Dominique Méda  : "Nous devons tout repenser"

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(Crédits : Hamilton/Rea)
LE MONDE D'APRES. Tout repenser "et d'abord nos représentations des rapports entre humains et Nature, ce qu'est la vocation humaine", réapprendre "le sens des limites", trier "dans ce que la Modernité nous a apporté" : la sociologue et philosophe Dominique Méda espère de la crise du Covid-19 qu'elle serve de "déclencheur pour la grande bifurcation qu'exige l'imminence de la crise écologique".

La Tribune - Ce moment si particulier de début de confinement, comment l'éprouvez-vous intimement, comment l'interprétez-vous intellectuellement ?

Je le vis comme le prélude à d'autres crises et d'autres confinements, toujours plus graves, toujours plus surprenants, et pourtant prévisibles. Je veux dire que nous savons plus ou moins toutes et tous aujourd'hui que nous ne pouvons plus vivre comme avant, que nous avons forcé et dépassé un certain nombre de limites.

J'envisage cette crise comme un coup de semonce qui met en lumière notre aveuglement et notre impréparation. J'espère qu'elle va nous servir de déclencheur pour la grande bifurcation qu'exige l'imminence de la crise écologique.

C'est, par son ampleur et sa diffusion, une crise inconnue, une crise plurielle - économique, sociale, financière - et tentaculaire, une crise d'une soudaineté terrifiante, c'est en premier lieu une crise qui frappe et interroge "toute" la société et "toute" la planète. Vit-on un moment inédit de "crise holistique" ?

Hier, je parlais par Skype avec une Américaine installée au fin fond des Etats-Unis. Elle me racontait exactement la même situation que celle dans laquelle je me trouvais moi. Les écoles fermées, le confinement, les morts, les hôpitaux submergés, l'impuissance.

Cette internationalisation des événements, la simultanéité des expériences, ou encore la diversité des réponses et l'incapacité de former un "nous" alors que nous vivons la même chose et que nous sommes en quelque sorte constitués en une humanité unie par cet événement, forment quelque chose de tout à fait extraordinaire. Si cela nous permettait justement de prendre conscience de l'identité des défis auxquels nous sommes confrontés, ce serait magnifique. Plus encore si nous en profitions pour façonner des réponses communes.

Nous devons absolument reprendre la main et sur la finance et sur la production, revenir sur la liberté de circulation des capitaux et sur l'actuelle division internationale du travail.

Comment la globalisation du monde doit-elle être questionnée par cette crise ?

A l'évidence, elle a été beaucoup trop loin et elle n'a pas été contrôlée. A cet égard, le fameux article de Rawi Abdelal, ("Le consensus de Paris : la France et les règles de la finance mondiale") qui montre comment les Français ont promu la libéralisation complète de la finance en croyant pouvoir la maîtriser, est important. Car comme l'admet désormais le FMI, c'est un échec.

Et accepter la désindustrialisation et la dépendance que cela a provoqué est insensé. Nous devons absolument reprendre la main et sur la finance et sur la production, revenir sur la liberté de circulation des capitaux et sur l'actuelle division internationale du travail.

Le fonctionnement de cette globalisation, que l'on dit communément inégalitaire, égoïste, compartimenté, mercantile, peut-il à terme mais aussi dès maintenant profiter de cet indicible pour se réinventer ? L'urgence sanitaire mondialisée semble faire naître des desseins de ce type. En revanche, de l'Europe aux Etats-Unis, la cartographie géopolitique n'est guère encourageante...

Certes, mais la prise de conscience est brutale et intense. Il va falloir reconstruire très vite un programme politique de rechange exactement comme pendant la Seconde Guerre mondiale avec Beveridge et Keynes. Il nous faudra profiter de cette situation pour engager une véritable reconversion. Nous devons tout repenser, y compris et d'abord nos représentations des rapports entre humains et Nature, ce qu'est la vocation humaine, réapprendre le sens des limites, trier dans ce que la Modernité nous a apporté.

L'histoire est, à ce titre, un éternel recommencement : c'est dans l'exploitation des peurs que fermente le succès populaire et électoral des thèses isolationnistes, nationalistes, xénophobes. L'incontestable succès des candidats RN sortants ne doit-il pas être lu à cette aune ? Au-delà, et notamment au sein des pays d'Europe mais aussi aux Etats-Unis engagés dans la bataille des Présidentielles, ce spectre est-il inéluctable ?

Beaucoup de recherches ont mis en évidence le lien étroit entre délocalisations, automatisation, chômage et vote pour les extrêmes. Dans la reconversion écologique que je propose, nous devons mettre au centre l'impératif de justice sociale. Bien pensée, celle-ci peut permettre de recréer des emplois, de renouer avec le sens du travail, tout en sauvegardant des "conditions de vie véritablement humaines".

Une "autre" réalité de nos existences est concrètement frappée : le travail, "l'exercice du travail". Les premières mesures de l'Etat vous satisfont-elles ? Quels dangers, à plus long terme, cette déflagration fait-elle peser sur cet exercice du travail ?

Ce moment devrait nous permettre d'une part de faire le tri entre les métiers vraiment utiles et ce que Graeber appelle les "bullshits jobs", d'autre part de reconsidérer la rémunération relative des métiers. Il faut être aveugle pour ne pas voir quels sont aujourd'hui les métiers sans lesquels la société ne peut pas vivre.

Peut-on dès maintenant "tirer profit" de ce moment de crise pour questionner l'organisation, les réglementations, les conditions futures de cet "exercice du travail" ?

Oui, il nous faut préparer l'après dès aujourd'hui. A tous points de vue, nous devons renouer avec le réel et atterrir. La société de demain doit se préparer à faire face à des catastrophes climatiques et sanitaires. Nous devons nous organiser pour y faire face.

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Dominique Méda est professeur de sociologie à l'Université Paris Dauphine, et titulaire de la Chaire "Reconversion écologique, travail, emploi, politiques sociales" à la Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FSMH).

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Commentaires
a écrit le 04/04/2020 à 19:36 :
Bonjour, en réponse à l'émission de France Culture
Plutôt que decrire un système a. Deux alternatives,
- Une logique de plan propre a l'après guerre
- un logique néo libérale en période de paix prolongée,
Pourquoi ne pas envisager un système a géométrie variable, dont les priorités sont établies en fonction des risques que les différentes communautés scientifiques voient pointer à l'horizon.

Les outils de l'informatique actuelle permettent de modéliser ces états et ceux intermédiaires
a écrit le 23/03/2020 à 3:05 :
....et si ce n'était QUE la régulation naturelle dont la nature a le secret , d'un siècle a l'autre !
a écrit le 22/03/2020 à 9:08 :
Malheureusement, j'ai bien peur que l'humanité ne réagisse que face à l'urgence extrème, que lorsqu'elle se retrouve réellement au pied du mur, face a aface avec la mort et la pénurie. C'est le sentiment que ressent une bonne partie de l'humanité aujourd'hui, de se retrouver au pied du mur, acculée, et que l'on entend beaucoup de discour sur "l'après", comment cet événement devrait changer nos vies.
Mais "après", et si rien ne viendra contraindre de facon immédiate et directe l'humanité dans son instinct de satisfaction, alors les choses continueront de la même facon. Seul la force des états peuvent nous contraindre à la raison et c'est certainement la raison pour laquelle ils sont si peu appréciés.
a écrit le 22/03/2020 à 8:28 :
Avec un Airbus pour 5 cas et un navire de 500 marins pour 10...c'est pas gagné pour la "guerre" au virus. Et pour le reste...ben oui, ça fait des decennies qu'on marche sur la tête, en brûlant la chandelle toujours plus vite... 1 limitation des naissances 2 abolition du capitalisme...ou plutôt l'inverse ;) car c'est bien le capitalisme qui veut toujours plus de travailleurs et de consommateurs, etc....
a écrit le 21/03/2020 à 16:35 :
Je pene mooi aussi que cette crise est un coup de semonce et qu'il peut y en avoir d'autres plus graves.

profitons en pour réflechir à l'organisation mondiale : privilégier les circuits courts, surveiller les décchets (en particulier les plus dangereux, nucléaires et chimiques), améliorer la répartition des ressources mondiales et d'abord l'eau, donner accès à l'éducation et aux services de ssanté, taxer les profits financiers .. et bien d'auttres points sur lesquels il est urgent de réfléchir et d'avoir une politique commune
a écrit le 21/03/2020 à 16:33 :
Alors commençons à prioriser et trier
Revaloriser l’agriculture, la santé, l’eau, l’électricité, les artistes, le train, les livres, les enseignants, de petits logements

Supprimer: les avions, le tourisme international non accessible par train
Les voitures thermiques, le trafic de camions internationaux car on produira en majorité localement, les programmes tv à la con, les grandes maisons

D’autres idées?
a écrit le 21/03/2020 à 15:53 :
A tous les défenseurs de la mondialisation anarchique telle que nous venons de la vivre cette dernière décennie, voici un peu d'histoire chinoise pour rafraîchir leur cerveau :
- 1957 grippe Asiatique.
- 1968 grippe de Hong Kong virus H3N2
- 1997 grippe aviaire Hong Kong virus H5N1
- 2009 grippe porcine Asie virus H1N1
Ce n'est pas suffisant pour se questionner de nos erreurs et d'agir rapidement.
a écrit le 21/03/2020 à 15:48 :
Bravo Dominique !
Mettons tous nos moyens pour rééquilibrer le Fonctionnement du Monde. Mais que les politiques prennent des décisions fortes pour que l’économie puisse fonctionner sans « course à l’échalotte » à base de crédit pour un développement sans limite. Et que les gens puissent vivre décemment de leur travail. C’était le cas au début des années 70, à Sedan et ailleurs, quand nous les jeunes n’avons rien pensé ni vu venir !! Mais comment faire comprendre/ accepter à chacun qui vit correctement qu’il n’a pas besoin de plus (un i-phone 15 au lieu d’un 12?)
Erik
a écrit le 21/03/2020 à 15:36 :
Il faudrait que les politiques des gouvernements soient faites au bénéfice des populations et uniquement des populations, et non pour la cupidité d'une minorité.
a écrit le 21/03/2020 à 14:00 :
Gros danger... Cette crise fait sortir du bois toute l'ultra-gauche anti-capitaliste, les anti-tout, les alternatifs baba-cool, les écolo-radicaux,... tous ceux qui veulent prendre une revanche sur notre mode de vie actuel tellement qualitatif et heureux...
Réponse de le 21/03/2020 à 15:48 :
peutêtre...mais à quel prix?
Réponse de le 21/03/2020 à 16:19 :
Je pense qu’on peut vivre heureux sans les vols en avion (qui nous ont amene le virus), sans les SUV qui polluent, sans les voyages en paquebot, sans les produits à la con produits en chine.
On peut être heureux avec la nourriture produite en France, le vin , les artistes français, les écrivains et autres penseurs.
Renoncer, ce n’est pas fondamentalement vivre moins bien.
Réponse de le 22/03/2020 à 1:21 :
Moi je vois surtout sortir du bois tous les fachos en herbe qui profitent de l'occasion pour asséner aux français des mesures de privation de liberté délirantes et inefficaces.

Sans compter les roitelets locaux ivres de pouvoir qui rajoutent là dessus un couvre feu inutile, et des interdictions diverses et variées.

Pour la suite je crains plus pour la survie de la démocratie et de la liberté que pour la survie de la population.

Je vous rappelle les chiffres: 562 morts... une grippette saisonnière un peu sévère c'est 20 fois plus. Même si on avait in fine 200 000 morts, ce seraient les retraités qui seraient les premières victimes et pas, comme pendant une guerre, les forces vives de la nation.
a écrit le 21/03/2020 à 13:59 :
Nous avons à faire face à un accident viral dans un village planétaire. Doit-on cloisonner de façon définitive les quartiers du village? La globalisation économique a largement contribué à la lutte contre la famine et la pauvreté dans le monde, bien plus que la colonisation de la période précédente. Mais la transparence de la vie des quartiers et la liberté de circulation des personnes met en evidence les inégalités et incite aux migrations d'un quartier à l'autre. Semble que le principal chantier du futur soit la décence des inégalités: trop n'en faut.
a écrit le 21/03/2020 à 13:33 :
encore une prof ponctionnaire payée à déblatérer conformément à son formatage doctrinaire: c est pas parce qu on a rien à dire qu il faut la fermer!!!
Réponse de le 21/03/2020 à 22:34 :
j'aime beaucoup le votre de commentaire, il est tellement plein d'arguments de ceux qui nous donnent à réfléchir, prof, ponctionnaire, formatage, doctrinaire,
zut alors, j'ai repris tous vos arguments mais pas une seule idée en ressort, rien qui ne fasse progresser un débat
a écrit le 21/03/2020 à 11:56 :
"Nous devons tout repenser", il eût fallu y penser avant. Comment espérer que les gens acceptent d'être perpétuellement confiné ?
Au bout de 4 jours, c'est déjà insupportable. L'équation est simple, pour sauver 2% de la population, est il raisonnable de confiner et punir aussi drastiquement les 98"% restants ?
Humainement oui.... mais nous sommes en guerre et la guerre ça fait des morts.
Réponse de le 21/03/2020 à 15:27 :
Valbel, si vraiment 2% de la population était menacés de mort, cela ferait en France plus de 1,3 million de personnes. Auquel cas, nul doute que les 98 % seraient confinés, et encore plus sévèrement qu'aujourd'hui !

"Une guerre ça fait des morts", écrivez-vous. Si je vous comprends bien, ce n'est pas très grave, dans la mesure évidemment où vous-même allez vous trouver dans l'heureuse proportion des vivants et conserver la liberté d'écrire pareilles énormités. Quel merveilleux sentiment que celui de vivre, pas vrai ?
Réponse de le 21/03/2020 à 20:02 :
14-18 était aussi une pu...n de guerre qui a fait plus de 1,3 millions de morts côté français. Il faut que cette guerre reste petite et pas pire qu'une bonne épidémie de grippe saisonnière, le confinement en plus...dc un peu de patience.
Réponse de le 22/03/2020 à 1:33 :
Si 2% de la population est effectivement menacée, personne ne pourra rien y faire parce qu'on n'aura jamais suffisamment de places en réa pour traiter 1300 000 malades gravement atteints.

Actuellement le système sature avec a peine 1500 malades en réa !

Pour "écluser" 1 300 000 malades il faudrait étaler sur 150 ans en prenant pour base 15 jours de rea par malade.

Alors, on confine les gens pour une siècle et demi?

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