"La France doit se réconcilier avec elle-même" (Louis Gallois)

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(Crédits : Marie-Amélie Journal / LT)
« Il n'y a pas d'esprit d'entreprendre sans optimisme et croyance en l'avenir. » Cette déclaration, qui illustre l'esprit de la cérémonie Transformons la France, qu'il présidera le 12 juin au Salon des entrepreneurs de Lyon, mais qui caractérise aussi son exercice des responsabilités depuis quarante ans au plus niveau de l'État et de l'entreprise - hier, aux commandes de la SNCF et d'EADS, aujourd'hui du conseil de surveillance du groupe PSA -, Louis Gallois en fait lefil conducteur de sa foi en « demain ». Un demain éclairé, à condition, met en garde celui qui préside également la Fabrique de l'industrie et la Fédération des acteurs de la solidarité, que la culture du progrès ne cède pas sous la pression malthusienne, que l'État exprime pleinement ses capacités d'action, que le système capitaliste se régule. Des conditions pour que le sens du collectif ressuscite, et pour que la France « se réconcilie avec elle-même ».

Vous présidez, le 12 juin, la cérémonie La Tribune des « 30 décideurs » d'Auvergne Rhône-Alpes qui imaginent et déjà bâtissent la société, et même la civilisation de demain. Créateurs, managers ou dirigeants d'entreprise, scientifiques ou universitaires, ils font le choix de penser, de construire et de transformer cet avenir dans une finalité autre que seulement marchande, court-termiste et égotiste. Au-delà de ce panel, qu'attendez-vous de la « communauté des entrepreneurs » à l'heure d'un état des lieux sociétal et civilisationnel inquiétant ?

Il est, bien sûr, essentiel que des individus entreprennent, s'engagent pour bâtir à partir de rien ou pour reconstruire, revitaliser, faire prospérer un existant. L'entrepreneur ose, a de l'audace - raisonnée -, et envisage l'avenir avec optimisme. Si on ne croit pas à l'avenir, si on n'aime pas l'avenir, il est illusoire de vouloir entreprendre. Optimisme et esprit d'entreprendre sont indissociables. Pour autant, existe-t-il une « communauté d'entrepreneurs » ? Et est-il aisé de faire collaborer, co-construire ensemble des entrepreneurs qui, par nature, considèrent leur aventure comme singulière ? Ce n'est pas évident. Des exemples toutefois témoignent de cette capacité, nécessaire pour que « l'œuvre entrepreneuriale » essaime dans les consciences et ramifie le plus loin possible au profit des territoires. La Vendée est un bon exemple. Attachement à leur « pays », conviction qu'à plusieurs ils sont plus forts, initiatives structurelles favorisant cet état d'esprit de coopération et de solidarité, etc. : les entrepreneurs locaux « font communauté », séduisent d'autres entrepreneurs et dynamisent le territoire socio-économique.

« Demain », c'est le 12 juin, c'est 2020, c'est 2050, c'est au-delà. Notre rapport au temps est conditionné aux transformations technologiques de plus en plus instantanées, mais aussi aux injonctions multiples - financières, managériales, consuméristes - qui le corrompent. L'industriel et patron que vous êtes depuis une quarantaine d'années constate cet inexorable rétrécissement du temps de penser, de décider, de construire, d'innover, de se projeter. Est-ce inéluctable ?

Cette injonction du temps, il faut la gérer quand elle a des vertus... et la combattre quand elle est aveugle. Il faut se donner du temps, il faut se donner les moyens et la discipline de se donner du temps. C'est fondamental. Et pour cela, il faut « gagner le temps ». Est-ce facile ? Non, bien sûr. Les injonctions, aussi bien financières que médiatiques, sont en effet extrêmement fortes. Ce type de pression est tentaculaire, et affecte outre les responsables politiques, les dirigeants de grands groupes dont l'activité est scrutée à la loupe par les marchés et la presse spécialisée. Il n'empêche, résister à ce diktat du temps immédiat est possible. A condition de s'armer psychologiquement, et de « tenir ».

Démonstration a été faite qu'il était impossible de déployer une gouvernance internationale à même de contenir le double modèle capitaliste et libéral dans la « raison ». Ceci juxtaposé sur l'effacement accéléré des compétences des Etats, faut-il admettre que le modèle économique dominant n'est définitivement pas corrigible ?

Les GAFAM en seraient la spectaculaire illustration : les Etats auraient perdu la main et seraient dessaisis de leur capacité d'action face à la toute-puissance économique et financière de ces entreprises tentaculaires. Voilà l'analyse dominante. Elle n'est, à mes yeux, que partiellement exacte. Je suis attaché à l'Etat ; cet Etat je l'ai servi aussi bien à la direction du Trésor que dans d'autres ministères (de la Recherche et de la Technologie, de l'Industrie ou de la Défense).

J'ai été aux commandes d'entreprises publiques ou à participations publiques (Snecma, Aerospatiale, SNCF, EADS). L'Etat dispose toujours de capacités d'action ; il faut en revanche qu'il les exprime. Je ne souscris en rien au postulat que « l'Etat ne peut plus rien faire ». Cette posture défaitiste et démissionnaire ne correspond ni à la réalité ni à l'ampleur des enjeux.

La régulation du capitalisme est un enjeu majeur. Elle est mise à mal sur le plan international, notamment par l'action des pays les plus puissants, Etats-Unis en tête, qui entravent ou affaiblissent des instances aussi majeures que l'OMC, le FMI ou les organisations onusiennes. Il faut mener la bataille des régulations, et cette bataille doit être conduite simultanément aux niveaux national, européen et mondial. L'avenir même du système capitaliste est en jeu. Car s'il démontre qu'il est mu par la déraison ou le seul rapport de forces, il devra faire face à la révolte des peuples.

La mondialisation, qui dans sa concrétisation contemporaine est largement dérégulée, ébranle et divise toutes les sociétés ; celles-ci se rebellent. Des Etats-Unis au Brésil, dans la presque totalité des pays d'Europe, ne constate-t-on pas la montée « des » populismes ? Attention, toutefois, à ne pas stigmatiser grossièrement ce « populisme » ; il manifeste la réaction des peuples. Les peuples existent ! Si les discours politiques qui servent de support à la vague populiste sont souvent déraisonnables, ils sont une réponse à un système lui-même déraisonnable et créateur de profondes inégalités. Si l'on veut endiguer le mal, c'est à sa racine qu'il faut l'attaquer et donc réguler.

« Demain », c'est aussi concevoir le travail autrement, les organisations du travail autrement, la coopération autrement. En bref, c'est ouvrir le travail à un « sens » autre de celui qui peu à peu semble se déliter sous le joug, justement, de cette mondialisation dérégulée...

Existe-t-il un lien entre cette quête de sens et l'état du monde globalisé ? Je ne peux pas l'affirmer mais... je m'autorise à en retenir l'hypothèse ! De manière frappante, les salariés manifestent désormais des revendications qui dépassent le stade traditionnel des salaires ou de l'organisation du travail ; une aspiration, une exigence même grandit, surtout chez les jeunes : quel est le sens de mon métier, le sens de mon travail, le sens de mon emploi ? Et même le sens de ce que poursuit mon entreprise ? Lorsque je pilotais EADS, nous avions conduit une étude interne sur la motivation des salariés. Les résultats furent détonants ! Dans une entreprise plutôt valorisante - qu'il s'agisse du prestige des produits, des bonnes conditions de travail, des salaires plutôt corrects, des perspectives favorables de développement des marchés -, les salariés nous ont dit : « vous ne donnez pas du sens à notre travail ». Nous avons beaucoup travaillé là-dessus.

Autre exemple : lors d'une réunion des banques alimentaires à laquelle je participais dans le cadre de mes activités associatives, le Pdg du groupe Pomona - un fournisseur majeur de produits frais à la grande distribution - était présent. Je l'interrogeais sur les raisons de sa présence. Sa réponse ? « Mes jeunes cadres ne cessent de m'interpeller : « quel est le sens de ce que nous faisons dans l'entreprise ? ». J'ai donc la responsabilité de leur fournir une réponse argumentée et fondée. Pour une entreprise comme la nôtre, contribuer à juguler le gaspillage alimentaire et lutter contre la sous-alimentation des plus précaires participent de cette quête de sens ».

L'argent continue - et c'est normal - d'être une composante majeure des revendications des salariés. Mais cette composante n'est plus la seule, et la demande de ce « sens au travail » occupe dorénavant une place croissante. C'est un nouveau défi pour les entreprises ; on ne peut que s'en réjouir.

Cette lame de fond peut-elle suffire à inviter ou à contraindre les entreprises à un exercice de la responsabilité inédit, notamment à l'égard du spectre climatique et environnemental qu'il n'est plus possible d'esquiver ? Peut-il alors jaillir « un autre état d'esprit, un nouvel ADN », c'est-à-dire une manière responsable et raisonnable de penser, de concevoir, de produire, de consommer, ainsi résumés par Nicolas Hulot ?

La dramatisation permanente des problèmes environnementaux m'embarrasse. Je ne nie pas la réalité ni ne conteste les études scientifiques qui mettent en exergue ces problèmes et la nécessité d'y faire face avec une grande détermination. Bien évidemment les entreprises doivent y prendre toute leur part et leurs salariés le demandent. En revanche, que cette dramatisation vise à rendre chacun « coupable » et qualifie de traître tout auteur d'une parole discordante voire seulement nuancée, me pose un véritable problème. Ce manichéisme, cet autoritarisme me rappelle les années 70 ; à l'époque, le marxisme régnait sans partage. A gauche, tout bémol exprimé contre la pensée du Maître était assimilé à un acte de trahison ! Que ne disait-on de Raymond Aron !

Un demi-siècle plus tard, la situation est comparable. Soulever un doute, évoquer d'autres alternatives possibles, c'est être aussitôt catalogué de lobbyste au profit d'entreprises fossoyeuses de la planète ! Et, cette focalisation quasi exclusive sur l'enjeu environnemental produit un grave effet collatéral : le social passe au second plan. Chez certains, l'enjeu « du social » n'est désormais convoqué que pour être accordé à celui de l'écologie ou en être le « sous-produit ».

N'y croyez-vous pas ? Comme s'y emploient Nicolas Hulot et le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, c'est pourtant bien de corréler ces deux enjeux à bien des égards difficilement compatibles voire antagoniques que dépend la capacité, pour la société, de les mener de front...

Oui et je partage l'objectif : associer la protection de l'environnement et la promotion des enjeux sociaux. A cet égard, l'initiative de Laurent Berger et Nicolas Hulot a le grand mérite de mettre cette question sur la table. Maintenant, il faut dire comment on fait, que l'on explique clairement comment y parvenir ! Bien sûr, des initiatives largement consensuelles participent à la réalisation de cet objectif. C'est le cas par exemple de la lutte contre la précarité énergétique. Mais au-delà, il n'y a pas convergence spontanée entre le combat contre un certain nombre de dérèglements environnementaux et le progrès social. Les discours de plus en plus insistants sur les vertus de « nouveaux modèles de croissance », qui sont en fait de la décroissance, m'inquiètent. Comment financera-t-on les politiques sociales ?

Et cette décroissance, la France imagine-t-elle la mettre en œuvre toute seule, isolément de l'Europe et d'un monde engagé dans la compétition la plus âpre et le progrès technique accéléré pour justement gagner de la croissance ? Un exemple : la France produit 0,6% des émissions planétaires de CO2, et sa volonté de ramener cette part à 0,4% ne peut qu'être saluée. Mais cette baisse de 30% doit être mise en perspective de la réalité volumique, de ce qui est réalisé par ailleurs, et des contradictions auxquelles nous devons faire face. En effet, l'Allemagne n'a-t-elle pas annoncé exploiter ses centrales au charbon jusqu'en 2038 ?

Et comment va-t-on, chez nous, accomplir cette diminution de production de CO2 si nous ne nous appuyons pas sur notre atout nucléaire ? En recouvrant l'ensemble du territoire et des mers environnantes, d'éoliennes et de panneaux solaires ? La lutte contre le dérèglement climatique et environnemental doit être menée sans idéologie ni fantasme, avec lucidité et cohérence. Je n'ai pas envie de vivre dans une France malthusienne, rabougrie, repliée sur elle-même, hostile au progrès.

Peut-être la réponse se niche-t-elle dans l'innovation. N'est-il pas l'heure de conférer « aux » innovations - scientifiques, technologiques, sociales, managériales - une finalité et un sens grâce auxquels, pour paraphraser le philosophe des sciences Etienne Klein, le Progrès peut recouvrer sa majuscule ?

Nous ne ferons certainement pas face aux enjeux environnementaux sans innovations technologiques profondes. Mais qu'est-ce que l'innovation ? La quête millénaire de l'homme pour faire mieux et faire nouveau. Or, je constate que le contexte - auquel ce prisme écologique contribue et que consolide le principe de précaution - peut nourrir la peur du progrès, voire motiver le rejet du progrès. Or, à quoi l'homme s'exposera-t-il s'il renonce à « oser » le progrès ? Tout simplement à remettre en question sa vocation ultime. Dans toute innovation existe une prise de risque. Mais la prise de risque n'est-elle pas partie prenante de l'existence ? Le risque doit être mesuré, raisonnable, réduit autant que possible mais ne peut être totalement éliminé sous peine de paralysie.

Politique, religieuse, sociale, économique, démographique, et donc climatique : la crise planétaire, est protéiforme. Comment faire de ce magma de crises qu'il soit fécond, fondateur d'une nouvelle espérance civilisationnelle ? L'innovation fait-elle partie des solutions ?

J'ignore si l'innovation peut résoudre les crises de notre époque mais elle peut y aider ; en revanche j'affirme qu'il est vital pour l'humanité d'encourager par tous les moyens les femmes et les hommes à explorer des voies nouvelles et à rester fidèles à l'idée du progrès. Certes, et quel qu'il soit, tout mouvement perturbe son environnement. Il faut le mesurer et pallier les problèmes là où ils se posent ; mais cesser d'impulser le mouvement serait catastrophique. C'est pourquoi j'insiste sur la grande inquiétude que provoque, chez moi cette tendance de fond à dissuader voire, dans certains cas, à interdire de chercher et d'innover.

La « raison d'être » des entreprises, investiguée par Jean-Dominique Sénard et Nicole Notat dans leur rapport remis à Emmanuel Macron au printemps 2018, doit-elle être questionnée pour contribuer à cette « cristallisation des crises » ?

L'initiative est intéressante. Déterminer « à quoi sert » une entreprise est utile, j'évoquais tout à l'heure ce besoin de sens. Carlos Tavares a d'ailleurs indiqué sa volonté d'engager PSA sur cette voie. Mais c'est après que le plus dur et le plus essentiel commence : nourrir cette raison d'être, accomplir au quotidien l'exigence, faire la démonstration de son impact pour qu'elle ne soit pas réduite à un opportunisme marketing, une vitrine publicitaire. Les interrogations, suspicions, espérances et exigences que suscite le sujet rappellent celles qui accompagnèrent l'émergence de la RSE (responsabilité sociale et environnementale) il y a une dizaine d'années ; ce qui, au début, pouvait s'apparenter à un simple effet de manche, a peu à peu pris de la substance sous la saine pression de l'opinion publique, des salariés, des consommateurs et désormais des investisseurs. Et très vite des indicateurs factuels et des injonctions légales en matière de communication, ont vu le jour, qui assurent un étalonnage à la fois stimulant et contraignant. Par exemple en matière de parité hommes - femmes, quelle entreprise peut se permettre aujourd'hui de ne pas ambitionner une véritable égalité ? Il faut souhaiter à cette « raison d'être » des entreprises de suivre une trajectoire comparable. Elle en vaut la peine.

Le scrutin européen a fait la démonstration de la lame de fond populiste, nationaliste, eurosceptique, souverainiste, protectionniste, xénophobe. Un virus protéiforme qui, des Etats-Unis à la Russie, de l'Inde au Brésil, contamine au-delà de l'Europe et concerne concrètement la vie des entreprises. Il est souvent regretté que les dirigeants de ces dernières ne participent pas suffisamment au débat public. En l'occurrence, l'enjeu d'un tel scrutin n'aurait-il pas dû convoquer leurs convictions, leurs voix ? L'engagement citoyen et sociétal des patrons ne serait donc acceptable que lorsqu'il est sans risque et sans courage ?

Les chefs d'entreprise s'expriment peu dans les débats de société. Ils doivent être surs de leur légitimité pour le faire en tant que tels - ce n'est pas toujours le cas. D'une certaine manière, ils engagent leur entreprise par leurs prises de parole. Moi-même je ne m'exprime sur ce type de sujet qu'à partir de mes responsabilités « extra-entreprise », notamment associatives. J'ajoute que l'audibilité et le crédit de l'expression des chefs d'entreprises souffrent, de facto, du désamour de l'opinion publique pour les grandes entreprises, désamour qui est une question sérieuse qui doit nous interpeller. Bien trop souvent - et le débat sur le sujet de la voiture électrique, du diesel, de la pollution, des mobilités, que nous connaissons bien chez PSA, l'illustre -, les chefs d'entreprise sont suspectés de contrevérités et de lobbyisme avant même de s'exprimer !

Vous êtes président de la Fédération des acteurs de la solidarité, le regroupement de 870 associations et structures qui luttent contre l'exclusion. Alain Mérieux, président de l'Institut éponyme, vient de lancer « L'entreprise des possibles », un mouvement d'entreprises visant à apporter leur concours à la crise des sans-abris. Ces deux types d'engagement incarnent-ils ce que doit être la « responsabilité politique » d'une entreprise ou d'un patron ?

Je salue l'initiative d'Alain Mérieux dont je connais les engagements. Pour ce qui me concerne, je trouve passionnant de voir « la » réalité de notre pays - celle des hommes, celle de la société - et du monde- à travers différents prismes. J'ai la chance de bénéficier d'un triple regard, celui de la grande entreprise (PSA), celui d'un laboratoire d'idées sur l'Industrie (La Fabrique de l'industrie), celui de la Fédération des acteurs de la solidarité qui réunit des dizaines de milliers de salariés et de bénévoles qui travaillent au service des plus précaires (chômeurs de longue durée, sans domicile fixe, migrants etc.). Ce triple prisme donne du relief à ce que je vois ; cela crée parfois des turbulences mais c'est un véritable enrichissement.

 ... Ces trois biais font-ils « tronc commun » ?

Non. Et je ne le recherche pas. Même si cet éventail d'expériences donne évidemment de la substance. La réalité des plus précaires, la cause, fondamentale, de l'industrie en France, la présidence du Conseil de surveillance d'un groupe automobile mondial de plus de 200 000 salariés, m'invitent à des observations, des réflexions, des engagements qui, bien sûr, se nourrissent mutuellement mais ont chacun leur logique propre.

Nombre de qualificatifs vous suivent comme votre ombre. Parmi les plus signifiants figurent l'exigence d'exemplarité et l'exigence d'éthique. Avec quels ressorts les cultivez-vous, et les protégez-vous des poisons - narcissisme, mégalomanie, égoïsme, toute puissance, invulnérabilité, et bien sûr cupidité ?

Je me considère, sur le plan politique, comme un républicain. Je suis un homme de gauche, j'ai été membre du Parti socialiste. Mais plus encore, je suis un disciple de la République, cette République exigeante, dressée sur le triptyque liberté-égalité-fraternité lui-même se déclinant dans la citoyenneté, l'éducation, la laïcité, la lutte contre les inégalités, la solidarité. S'agissant de l'argent : je veux être libre, et donc je ne veux pas dépendre de l'argent même si j'ai une excellente retraite. L'argent, on en a besoin, mais au-dessus d'un certain niveau, c'est un carcan, il ghettoïse, il isole.

Cette exigence républicaine a « porté » la création de l'ENA en 1945, et soixante-quatorze ans plus tard semble motiver sa disparition, si l'on en juge le chantier qu'Emmanuel Macron a initié au nom de la nécessité d'adapter la formation des élites à des réalités qui aujourd'hui semblent la disqualifier. L'ancien étudiant de la promotion Charles de Gaulle, qu'on devine hostile aux mécanismes endogames de reproduction des élites, y souscrit-il ?

La décision prise par le Président de la République - lui-même énarque (promotion Léopold Sédar Senghor, 2004), NDLR - est-elle fondée ? C'est, pour partie, une mesure de circonstance au moment où la « crise des gilets jaunes » et le Grand Débat réclament qu'on donne des gages. Surtout, pour se prononcer vraiment, il faut savoir ce que l'on propose comme alternative. La disparition de l'ENA ne constituera pas, pour moi, un drame. En revanche, il est capital que les mécanismes futurs de recrutement de la haute fonction publique soient à la fois démocratiques et méritocratiques, et que les personnes choisissent cette voie au nom de leur sens de l'Etat et du service public davantage que de l'opportunité de « pantoufler » dans telle ou telle entreprise. Et je veux insister sur le double ressort démocratique - la composition sociologique des bancs de l'école doit être représentative de celle de la France - et méritocratique - les étudiants doivent être recrutés uniquement en fonction de leur mérite et de leur détermination à servir l'Etat. Avant la Seconde Guerre mondiale, ce recrutement reposait sur la cooptation des grands corps, et seuls les « fils de » accédaient aux hautes responsabilités. La création de l'ENA a permis de remettre en cause ce système inique de reproduction. Mais chassé par la porte, il est revenu par la fenêtre. Et une troisième puis une quatrième voie d'accès ont été créées pour promouvoir une plus grande ouverture ; elle reste clairement insuffisante. Mais est-ce différent à l'Ecole Polytechnique, qui « fait son marché » dans une poignée de prestigieuses classes préparatoires parisiennes fréquentées largement par les enfants des classes sociales supérieures ? Il y a là une des manifestations de cette fracture sociale mais aussi territoriale qui parcoure la France.

Cette facture territoriale, l'entreprise en est à la fois un contributeur et une victime. Comment peut-elle participer à la réduire ?

La fracture territoriale résulte assez largement de la désindustrialisation. Les régions les plus en difficulté sont celles dites de la « vieille industrie » : porcelaine à Limoges, textile dans les vallées vosgiennes, métallurgie dans les Ardennes, charbon dans le bassin minier, etc. La France est traversée par une immense diagonale, une tranchée sud-ouest/nord-est où les habitants se vivent comme exclus des dynamiques nationales. L'incapacité de substituer de nouvelles activités à celles en déclin a provoqué un véritable effondrement de la part de l'industrie dans le PIB au cours des décennies 90 et 2000. Les solutions ? Elles ne sont bien sûr pas qu'industrielles mais elles sont aussi industrielles. Il est indispensable de renforcer voire de restaurer l'attractivité du territoire national pour l'investissement de production, c'est-à-dire pour la nécessaire réindustrialisation. Il faut donner l'envie aux entreprises françaises et étrangères - et pour cela des raisons - d'investir dans des capacités de production en France. Et notamment au-delà de la quinzaine de métropoles qui ont tendance à phagocyter les investissements de recherche, d'innovation et les start up. L'attractivité du territoire doit absolument se penser « aussi » hors de ces métropoles, et l'opportunité est d'autant plus fondée que le coût du foncier dans ces agglomérations devient rédhibitoire pour qui veut édifier une usine. Oui, nous pouvons parler d'opportunité pour créer de nouveaux bassins d'emplois et revivifier des territoires aujourd'hui en souffrance. A condition de rassembler toutes les énergies et notamment celles qui naissent sur les territoires lorsque toutes les forces vives se réunissent autour d'un projet commun.

Vous avez piloté des sociétés publiques et privées, vous avez également été commissaire général à l'investissement, et ainsi êtes bien placé pour commenter le sujet, central, de l'intervention de l'Etat. Deux ans après sa prise de fonction, la politique du chef de l'Etat et du gouvernement, c'est-à-dire autant son action que ses méthodes, vous semble-t-elle aller plutôt dans le bon ou le mauvais sens ?

Deux années, c'est trop court pour juger raisonnablement. Et les indicateurs varient si promptement... Regardez l'investissement des industriels : il a été médiocre en 2018 mais devrait connaître un important rebond en 2019. Depuis la prise de fonction d'Emmanuel Macron, plusieurs mesures ont été adoptées en faveur des entreprises : transformation du CICE, ordonnances Pénicaud, baisse de l'impôt sur les sociétés, réforme de l'apprentissage et de la formation professionnelle, etc. Et le Président de la République a lui-même « mouillé la chemise » avec un certain succès en faveur de l'attractivité, lorsqu'il a réuni les dirigeants de grandes entreprises internationales. Un élément essentiel de l'attractivité pour les entreprises étrangères ou françaises, c'est la compétitivité du site France, mais c'est aussi celle des territoires et j'y reviens : soutien des collectivités locales, infrastructures disponibles, services publics, animation culturelle... Le dynamisme des territoires et de leurs acteurs publics et privés est un élément essentiel d'attraction pour les entreprises... et pour leurs cadres. La partie n'est pas perdue, loin de là ; j'observe même actuellement des signes encourageants de redéveloppement industriel, de dynamiques territoriales. C'est le moment d'accélérer.

Finalement n'est-ce pas chimérique de mener de front une politique économique de progrès et une politique sociale de progrès ?

Au contraire, sans croissance économique, il ne peut pas y avoir de politique sociale de progrès, de politique de solidarité durable. On doit lutter contre les inégalités, et pour cela redistribuer substantiellement ; mais sans dynamique de croissance, on ne peut pas limiter l'impact sur ceux qui « donnent » - sensibles au fameux ras le bol fiscal - ni construire durablement un avenir pour les plus vulnérables. Il y a des choix à faire. Des choix difficiles, car ils doivent porter sur la dépense publique et la fiscalité.

La baisse de la dépense publique occupe une grande part du débat, mais ne nous leurrons pas : la marge de manœuvre est étroite au-delà des progrès d'efficacité nécessaires ou de la chasse aux dépenses inutiles, mais dont on ne peut pas trop attendre. Pour faire des économies massives, il faudrait s'attaquer aux grandes politiques. Or qu'il s'agisse de celle de la défense et de la sécurité, de l'éducation, de la santé, les gains seront limités, sinon nuls notamment parce que les Français sont, à juste titre, très attachés à ces politiques. Alors il faudrait « taper » dans le système social de redistribution français, Sécurité sociale et retraites en tête. Le risque social est majeur. Comment faire, alors ? Sans croissance apportant des recettes nouvelles et réduisant des dépenses, notamment celles liées au chômage, il sera difficile de dégager des solutions acceptables par nos concitoyens car réductrices d'inégalités. La croissance est nécessaire pour mener les réformes.

Un mot sur la pression fiscale. Je ne sous-estime pas le « ras-le-bol » et les risques de fuite devant l'impôt de contribuables mobiles. Toutefois, ne serait-il pas utile de rappeler, que les impôts permettent de scolariser et de soigner gratuitement ? D'emprunter un réseau routier performant ? De financer les infrastructures communes ? D'assurer un minimum aux démunis ? Etc, etc. La pédagogie dans ce domaine est clairement insuffisante. La justice fiscale est également, comme la lutte contre la fraude, une condition essentielle du consentement à l'impôt. Le Grand Débat l'a montré. Des progrès restent à faire !

« Transformons la France » est le fil conducteur de l'évènement du 12 juin. Quel sens donnez-vous à ce terme ? Quelle France espérez-vous que cette transformation dessine ?

Je voudrais que la France se réconcilie avec elle-même. Cela signifie d'abord qu'elle cesse de se caricaturer elle-même, et que les Français retrouvent le sens du collectif. Sens du collectif signifiant sens de l'action et d'un projet communs, sens de l'intérêt général. Comme le démontre l'essayiste Jérôme Fourquet, le risque d'éparpillement est grand. L'axe cardinal de ce sursaut réconciliateur et bâtisseur auquel j'aspire, est la solidarité. Il y a en fait un pacte entre la solidarité et l'optimisme. Une société qui se sent solidaire - et cela se construit - regarde l'avenir avec plus de confiance et plus de détermination. La France en a besoin !

Mais il faut aussi le rappeler, la France est bien sûr dans l'Europe ; elle y cultive de la force, mais elle ne doit pas s'y noyer. D'abord parce que les Français y trouvent leur espace démocratique ; mais aussi parce que elle a un « rôle à jouer » qui lui est propre dans le monde. Un « rôle à jouer » non de manière arrogante, mais pour que sa langue, sa culture, sa capacité d'innovation, sa recherche, sa science, son enthousiasme et aussi sa vision du monde - qui ne peut pas être celle de M. Trump ou de M. Xi Jinping - occupent leur juste place et continuent « à parler au monde ».

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Commentaires
a écrit le 13/06/2019 à 10:02 :
Plus con comme déclaration tu meurs... -_-

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