"Il y a du commun entre nous et les chefs d'entreprise", Pierre-Yves Lenoir, Théâtre des Célestins

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(Crédits : DR)
Stéphanois d'origine, ancien élève du Lycée du Parc de Lyon, Pierre-Yves Lenoir retrouve avec un certain plaisir la ville de ses années d'études. Aux manettes du Théâtre des Célestins, en duo avec Claudia Stavisky, il dévoile pour La Tribune sa feuille de route, son regard expérimenté sur le secteur de la culture et en particulier celui du théâtre, les Célestins désormais en tête.

Vous êtes en poste depuis quelques semaines seulement. Qu'est-ce qui vous a séduit dans le projet de codirection du Théâtre des Célestins ?

Pierre-Yves Lenoir : C'est tout d'abord un théâtre qui fonctionne remarquablement bien. Un lieu - un des rares théâtres français qui a plus de 200 ans - qui a une personnalité, une âme forte. La salle à l'italienne, qui apriori n'est pas facile à exploiter, s'adapte en réalité à tous les spectacles. Cela fonctionne grâce au rapport très direct et très immédiat entre la scène et la salle. Je trouve sublime de pouvoir m'inscrire dans cette histoire.

C'est aussi un vrai théâtre de création : depuis mes débuts, ce qui m'a motivé, et même convaincu de franchir le pas, alors que j'étais un jeune diplômé d'une école de commerce (Pierre-Yves Lenoir est diplômé de l'EDHEC NDRL), c'est la création. Ce secteur n'attirait pas mes congénères davantage portés vers la finance. J'ai exercé plusieurs fonctions qui ont toujours tourné autour de l'administration, la codirection, mais je ne pense pas comme un homme de chiffre. depuis mes débuts, ce qui m'a motivé, et même convaincu de franchir le pas, alors que j'étais un jeune diplômé d'une école de commerce, c'est la création. Cela demande beaucoup d'argent : et cela devient de plus rare. Les théâtres doivent en avoir les moyens, et encore plus pour des créations ambitieuses. C'est un challenge intéressant.

Et puis, il y a le fait que ce soit à Lyon : c'est une ville à la vraie dynamique économique, culturelle et touristique qui se transforme beaucoup et qui apporte un vrai soutien, affirmé, à ce théâtre.

Comment allez-vous faire vivre cette codirection avec Claudia Stavisky ?

Avec Claudia, nous nous connaissons depuis un certain temps : nous nous sommes rencontrés à La Colline (théâtre national Paris, NDRL) quand j'étais un jeune administrateur adjoint et qu'elle faisait ses premières créations, soutenue par le directeur de l'époque, Jorge Lavelli.

Le dialogue avec Claudia est simple, direct et franc : nous avons deux personnalités qui fonctionnent. Certes, cette codirection reste à inventer. Elle ne sera pas celle qu'elle a pu avoir avec mes prédécesseurs. Je la conçois comme un dialogue, un partage, global et total, à tous les endroits, stratégiques, économiques et artistiques. Par exemple, nous avons déjà travaillé la programmation ensemble. On est sur une vraie codirection, avec deux directeurs.

S'il est vrai que je vais davantage m'occuper des finances et de l'organisation, nous allons faire ensemble les grands choix pour le théâtre. Et j'en suis heureux : je ne suis pas un solitaire, je préfère travailler en équipe, dans un mode collaboratif plutôt qu'autocrate. Pour moi, administrer un lieu de création, en assurer le fonctionnement et trouver les moyens de le faire est inconcevable en dehors d'une vraie collaboration aux choix artistiques et stratégiques de la maison.

La question des moyens est au cœur de vos préoccupations, et plus généralement du secteur de la culture. Quels sont les leviers que vous imaginez pour poursuivre le financement de ce travail artistique ?

Notre rôle : arriver à maintenir ces moyens, voire en trouver de nouveaux. Car si un jour nous n'arrivions vraiment plus à financer la création, ce serait dramatique. Il faut donc s'en assurer auprès de nos financeurs habituels et historiques du théâtre de création que sont les partenaires publiques. C'est difficile, car eux-mêmes font face à leur propre difficulté de financement.

Au-delà, il nous faut accroître nos revenus d'activités. En dehors des subventions, il n'y en a pas des tonnes.

Pour commencer, nous pouvons jouer sur le volet tarifaire. Pour le moment, on est à 38 euros en plein tarif en catégorie A. Nous n'avons pas augmenté nos tarifs depuis 2016 : nous réfléchissons à la possibilité d'augmenter légèrement le prix des premières catégories et atteindre la barre fatidique des 40 euros. Mais nous devons rester attentifs au seuil psychologique au-delà duquel le public ne nous suivrait plus. Nos marges de manœuvre sont faibles : nous ne pouvons pas trop jouer là-dessus au regard de notre mission de service public qui consiste à garantir l'accessibilité du théâtre à tous par une grille tarifaire adaptée.

Autre levier : essayer d'augmenter les capacités d'accueil du public par représentations - ce que l'on avait fait à l'Odéon - et ainsi faire en sorte, par exemple en changeant un gradin, de passer de 400 à 500 places. Mais aux Célestins, ce n'est pas possible. Nous avons la Célestine, mais 135 places restent limitées. On pourrait réfléchir à l'idée de disposer d'une salle complémentaire, comme beaucoup d'autres théâtres en France : c'est une discussion à engager avec la ville de Lyon. Il nous faut des salles avec des jauges économiquement adaptées.

Et puis il y a le volet d'ouverture aux mécènes. À l'Odéon, j'avais créé le Cercle de l'Odéon qui regroupait des mécènes, des fondations et des entreprises selon un cahier des charges très précis. Ici, nous avons déjà un mécène important (la Banque Rhône Alpes NDRL), qui soutient le théâtre depuis 2006. Mon rôle est aussi de faire en sorte que d'autres mécènes viennent soutenir notre action, que ce soit via notre cœur de métier, la création, ou via nos actions de sensibilisation à l'art. Cela fait longtemps que nous menons beaucoup d'actions pédagogiques auprès d'un public qui n'est pas forcément acquis à nos spectacles. Au fil du temps, nous nous sommes fabriqué un nouveau public, mais nous l'avons beaucoup fait sur nos propres forces : il serait peut-être temps de nous faire accompagner.

Enfin, il y a l'Europe et son programme de soutien européen, Europe créative. Nous sommes en train de travailler sur un projet commun avec l'Italie et l'Espagne.

Est-ce que ces opérations de sensibilisation sont une nouvelle façon de convaincre des entreprises qui pourraient se sentir éloignées de la création ?

Il y a beaucoup de fondations d'entreprises qui ont à cœur de croiser la culture et le social. Mais il y a encore pas mal d'entreprises qui peuvent se retrouver dans l'ADN d'un lieu de création. À l'Odéon, j'ai rencontré des entreprises de la nouvelle économie sensibles à ce sujet.

Ici, nous avons aussi la chance de disposer d'une très belle institution, un bâtiment patrimonial au cœur de la ville, un endroit où l'on peut se retrouver, s'inviter, se rencontrer.

Je pense que nous avons tous les arguments pour convaincre des chefs d'entreprise qu'il y a du commun entre nous. Même si cela prend du temps.

L'innovation qui irrigue la société n'épargne pas le théâtre, les acteurs culturels, la culture. Comment une institution comme les Célestins peut-elle y répondre ?

Je pense que le théâtre est toujours en constante révolution. Il questionne en permanence le monde dans lequel on vit. Cette essence reste une source d'innovation. Elle se retrouve dans l'écriture, dans sa façon d'aborder les spectacles, mais aussi sur scène avec l'apparition de la création numérique. De plus en plus de spectacles croisent l'art théâtral avec les nouvelles technologies. Des réflexions émergent autour du théâtre virtuel, la question des 3es, voire des 4es scènes. Plus qu'une captation de théâtre - ce que nous faisons depuis très longtemps -,nous pourrions, dans un certain temps, imaginer, peut-être dans une démarche collaborative, des objets novateurs, aboutis, qui seraient un prolongement de la création théâtrale. Ce pourrait être d'ailleurs un autre levier de développement.

Est-ce indispensable pour continuer à séduire le public, et notamment les plus jeunes ?

Chez nous, 25 % du public a moins de 26 ans. C'est plutôt bien. Si l'on pouvait monter à un tiers, ce serait encore mieux. Mais au final, ils ne sont pas difficiles à amener vers le théâtre : du fait de nos actions culturelles, les relais fonctionnent et les tarifs sont attractifs. Il ne nous reste plus qu'à proposer des spectacles, qui, par leurs thématiques ou leurs formes, les touchent plus facilement.

Là où c'est plus difficile, c'est de conserver ce public formé une fois qu'il sort de la catégorie jeune : les 30/40 ans, les jeunes couples, ceux avec de jeunes enfants qui doivent les faire garder s'ils doivent sortir et qui considèrent qu'une soirée au théâtre à 100 ou 150 euros devient inabordable quand on débute dans la vie active. Il y a vraiment quelque chose à réfléchir, c'est problématique pour nous tous.

Quelles solutions pourrait-on imaginer pour les retenir ?

Là encore, on peut ne pas inventer sempiternellement de nouveaux tarifs : un tarif 30/40 ans n'aurait pas de sens. Mais on pourrait imaginer des opérations, des avant-premières par exemple, à des tarifs moins élevés. Mais je ne suis pas persuadé du seul levier tarifaire : toutes les études montrent que l'élasticité prix/motivation est relative. Lorsqu'on a envie d'aller voir un concert à 150 euros, on est capable d'en trouver les moyens.

Peut-être devrions-nous nous faire accompagner par des sociologues pour essayer d'apporter une réponse claire. On sait que l'on a une partie de public fidèle, mais on sait aussi que les plus jeunes n'ont pas forcément envie de s'abonner. Ils sont dans un process de décision plus spontané. Peut-être faut-il veiller à ce qu'il y ait toujours des places au dernier moment... Les Célestins pourraient devenir un vrai laboratoire pour innover sur cette problématique.

Pourriez-vous également vous ouvrir à des startups pour y réfléchir ?

Pourquoi pas. On pourrait tout à fait imaginer, au lieu des classiques études de fréquentation, avoir des approches différentes, plus proches du design thinking pour se demander comment la politique de service public peut répondre aux attentes. Cela implique aussi des collaborations intéressantes avec des startups qui réfléchissent à des produits ou des services qui peuvent compléter nos actions, comme un complément à notre offre de billetterie ou sur la relation commerciale. Il peut y avoir de multiples innovations possibles pour une meilleure connaissance du public et un meilleur ciblage pour adresser nos offres. Et pourquoi ne pas même imaginer initier un hackathon sur des sujets sur lesquels nous avons envie d'avoir des réponses.

Néanmoins, peut-on réellement disrupter la culture ?

J'espère que oui ! Pour que la culture reste pertinente, il faut qu'elle soit porteuse de cette disruption sinon elle se cantonne dans une paraphrase positive et consensuelle du réel. Notre rôle reste de questionner en permanence : rien n'est acquis, nous sommes nous-même en disruption, sans cesse obligés de trouver des réponses hyper rapides à de nouvelles problématiques.

Dans cette période de remise en cause, où de nombreuses revendications portent sur la volonté de disposer de plus de moyens, aussi pour de nouveaux loisirs, la culture semble toutefois absente des discussions. Comment se positionner dans ce débat — ou ce non débat ?

Une société sans culture, c'est une société totalement asséchée, voire mourante. Le théâtre a longtemps été militant, engagé. Désormais, on donne moins la parole aux artistes pour éclairer notre réel, et de fait, cette parole est de moins en moins entendue. C'est dommage.

Est-ce à dire que la consommation a pris le pas sur le militantisme ?

Non, je ne crois pas. On a changé d'époque, il n'y a pas de nostalgie à avoir. Il faut être vigilant qu'à notre endroit, le théâtre, on ne soit pas dans la consommation pure et simple., qu'on ne soit pas uniquement dans la proposition de loisirs. Certes, il faut savoir divertir le public et ne pas simplement lui proposer, à chaque fois, des réflexions profondes sur toutes les problématiques actuelles. Mais le théâtre de service public doit être un des lieux de résistance à la consommation effrénée.

Est-ce un équilibre difficile à maintenir ?

On a malheureusement tendance à associer la réflexion à l'ennui. Dans cette lourde période actuelle, le public a parfois davantage envie d'aller vers un théâtre de divertissement plutôt que vers un projet qui fait écho aux difficultés quotidiennes. Malgré cela, on a des retours positifs, le public peut être emporté par un spectacle difficile. On a aussi besoin de l'art pour aborder la réalité de façon différente, et essayer d'en souffrir un peu moins.

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Commentaires
a écrit le 06/04/2019 à 10:35 :
et augmenter le nombre de spectacles interessants et accessibles ?
en fait oui un point commun avec certaines entreprises
ne pas se soucier du public/client

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