"Le réseau des CCI n'existera plus si nous ne faisons rien" (Philippe Guerand, président de la CCI Auvergne-Rhône-Alpes)

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(Crédits : DMKF - Didier MICHALET)
Confrontées à une deuxième vague de baisse de ses ressources allouées par l'Etat, les CCI d'Auvergne-Rhône-Alpes se sont engagées, collectivement, dans une série de transformations et de mutations sans précédent dans l'histoire du réseau consulaire. Nouveaux services, redéploiement de l'activité formation, évaluation en cours des équipements, tour d'horizon des économies potentielles et nécessité d'abandon de certains champs d'intervention avec ses risques éventuels, licenciements... le président de l'un des plus gros réseau de France, Philippe Guérand, détaille, sans détour, le plan de transformation. Et dessine, par ce biais, le nouveau visage des chambres de commerce et d'industrie de demain.

Vous êtes à mi-parcours d'un mandat bouleversé par la baisse de vos ressources. Quel premier bilan en tirez-vous ?

Nous sommes dans une mandature clé pour la CCI Auvergne-Rhône-Alpes. Après avoir été confrontés à une baisse de nos ressources entre 2015 et 2017, nous entamons une deuxième période de baisse entre 2019 et 2022. Nos ressources vont encore baisser de 50 %, ce qui signifie qu'à la fin de cette période, nous ne disposerons que de 25 % de nos ressources initiales. La première période de baisse, qui a eu lieu sous la mandature précédente, a déjà fortement impacté le réseau. On comprendra facilement que les 50 derniers pour cent de baisse seront plus difficiles à absorber que les 50 premiers...

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Nous sommes passés d'une nécessité d'adaptation à une nécessité de transformation du réseau. Il n'existera plus à la fin de cette période si nous ne faisons rien. Mon bilan de mi-mandat, c'est la prise de conscience de cette urgence. En conséquence, les présidents des CCI du réseau, les élus et les collaborateurs mobilisent toute leur énergie pour mettre en œuvre les changements nécessaires. C'est dur, c'est difficile, mais tout le monde est au travail.

Dans un contexte où le changement est acté, quelles sont vos ambitions pour l'avenir ?

Notre ambition centrale, de fond, est de rester utile aux entreprises et à l'économie du territoire. Nous — moi le premier — sommes persuadés que nous pouvons reformater les CCI pour qu'elles restent utiles aux entreprises.

Comment le faire ?

En premier lieu, nous n'allons plus pouvoir tout faire, nous n'aurons plus les moyens. Il faut en prendre conscience et l'accepter. Nous allons devoir passer de l'état de service universel à un recalibrage de nos actions. Nous partons d'un catalogue général de 2000 produits pour arriver à une offre de 100 produits. C'est véritablement remettre les compteurs à zéro.

Elle sera valable pour toutes les CCI du réseau Auvergne-Rhône-Alpes avec la possibilité de quelques spécificités territoriales. La nature profonde de notre réseau, c'est la proximité : s'il n'y a plus de spécificités du tout, il n'y aura plus de proximité non plus... Il va falloir la conserver.

Avec ce nouveau format, nous souhaitons être plus visibles, plus lisibles, plus simples et plus percutants pour les entreprises. Le législateur le dit lui-même : la taxe pour frais de chambre consulaire (TFC) ne sera destinée de façon limitative qu'à 5 domaines : l'entrepreneuriat, l'appui aux entreprises dans leurs mutations numériques et écologiques, l'international, l'appui aux territoires et la représentation des entreprises.

La loi rappelle également que nous restons un service administratif de la famille de l'État - à ce titre nous avons donc un devoir de diffusion des politiques publiques — et que nous sommes l'interlocuteur naturel des collectivités territoriales sur les questions économiques. Nous allons donc nous concentrer sur ces cinq champs.

Ils seront gratuits pour les services de base, puis payant, et rentables, en fonction du supplément d'ingénierie demandé par les entreprises. Pour les champs qui ne sont pas éligibles à la taxe, nous ne pourrons conserver que ceux qui génèrent leur propre financement. Nous ne pourrons plus les financer avec de l'argent public.

Ce passage au payant est-il inéluctable ?

C'est une demande de l'État, c'est clairement explicite. Nous ne faisons qu'appliquer la loi.

Mais qu'en pensez-vous ?

On pourrait discuter des principes fondamentaux pendant des heures... Je suis un entrepreneur : quand j'ai une contrainte dans mon entreprise, je l'intègre et j'essaie d'en faire quelque chose de productif. Dans le cas de notre réseau, il faut faire de manière à réussir. Ce qui m'intéresse donc, c'est de réussir sa transformation pour continuer à être utile.

Avez-vous d'ores et déjà décidé à quoi vous allez renoncer ?

Nous sommes encore en réflexion. Quand nous aurons défini les champs auxquels nous allons renoncer, nous devrons nous pencher sur leur sort. Nous sommes des gens responsables : soit ils sont très faiblement représentés en terme d'activité et de personnel affecté et nous les laisserons s'éteindre, soit ce sont des champs fortement représentés et nous nous préoccuperons de savoir comment ils peuvent se poursuivre chez d'autres acteurs.

Par exemple : les centres de formalités aux entreprises vont nous quitter en 2023 pour rejoindre les greffes des tribunaux de commerce. Nous sommes en train d'organiser la transition et le transfert de nos équipes. Nous avons demandé l'inscription possible de ce type de transfert dans la Loi Pacte, cela nous permet d'organiser au mieux les départs.

Parmi ces autres services non finançables par de l'argent public, il y a la formation. Qu'avez-vous prévu de faire de ces activités ?

La formation regroupe différents champs : l'orientation, l'apprentissage, la formation initiale classique et la formation continue. Nous avons dans notre réseau des centres de formation d'apprentis (CFA), des écoles de commerce, de vente, etc.

Nous avons entamé notre réflexion par les centres de formation continue et avons décidé de créer le centre de ressources régional partagé (C2RP), un réceptacle régional dans lequel les centres de formation des 13 CCI du réseau apporteront des moyens pour les mutualiser et faire des économies d'échelle. Nous allons normaliser et standardiser les produits qui sont dans nos différents catalogues. Cela va nous permettre de répondre à des appels d'offre au niveau régional : les donneurs d'ordre nous demandent d'avoir des produits à la fois standardisés et diffusables sur l'ensemble du territoire.

Notre réflexion s'étendra à tous les secteurs de la formation pour trouver les voies et les moyens de maintenir ces activités sans que cela coûte un sou au contribuable. Ce sera une obligation après 2021. Il nous faut mutualiser, réduire les coûts et augmenter le chiffre d'affaires : tout ce que l'on fait dans une entreprise classique.

Imposerez-vous une méthode commune ?

Non, chacun aura sa manière et sera libre de le faire comme il le décide. Certains peuvent, comme la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne, choisir la voie de la filialisation. Cela donne une lecture plus simple des comptes, mais une comptabilité analytique qui démontre bien, lors des contrôles, que cette activité n'est pas financée par des fonds publics convient aussi.

Êtes-vous favorable au rapprochement d'écoles ou de centres de formation consulaires ?

Nous étudions toutes les possibilités. Toutes les formules sont envisageables et doivent être envisagées. Les problèmes ne sont pas les mêmes quand on traite des CFA, des centres de formation continue ou des écoles de commerce.

Sur ces dernières, il y a effectivement des réflexions en cours entre l'ESC Clermont, l'emlyon et Grenoble Ecole de Management pour évaluer ce qu'il est possible de faire. Nous sommes là pour faciliter le dialogue et pour produire des analyses, mais les décisions ne pourront, et ne sauront, être prises que par les CCI et les écoles concernées.

Je n'ai pas vocation à imposer quoi que ce soit à la CCI de Grenoble, de Lyon ou du Puy-de-Dôme. Et rien n'est abouti.

Avec cette réforme, certains centres de formation de proximité pourraient disparaître. Pourriez-vous garantir le maintien de leur présence sur les territoires ?

Je n'ai pas le pouvoir de garantir. Mais oui, il y a un risque. À partir du moment où l'État, via la loi, nous indique que nous ne pourrons plus financer les centres par de l'argent public et qu'ils ne seront pas en mesure de générer assez de profit pour s'autofinancer... cela s'appelle un dépôt de bilan.

C'est pour cela que nous avons créé ce C2RP. Cela va permettre à tous ces centres de poursuivre leur activité. Il faut néanmoins arriver à un niveau assez poussé de mutualisation et de standardisation pour qu'il permette un abaissement du point mort. On a deux ans pour y travailler.

Autres activités impactées : les équipements, comme les ports ou les aéroports, gérés par les CCI du réseau. Avez-vous acté leurs sorts ?

Nous avons effectué un premier recensement. Nous travaillons sur une quarantaine d'équipements : le but est d'évaluer, pour chacun, l'état de leurs comptes et de leurs perspectives. Si l'équipement est bénéficiaire avec une bonne perspective, on pourra continuer. S'il est déficitaire avec de mauvaises perspectives, il faudra prendre des décisions.

Certains équipements ne survivent que parce que les CCI les subventionnent. À chaque fois que l'on brandit la menace d'une fermeture ou d'une évolution de gestion, les acteurs économiques et politiques montent au créneau pour les défendre. N'est-ce pas là contradictoire ?

Il faut de la cohérence. Pour ce qui concerne les acteurs économiques, je rappelle que la TFC correspond à une dépense publique. Or, les entreprises demandent constamment leur baisse. Il faut donc l'assumer.

Quant aux politiques, aux collectivités territoriales ou aux parlementaires - dont un certain nombre a voté ou soutenu ce texte - je ne peux que leur répondre que nous appliquons les lois de la République.

Si on nous retire la possibilité de verser des subventions, je ne peux pas faire autrement. Même si je comprends le souci des uns et des autres, nous devons respecter la règle.

Autre source d'économie potentielle : la collaboration avec d'autres institutions, comme les chambres des métiers. Pourriez-vous aller plus loin comme la fusion par exemple ?

Nous n'avons aucun tabou. Dans notre situation, nous devons tout évaluer. Néanmoins, la fusion institutionnelle ne me semble pas produire beaucoup d'économie. Les élus sont des bénévoles. Notre richesse, c'est d'en avoir le plus possible, car ils travaillent gratuitement.

En revanche, il faut mutualiser des services et mener des actions en commun. Nous avons commencé à le faire, par exemple sur l'international dans le cadre de la Team France Export, qui a été créée il y a un an dans notre région. Nous travaillons ainsi avec non seulement avec les chambres des métiers, mais avec nos amis du Medef et de la CPME, Business France, la Région et son Agence économique, bpifrance, l'OSCI, les CCE, les Douanes, l'INPI et Pôle Emploi.

De plus en plus, dans tous les champs, nous allons devoir travailler en équipe, de manière à ne pas doublonner les dépenses et de façon à ce que chacun apporte le plus de valeur ajoutée possible. Et c'est aussi une question de lisibilité pour les utilisateurs. Il faut admettre que certaines choses sont un peu compliquées à comprendre pour les entreprises. Pour l'entrepreneur que je suis, c'est une direction intéressante.

L'État confirme votre légitimé en matière de représentation économique. Est-ce difficile de s'imposer parmi toutes les autres représentations ?

Nous sommes dans une région où il y a une très forte entente entre les services de l'État - le Préfet de région est d'ailleurs extrêmement attentif à ce qu'il s'y passe en matière d'économie — le Conseil régional et les Chambres de commerce.

Je n'ai pas la prétention d'avoir l'exclusivité de la représentation économique. Nous disons simplement que nous restons un service d'État qui a un rôle à jouer auprès des entreprises mais aussi des collectivités territoriales et que l'on peut nous utiliser comme tel en faisant des économies.

Par exemple, nous pouvons soutenir et appuyer la Région quand elle doit concevoir et diffuser des politiques publiques. Mais nous le faisons avec toutes les caractéristiques d'un service d'État, sur la base du devoir d'universalité et de neutralité. Nous sommes là pour toutes les entreprises, quels que soient leur taille, leur secteur, leur lieu d'implantation.

Une région, une métropole, un EPCI ont un projet politique. C'est donc normal qu'ils aient un service ou une agence d'action économique : ils mettent en œuvre un projet politique légitime. En ce qui nous concerne, nous avons un devoir de neutralité car tous ceux qui payent leur taxe ont droit aux mêmes services de base.

Par conséquent, nous ne sommes pas concurrents, nous sommes complémentaires.

Au regard des efforts qu'il reste à faire, est-ce que le réseau des CCI est stabilisé ou pourrait-il encore évoluer ?

Tout est possible, nous avons le devoir d'être efficaces et de mettre en commun nos ressources pour atteindre et amplifier cette efficacité. Je ne pense pas que cette mise en commun doive nécessairement entrainer une fusion. Comme expliqué plus haut, on se priverait d'élus... Mais si certaines CCI veulent fusionner, je les aiderai. Si d'autres ne veulent pas, je serai à leur côté et je les protégerai. Nous appliquons le principe de la souveraineté de chaque CCI sur son territoire. Il faut être humble dans la vie : ce sont les élus d'un territoire qui savent ce qui est le mieux pour eux.

En revanche, il y a une exigence commune et globale : c'est la nécessité de réduire les coûts et de mutualiser. Nous avons donc délimité quatre espaces infrarégionaux, que l'on appelle des espaces de polarisation, dans lesquels les CCI concernées travaillent à mettre en commun des ressources opérationnelles : les quatre départements de l'ex-Auvergne (Allier, Puy de Dôme, Cantal et Haute Loire), le Nord (Ain, Savoie et Haute-Savoie), le Sud (Nord Isère, Grenoble, Drôme et Ardèche) et l'espace, déjà fusionné, de la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne plus le Beaujolais.

Il va falloir accélérer ce processus, car c'est une source importante d'économie. Il nous faut des perspectives bien fixées à la fin de cette année. Plus la ressource est spécialisée et rare, plus c'est important qu'elle serve à un maximum de monde.

Vous, CCI de région, êtes vous-même en transformation...

Nous centralisons d'abord les services support du réseau : finances, informatique, achats et RH (la CCIR est l'employeur unique des 1 600 collaborateurs des CCI d'Auvergne-Rhône-Alpes, NDLR). Nous sommes en cours d'audit pour regagner en efficacité, mais avec moins de moyens. Ensuite nous transformons également nos services opérationnels.

Au 1er janvier 2020, nous avons créé une direction du développement. Elle remplace deux services : l'appui aux entreprises et la formation. Nous allons reformater nos équipes et nous mettre à disposition des CCI territoriales pour leur apporter de l'ingénierie génératrice de chiffre d'affaires. On passe de la supervision à la coopération et à la création de valeur sur le terrain.

Une des conséquences de cette profonde mutation, ce sont les licenciements. Vont-ils se poursuivre ?

Ce que je constate dans les dernières assemblées, c'est que les suppressions de poste se poursuivent. Cela ne va pas s'arrêter : nous sommes entrés dans un deuxième tunnel de baisse et ce serait malhonnête de laisser penser que l'on peut poursuivre avec le même niveau de personnel.

Nous travaillons à ce que cela se passe le mieux possible. Nous sommes extrêmement conscients de la difficulté, du choc et de la tension que cela génère chez les collaborateurs.

Je veux leur rendre un hommage appuyé parce que, malgré tout, ils conservent un état d'esprit positif, au service des entreprises et font leur travail avec compétence et dévouement. Il faut le souligner.

Néanmoins, comment insuffler l'esprit du changement à ceux qui restent et les aider à passer le cap ?

Nous estimons que la direction et la gouvernance doivent être exemplaires. Nous avons réussi à maintenir une cohérence de gouvernance et je veux remercier tous mes vice-présidents (les présidents des 13 CCI territoriales d'Auvergne-Rhône-Alpes, NDLR), car nous avons pris toutes nos décisions à l'unanimité. Ce n'était pas le cas partout ailleurs en France.

Nous pratiquons l'écoute et la solidarité : cela fonctionne, nous n'avons pas besoin qu'on nous l'impose. Le regroupement des directions, c'est un autre message : le Codir se réforme. Quant aux collaborateurs, on les forme et on les accompagne : je demande aux directeurs ainsi qu'à nos élus, d'être là, à leur côté. Nous n'abandonnerons personne au bord de la route.

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Commentaires
a écrit le 24/01/2020 à 10:46 :
Alleluia, le choléra, la peste ont disparu, bientot donc qu tour des CCI, repère des bureaucrates surpayés et des roitelets locaux gras du bide
a écrit le 21/01/2020 à 15:29 :
Mais à quoi servent vraiment les CCI?
Pour faire court: leur action essentielle n'est-elle pas d'expliquer (voir leur catalogue de formation) aux entrepreneurs la COMPLEXITE résultante d'une logorrhée législative (empilement de lois, décrets, réglements, …)?
Ou à gérer pour pour le compte des entrepreneurs la COMPLEXITE qui résulte de l'empilement des technostructures et « comités Théodule » créés par toutes les couches du « mille-feuille » administratif français ?
En somme des "supplétifs" de la bureaucratie!
Alors que nous avons besoin d'un choc de simplification.
Pour cela nous ne pouvons pas compter sur elles, car ce serait la fin de leur fonds de commerce.
a écrit le 20/01/2020 à 20:28 :
Ne surtout pas toucher aux gros salaires des Directeurs Généraux qui palpent entre 8000 et 10.000 euros par mois (en net !) + voitures de fonction.
Ne pas toucher aux chefs de service et leurs salaires à 6000 euros net.
Bref ne pas toucher aux gros salaires des incompétents qui ne pourraient jamais retrouver un emploi dans le privé une fois mis dehors. CCI = prime au gavage et à l'incompétence. De moins en moins de conseillers, mais toujours autant de "chefs" très grassement payés à ne rien faire.

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