt de l'union, c'est de profiter des bonnes pratiques des autres

L'euro fait l'objet d'attaques virulentes de la part de nombreux Français et représentants de partis, sous le prétexte qu'il plomberait nos exportations par son coût élevé. Comme si le coût du travail en France et la pression fiscale n'étaient pas davantage en cause. C'est oublier aussi ce que l'euro nous a apporté : une faible inflation, des taux d'intérêt peu élevés et, comme le remarquait récemment Laurence Parisot (les echos.fr, 18 mai 2014), « la fin des dévaluations compétitives qui sont la véritable origine de l'effondrement de notre industrie ». Alors, certes, faire vivre l'euro demande des efforts, de la discipline et de la vertu, mais rien d'insurmontable pour peu qu'on le propose aux Français au lieu de leur faire miroiter un rasage gratis pour demain.

L'intérêt d'une union de pays aux cultures, aux histoires et aux expériences politiques, économiques, sociales si variées est de permettre à chaque pays de profiter des bonnes pratiques des autres. Commençons par la fiscalité. Les Français sont souvent fiers de leur modèle politique et social qui serait l'un des plus justes et performants au monde. On peut en douter, mais en revanche qu'il soit le plus cher est une certitude. La pression fiscale (prélèvements obligatoires, remboursement d'une dette insupportable qui atteint 2000 milliards d'euros, soit 93,5% de notre PIB) atteint en France 56,6%, taux égal à celui de la Hongrie et qui n'est dépassé que par la Belgique (60,2%), alors qu'il se situe à 45% dans l'UE, ce qui est déjà très élevé par rapport à bien des pays de l'OCDE.

Autrement dit, les Français travaillent pour l'Etat jusqu'au 27 juillet de chaque année et ne retrouvent leur pouvoir d'achat qu'à cette date, contre le 17 mai pour la Grande-Bretagne. Cela fait de notre pays l'un des plus encadrés et assistés de la planète, l'un des derniers nostalgiques des systèmes étatiques qui ont conduit à la pénurie et à la faillite l'Union soviétique et ses satellites, la Chine de Mao, la Corée du nord, Cuba, etc.

 La France n'est pas un modèle

Est-ce réellement le résultat que nous voulons ? Est-il si sûr que l'Etat fait mieux que le secteur privé ? Loin de là quand on examine notre système éducatif, l'un des plus étatisés au monde. La France est au 25e rang du classement PISA des pays de l'OCDE, avec un coût très élevé et un écart croissant entre les meilleurs et les moins bons des élèves et des étudiants. Le chômage des jeunes est dramatiquement élevé en raison d'une peur bleue de l'orientation active tout au long de la vie, faute d'un bon système d'apprentissage et d'entrée dans la vie professionnelle. Observer les systèmes éducatifs de nos voisins et leur emprunter ce qu'ils ont de meilleur ne peut que nous rendre service.

Même constat avec l'urbanisme, les équipements et la sécurité de nombreuses banlieues devenues des zones de non-droit où les habitants qui votent se tournent vers le Front national en désespoir de cause. Au contraire, les centre-ville se gentrifient, se boboïsent, présentent toujours plus d'attraits et voient leurs valeurs immobilières s'envoler, ce qui n'empêche pas leurs habitants de se donner bonne conscience en votant à gauche, comme à Paris. Notre justice serait un modèle ? Voire !

Ses lenteurs, ses dysfonctionnements ou l'état de nos prisons -l'une des causes de l'ampleur des récidives- ne sont pas des titres de gloire. Notre armée professionnelle serait l'une des meilleures au monde ? Ne rêvons pas : notre capacité militaire nous a permis d'intervenir avec un certain succès au Mali, mais nous ne pourrions mener de front plusieurs opérations de ce type hors de nos frontières et les militaires savent tous que nous aurions essuyé de cruelles pertes sans aucun résultat si nous étions imprudemment intervenus en Syrie.

On objectera aussi que nous avons un bon système de santé qui permet à tout le monde de se faire soigner, mais à quel coût et avec quel déficit de la Sécurité sociale ! Nous rassurer en disant que la situation des Etats-Unis n'est pas enviable n'a pas de sens, car le Japon qui possède un système de santé encore plus libéral est l'un des pays où l'on est le mieux soigné au monde et où l'on vit le plus vieux. Pourtant on y travaille davantage.

 Si l'intégration européenne progresse, l'esprit d'initiative se débridera

Pour ceux que la liberté d'entreprendre effraie, qui accolent toujours ultra à libéralisme et qui ne jurent que par l'action des pouvoirs publics, on comprend que l'Europe soit dangereuse et qu'ils souhaitent que la France prenne ses distances avec elle. Pour les autres dont on aimerait croire qu'ils n'ont pas totalement disparu de la population, comme c'est le cas dans la classe politique, tous partis confondus, ils constatent que l'Europe est dans l'ensemble beaucoup libérale que la France et qu'une intégration plus poussée de l'Union européenne pourrait conduire notre pays à des comportements qui profiteraient à tout le monde et créeraient même davantage de justice sociale. Dans la plupart des pays, les écoles, collèges, lycées et universités sont administrées localement, jouissent d'une autonomie plus grande, voire totale, responsabilisent davantage les parents, les élèves et les étudiants et parviennent à des résultats plus performants sans pour autant coûter plus cher, au contraire.

 Si l'intégration européenne progresse, il est certain que l'esprit d'initiative se débridera en France et dans les pays dont ce n'est pas la culture. Seule une décision européenne donnera le courage aux partis de gouvernement de notre pays d'abandonner cette invraisemblable législation des 35h, due à Dominique Strauss-Kahn et à Martine Aubry et que même Nicolas Sarkozy n'a pas osé abolir. Celle-ci repose, rappelons-le, sur cette vieille lune du partage du travail qu'Alfred Sauvy -pourtant un homme de gauche…- a passé sa vie à dénoncer. Nos voisins se pincent pour se convaincre qu'ils ne rêvent pas face à un archaïsme qui ressemble à une balle que les Français se tirent délibérément dans le pied. Même constat avec l'absurde débat autour de l'ouverture des commerces le dimanche.

 Oui à l'austérité avec pédagogie

L'Europe nous aide -contre notre gré-, nous et un certain nombre de pays dépensiers de l'Union à lutter contre l'endettement qui est une maladie grave de l'économie d'un pays. La Commission européenne et la Banque centrale européenne, aidées dans leur rôle de garde-fou par le Fonds monétaire international, sont souvent considérées comme des institutions trop cruelles, en particulier car les potions administrées accroissent dans un premier temps le taux de chômage dissimulé par l'assistanat. Lorsqu'un médecin prescrit une chimiothérapie à un cancéreux, il sait bien que les effets secondaires seront durs à supporter par le patient, mais que la guérison est de plus en plus souvent au terme du traitement. Alors oui à l'austérité expliquée avec pédagogie, oui à l'ordonnance de Maastricht (dette inférieure à 60% et déficit budgétaire et à 3% du PIB) à moins que l'on préfère se rendre directement à la case implosion, sur le modèle de la crise de 1929.

L'Union européenne n'est pas une panacée, mais nous aurions grand avantage à la faire progresser, à en améliorer le fonctionnement, plutôt que de rêver de la voir disparaître parce qu'elle exige des efforts de tous. Elle ne peut progresser qu'en étant plus politique et culturelle. C'est par une meilleure connaissance mutuelle de ses membres qu'une vraie complicité s'établira et que ses exigences économiques seront mieux comprises. L'Europe peut nous aider à développer le civisme parmi tous ses habitants, à rayonner dans le monde sans arrogance, à démontrer qu'il est possible et enrichissant de vivre ensemble dans la diversité. Les traditions culturelles sont multiples en Europe (religions, langues, conceptions de la famille et de la vie en société, attitudes face au travail, etc.). La construction européenne consiste à partager ce qu'il y a de plus séduisant dans chacune de ces traditions plutôt qu'à s'enfermer dans le carcan étroit de modèles nationaux faussement protecteurs.

 L'UE sait aussi sortir de la bureaucratie

L'une des récentes décisions du parlement européen sortant (résolution du 12 mars 2014) montre la voie d'une vision commune qui encourage chaque membre de l'union à mettre en valeur ses propres richesses. Elle touche à l'une des facettes heureuses de l'Europe : sa tradition gastronomique. Voici un extrait du texte voté par 530 voix pour, 74 contre et 14 abstentions. Il demande « aux Etats membres de prendre des mesures pour préserver le patrimoine gastronomique européen, notamment par la promotion des traditions locales et régionales », y compris dans le domaine essentiel de la connaissance des vins . Vous voyez que, lorsqu'elle le veut, l'Union européenne sait aussi sortir de la bureaucratie tatillonne et de la technocratie ! Le domaine des valeurs doit faire l'objet d'une réflexion plus approfondie à l'avenir en Europe. Il forme un socle bien plus solide et durable qu'un ensemble de recettes économiques aussi sages soient-elles. C'est de lui que peut naître une véritable union politique. Les trois siècles de la Pax romana en sont un bel exemple. Réinventons-le.

 

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Commentaires
a écrit le 31/05/2014 à 10:06 :
Simple clair juste et excellent
a écrit le 24/05/2014 à 7:33 :
Monsieur Pitte, je préfère lorsque vous parlez de vins et de civilisations. À une journée d'une pitrerie électorale organisée par l'oligarchie des incapables , il vaut mieux s'abstenir de faire preuve d'euro naïveté !
a écrit le 23/05/2014 à 16:39 :
Il est difficile de faire plus ringard.
a écrit le 23/05/2014 à 16:24 :
Que d'âneries et d'idées reçues dans cette tribune.

On constate aussi qu'un type qui a passé sa vie sur le mol oreillet du statut d'universitaire français (et en plus en SHS, c'est à dire hélas dans notre pays pas grand chose) voudrait imposer pour les autres la concurrence libre et non faussée, maintenant qu'il se barre à la retraite.

Eh bien non. L'euro était une erreur, le néo libéralisme n'est pas une solution, et surtout pas dans un pays comme la France, et si les britanniques paient moins d'impôts c'est parce qu'ils ont moins de prestations sociales, sur les retraites notamment (ils se les financent donc sur cotisations, qui s'ajoutent aux impôts).

A l'ASMP il y a des gens raisonnables, comme Boiteux, et il y a aussi des clowns. Ou plutôt des pitres.
a écrit le 23/05/2014 à 14:58 :
La zone euro a des performances macroéconomiques globales (taux de chômage plus élevé et croissance plus faible qu'ailleurs) et elle a aggravé les divergences économiques entre pays membres. Et ça va continuer. Aucun doute là dessus.
a écrit le 23/05/2014 à 13:07 :
L'Union Européenne, non pas l"Europe, bouc émissaire trop facile parce évident!
a écrit le 23/05/2014 à 11:54 :
pas du tout d'accord avec les affirmations et les omissions de cet article...

il n'y a aucune evidence que c'est l'UE qui a guaranti la paix en Europe. Il est beaucoup plus probable que ce soit les soldats, les tanks et les avions de l'OTAN.

le manque de discipline budgetaire des etats dispendieux est amplifié par l'euro. Avec des monnaie propre, les marchés jugeraient les budgets nationaux au cas par cas.

la corruption de Brusselles est complement passée sous silence alors que selon certains avis, il est question de milliards d'euros de malversation.

l'incompetence enn matiere de projets (par exemple Gallileo ou les marchés des emissions de carbones) et les catastrophes ecologiques (la navette de Strasbourg, la peche) est passé sous silence.

dernierement, le drame economique de l'euro et de l'ERM avant l'euro est trop important pour ne pas justifier une condamnation severe.
a écrit le 23/05/2014 à 10:49 :
Xav n'a pas tort du tout et là est une partie du drame. Le donneur de leçon ne tient pas compte de l'unanimité politique de ceux qui nous gouvernent depuis longtemps. Le discours de Davos en 2010 est le même que celui du Bourget en 2012; celui sur l'Europe de Sarko,est aussi illusoire et fallacieux; Alors , faut-il continuer ?
a écrit le 23/05/2014 à 10:11 :
Facile à dire quand on est un petit papy qui part à la retraite...

Pour un jeune qui doit payer la dette abyssale que vous lui avez laissée, subir le chômage, oublier la retraite et le système dont vous bénéficiez, les choses sont différentes.

Et l'Union européenne, basée sur le modèle de croissance allemand, n'est pas la panacée, c'est l'enfer !
Réponse de le 23/05/2014 à 12:11 :
c'est une évidence que les génération chirac et mitterand ont cultivé la dette et la non-reforme (immobilisme complaisant).
Cependant, l'union européenne --n'est pas-- basée sur le model de croissance allemand, mais sur une monnaie commune qui de-facto met en concurrence les compétitivités.
Si les dirigeants francais on fait le choix d'une overdose "social" avec les 35 heures, infrastructure public élevée et rigidité du travail, libre a eux, ils ne seront pas la dans 20ans.

Il me semble important que les francais grand défenseurs des égalités et du bien être réalisent qu'ils sont seulement 65E+06 et bénéficient d'une grande majorité des ressources sociales du monde. Même si ces dernières années la vie s'est durcie en france, cela n'explique pas ce ronchonnement contre l'europe.
Lorsque l'on parle de redistribution des richesses dans le monde, il faudrait également inclure la richesse des bénéfices sociaux.

L'europe n'oblige pas de tout légiféré (et souvent rigidifier); temps de travail, préavis, attestation médicales, cigarette, attestations conformes, et autre, c'est francais et pas européen.
La mauvaise foi venant parfois des francais exaspérante. La légère dégradation de la vie en france trouve ces sources dans le manque de confiance et la gestion dilettante du pays.
Réponse de le 23/05/2014 à 18:56 :
Au Moyen Age, quand les récoltes étaient mauvaises, on incriminait les sorcières, aujourd'hui c'est l'Europe. Il faut vivre avec son temps

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