Le poète a toujours raison

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(Crédits : Céline Vautey)
« Le poète a toujours raison. Qui voit plus haut que l'horizon. Et le futur est son royaume ». Les textes et la voix de Jean Ferrat confèrent à la poésie une immarcescibilité en réalité contestée par les caractéristiques de l’époque contemporaine. Une époque de hâte, de frénésie marchande et consommatrice, une époque de tyrannies – des technologies, du progrès, de la mobilité –, une époque de dilution intellectuelle et éthique et même de vacuité faisant prospérer vanité et arrogance, narcissisme et exhibitionnisme, une époque de peurs et de fuites ineptes – en premier lieu la peur d’aller en soi et la fuite de l’autre –, une époque raillant l’apprentissage, le labeur et cultivant l’ignorance, in fine une époque de « bruits » et une civilisation du vacarme. Or la poésie – picturale, musicale, scripturale – n’est que si « l’écoute et le silence » sont sanctuarisés. Voilà ce que nous confiait, en juin, François Montmaneix, qui a disparu le 21 octobre. Il demeurait malgré la maladie un homme bien plus qu’indigné : « en colère ». En colère et donc en combat, pour que la poésie, cette célébration conjointe du beau et du bon, cette adversaire du néant, cette protection contre le « mal absolu », cette possibilité de « miracles » sinon s’impose, au moins soit encore autorisée à s’exprimer, être audible et considérée. Son ami Yves Bonnefoy avait averti : « Un pays qui n’a plus de poésie est un pays qui n’a plus d’avenir ». L’enjeu est bien de faire rempart à l’indicible.

La poésie, c'est célébrer la beauté. C'est ainsi que vous avez inscrit votre existence au service de la poésie. La poésie des mots, celle de la musique, celle de la peinture. La poésie, c'est le beau. Qu'y a-t-il d'universel et d'intemporel dans le beau ?

Kalos kagathos : cette expression idiomatique de la Grèce antique signifiant le beau et bon et leur indissolubilité illustre la poésie. La beauté est bel et bien inséparable de la bonté, et à ce titre constitue une anti-célébration d'Arthur Rimbaud : "Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l'ai trouvée amère. Et je l'ai injuriée", écrivit-il. Si un jour je trouvais la Beauté installée sur mes genoux, je la serrerais sur mon cœur et je lui demanderai de m'aimer. Lorsque la poésie picturale, musicale ou scripturale le touche, l'être humain est perdu pour le "mal absolu", ce "mal absolu" consistant à faire du mal à autrui en pleine conscience et avec délectation, ce "mal absolu" que l'espèce humaine est la seule, de toutes les espèces vivantes, à pratiquer ainsi. Toute personne touchée une fois par le poème est incapable de cette vilénie. Ou alors cela signifie que rien n'existe.

L'académicien François Cheng, dans son sublime essai De l'Âme (Albin Michel, 2016), explore les anfractuosités de cette âme que si souvent il a éclairées par les mots. Modeler l'"âme" de celui qui la lit, plus encore de celui qui l'écrit : est-ce la principale vocation de la poésie ?

Qu'est-ce que l'âme ? Immense question, immense exploration, aussi infinies et inatteignables que l'existence tout entière. Est-elle seulement spirituelle ? Est-elle aussi physique ? Est-elle une association des deux, de l'être et du corps ? Pneuma (le souffle, l'esprit) ou psyche (l'âme) ? Seule certitude, seul enseignement incontestable : la vie poursuit un idéal bien distinct du chiffre ou du résultat tangibles, palpables, objectifs, la poésie laisse des traces en plongeant ses racines dans ce que l'on peut, par commodité, nommer l'âme.

François Montmaneix

Musique, peinture, poésie : François Montmaneix a consacré son existence à « donner accès au bonheur de l'émotion. » (crédit photo : Céline Vautay)

Rimbaud écrivit cette évocation de la Beauté dans toute la rébellion de sa jeunesse. Vous-même, dans votre quatre-vingtième année, demeurez un tempérament entier et révolté. L'indocilité et l'indignation sont-elles indissociables de l'"âme poète" ?

L'indignation est certes un état mais qui ne peut être que transitoire, c'est un simple palier vers "autre chose". Et à ce titre je ne souscris pas aux vieux hommes qui, tel Stéphane Hessel, exhortent la jeunesse à une indignation sans véritable destination, sans véritable justification, sans véritable sens.

Car il y a mieux que l'indignation : la colère. L'indignation est simplement un état épidermique et psycho-superficiel de contestation, quand la colère est action, est transformation en actes et en faits de cette indignation. La morale est exigence d'action, estimait Kant. Or la poésie est une attitude morale et donc est action.

Ecrire la poésie, lire la poésie : cela nous apprend substantiellement sur nous-mêmes, cela nous arme donc pour être vivants dans la vie, pour être acteurs utiles de la vie...

Oui, et c'est cette colère qui met en mouvement les grandes pulsions du cœur de l'être au cœur de sa vie battante, du sang qui circule en lui. Mais le poète, en ses poèmes, vit plus longtemps et davantage que lui-même. Sa vie ne se limite pas à son existence terrestre, à sa respiration.

Ecrire et lire le beau nécessite-t-il un contexte - du plus insaisissable au plus intime - de beau ? Cela exige-t-il une préparation, une éducation, des dispositions particulières ?

Question complexe. Qu'appelle-t-on les dispositions ? Ce qui est inné et que l'on reçoit ? Ce que l'on repère et que l'on s'approprie ? Est-ce une capacité à laquelle on sait laisser un champ d'épanouissement suffisant, afin de saisir, de capter tout ce qui émane de soi, toutes les possibilités de soi ? Quant à l'apprentissage, qui recouvre préparation et éducation, il est bien sûr déterminant. Capital même, pour qui veut ressentir, créer, diffuser le beau. Imagine-t-on Grigory Sokolov interpréter aujourd'hui, de manière si envoûtante, la sonate D.960 de Franz Schubert si hier, avant-hier, pendant ces soixante-trois dernières années il ne s'était pas employé rigoureusement, patiemment, méticuleusement, à "apprendre" - à positionner son dos, ses épaules, son cou, ses mains, ses doigts sur le clavier, à répéter, reprendre, recommencer sans cesse pour atteindre à ce "miracle" ?

Quiconque n'accepte pas l'école de l'humilité, et particulièrement celle du geste premier, du geste fondateur, ne peut pas espérer approcher le beau, encore moins le toucher. Et cela vaut pour l'ensemble des arts poétiques : écriture, danse, peinture... Or quand on songe aujourd'hui que tout peintre de nu est assimilé à un attardé mental, que n'importe quel étudiant des beaux-arts se mesure à Cézanne alors que l'enseignement du dessin n'est plus que facultatif - Cézanne qui d'ailleurs disait que la méditation est action. Les apprentissages les plus fondamentaux n'ont jamais été autant... fondamentaux, et à ce titre, qu'il enfonce des portes ouvertes plombées depuis des décennies en rétablissant la base de l'apprentissage, ce langage des mots et cette maîtrise du calcul qui "font" la compréhension, le dialogue, donc le lien entre les hommes, devrait valoir au ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer une grande estime.

Oui, il faut honorer l'apprentissage, parce qu'il est le plus solide rempart à l'ignorance, venin des inconsciences et des inhumanités les plus dévastatrices. Reste qu'à une époque à ce point saturée de mouvements browniens, une juste considération des apprentissages relève du défi.

"Dé-cl-oi-so-nn-er !"

Décloisonner les disciplines artistiques pour que chacune d'elle prenne connaissance et s'inspire des trésors des autres, leur permettre de se découvrir, de dialoguer voire d'hybrider ; ainsi François Montmaneix a entrepris aux rênes de l'auditorium Maurice Ravel et du centre d'arts Le Rectangle à partir de 1989 et jusqu'en 2000, concluant ce parcours de « contractuel de la Ville de Lyon » par l'organisation d'une rétrospective de Jacques Truphémus - bien utile pour que cet ami surmonte la perte, douloureuse, de son épouse Aimée survenue la même année. Décloisonner, le verbe illustre aussi la mise en perspective de son « état » de poète et de ses trente-six premières années professionnelles. Ce diplômé de sciences Po et de l'Institut d'administration des entreprises (IAE) exerça chez Rhodiacéta puis au sein de l'union des coopératives laitières France Lait Régilait, dont il fut directeur commercial. Cela en publiant, d'abord en parallèle puis ultérieurement, une importante biographie : notamment Visage de l'eau (Pierre Belfond, 1985, Prix RTL - Poésie), L'Autre versant du feu (Pierre Belfond, 1990, Prix Louise-Labé), Vivants (Le Cherche Midi, 1997, Prix AU.TR.ES et Prix Rhône-Alpes de Littérature), Les Rôles invisibles (Le Cherche Midi, 2002, Prix Guillaume-Apollinaire), L'Abîme horizontal (La Différence, 2008, Prix Alain Bosquet), Laisser verdure (Le Castor Astral, 2012, Prix Théophile-Gautier de l'Académie française). "Preuve", assure-t-il, qu'accomplir des responsabilités de dirigeant d'entreprise n'est pas incompatible avec la pratique d'un art. Plutôt même, cette dernière peut les singulariser et les éclairer judicieusement. Ainsi dans un tel exercice - écriture ou lecture - de la poésie, il trouva "l'énergie nécessaire à l'imagination d'une solution" lorsque l'extrême rudesse des "négociations" avec une grande distribution "carnivore" menaçait d'assécher sa sensibilité.

Justement, une telle civilisation du bruit, de la hâte, de la consommation, des technologies, rend-elle encore possible de faire entendre la poésie, d'honorer la poésie - celle des mots, celle des créations, celle de l'Homme ?

Mais a-t-on le choix ? A continuer de courir ainsi sans savoir vers quoi (qui), pour quoi (qui), avec quoi (qui), nous nous précipitons sur le mur. C'est écrit et démontré. L'heure est à restaurer une place, à sanctuariser un espace réservés au "silence". Car le silence est la source du monde, il est la source de ce que nous sommes intrinsèquement, il est la source de ce que nous pouvons produire de beau et de bon, mais il est une source malheureusement épuisable, que tarit ce contexte civilisationnel délétère. Si aucune riposte n'est mise en œuvre, au bruit succèdera le vacarme. Puis l'inaudible. Puis l'insupportable. Et donc l'indicible.

La poésie, c'est - quelles qu'en soient ses manifestations - la célébration de la générosité et de la gratuité. La lisibilité, de plus en plus compressée, de la poésie résulte-t-elle, pour partie, de la toute-puissance, tentaculaire - et insoutenable -, de la marchandisation ? La contamination des esprits, dès le plus jeune âge, ruine-t-elle la disposition à s'éveiller à la poésie, à "être" devant la poésie ?

A cette riposte que je viens d'évoquer, bien sûr la poésie est contributrice. Mais comment ? Oui, comment réintroduire du silence, constitutif de la poésie, auprès d'une jeunesse que le mitraillage du bruit, des sons et des images, la frénésie de sollicitations, de déplacements, de connexions via les réseaux sociaux, l'envahissement de la bêtise, du ricanement et de la moquerie, la soif de surabondance et le gaspillage, gavent jusqu'à l'abêtissement ? Comment s'extraire de telles griffes, quand "on" laisse lâchement l'ancien Pdg de TF1, Patrick Le Lay, résumer la vocation de sa chaine à "vendre du cerveau disponible pour Coca-Cola" ? Dans cette abjecte, cette abominable confession, tout est dit d'un monde contemporain asservi à l'innommable qui le prépare au pire. Comment éveiller à la poésie si l'on ne veut, ne peut, ne sait pas "écouter le silence", le silence qui est en soi, le silence qui est en l'autre et qui féconde la parole ? Comme le silence du ciel pendant la nuit prépare le chant des oiseaux à l'aurore. Faire reconnaître les trésors de cette "écoute du silence" mobilise dès les premiers apprentissages, c'est un combat permanent, une noble et belle quête. "Combats avec tes défenseurs" : dans cette oeuvre magnifique publiée en 1942, le poète Pierre Emmanuel ­[1916 - 1984] invite le lecteur à combattre avec ceux qui le défendent, y compris contre ses propres errements, contre lui-même, contre tout ce et tous ceux qui veulent le précipiter dans l'abîme.

La métaphore de la noyade est éclairante. Perdus au milieu de la mer, submergés et inondés de cette masse d'obstacles tous azimuts, nous voilà destinataires d'une bouée de sauvetage jetée du bord d'un bateau croisant près de nous. Ce bateau-poésie vient sauver notre vie. A chacun la liberté de s'accrocher à la bouée ou de la laisser flotter devant lui...

 ... et de faire crédit ou au contraire discrédit aux disciples de la collapsologie, cette « science de l'effondrement » croisant études et informations écologiques, sociologiques, économiques, énergétiques, démographiques, anthropologiques et philosophiques. Ce 7 mai, sur le balcon de votre appartement qui domine les pentes de la Croix-Rousse et s'ouvre sur une nature spectaculaire, vous fulminez : « C'est le premier jour où nous entendons siffler les martinets, qui d'habitude se manifestent dès la mi-avril. Mais l'état des ciels, des arbres, de l'atmosphère, la disparition des insectes qui sont leur nourriture, leur laissent-ils une alternative ? ». L'âme des hommes qu'introspecte la poésie convoque « toute » l'humanité de l'Homme et donc la contribution, plantureuse, de la nature. Cette nature d'arbres, de fleurs, d'eau, de vent, d'herbe, de cultures, d'élevages, de lumières, d'orages, se transforme au fur et à mesure que l'homme déploie les moyens mais aussi l'arrogance et la vanité de la dompter, de l'asservir. Cette nature sans cesse plus dénaturée n'exerce plus la même inspiration poétique...

L'écoute c'est la parole, la parole c'est le langage, et le langage c'est l'oralité, par le biais de laquelle, dès ses fondations, l'humanité s'est construite en diffusant ce qui la nourrit, la vitalise. Ainsi la poésie s'est enracinée dans une tradition orale, dont la perpétuation sollicite plusieurs apprentissages. Notamment celui dit « par cœur », qui est le terreau d'un enracinement de la parole reçue puis transmise, il scande la vie, comme il a scandé la vie de notre ascendance au plus loin dans l'histoire. Cette scansion d'un langage commun devient un espace de communication total et permanent.

La poésie, en cela consubstantielle à la nature humaine telle qu'elle est en son corps et en son âme, est donc inséparable du « sentiment d'être au monde » qu'elle procure dès les premiers instants de la vie d'un être humain. Le poème est inséparable de la vie. Or la vie n'est pas qu'humaine, elle est aussi animaux et végétaux qu'ils soient immenses ou invisibles, elle est eau et air, elle est terre et ciel, elle est ressources naturelles, etc. La vie des hommes et l'existence qu'ils réservent à la nature sont inséparables. La poésie des hommes n'est effective que ces si hommes savent composer avec la poésie de la nature, et donc s'emploient à respecter cette nature.

François Montmaneix

« L'ignorance ne libère pas, elle asservit. Elle rapetisse, réduit le pseudo créateur à une vanité et à un narcissisme incompatibles avec la poésie. L'apprentissage est le plus solide rempart à cette ignorance, venin des inconsciences et des inhumanités dévastatrices » (crédit photo : Céline Vautay)

Arrogance, vanité. Voilà deux des particularités de l'Homme contemporain incompatibles avec l'accueil et la pratique de la poésie. D'autres - narcissisme, égotisme, individualisme, etc. - complètent les causes du dépérissement. En définitive, l'état de la société et l'état de nous-mêmes font-ils obstacle aux desseins de la poésie, qui cherche à éveiller cette double connaissance de soi et de l'autre, la considération de chaque autre, la sensitivité, la spiritualité... bref, à créer le « lien » ?

Gnothi seauton : connais-toi toi-même... « Je est un autre », écrivit Rimbaud dans une correspondance épistolaire avec Paul Demeny, en date du 15 mai 1871. « J'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute », détaille-t-il dans sa « Lettre du vivant ». En cela, et cette fois de manière pertinente, il veut signifier que le poète n'a pas la pleine maîtrise de la création qui germe et éclot en lui, qui le submerge et prend forme. Si je ne connais pas je, je ne connaîtrai pas l'autre que je suis. Et c'est donc ce qui fait lien, c'est donc le cheminement de l'ouverture à l'autre à partir de l'exploration de soi, qui sont ici illustrés.

Prix Roger Kowalski, symbole de Lyon ville de poésie

C'est en 1984 que François Montmaneix obtint l'accord d'André Mure pour créer un Grand Prix de Poésie de la Ville de Lyon, qui prendra le nom du poète Roger Kowalski - [1934 - 1975] né et mort à Lyon. L'institution est traditionnellement présidée par l'adjoint à la Culture - Loïc Graber depuis 2017 -, et son jury est, depuis une dizaine d'années, sous la conduite du secrétaire général Jean-Yves Debreuille, professeur agrégé de lettres et ancien doyen de la faculté Lyon 2 dont les faits d'armes artistiques et culturels ne manquent pas. Parmi eux, la naissance d'une galerie, baptisée Confluences, dans l'enceinte de l'IUFM - établissement de formation des professeurs des écoles -, et aussi la création, en Deug, d'une unité de valeur de "poésie contemporaine" réservée aux seuls... non littéraires et dont la validation résultait d'une œuvre de création... qui était "tout" (peinture, sculpture, spectacles de théâtre ou de danse, production vidéo) sauf un écrit poétique. "Il a le bonheur de ne pas être un poète, il est l'un des rares amateurs de poésie et des poètes à en parler "de l'intérieur", c'est-à-dire par le seul canal qui vaille, le seul vecteur audible et transmissible : celui de l'amour. Sa connaissance, sa science exceptionnelles des écrits dans l'histoire, et notamment de la poésie d'expression contemporaine, mais aussi son insatiable curiosité, son intégrité et son objectivité intellectuelles, le singularisent au point de faire de lui un secrétaire général idoine", confie François Montmaneix. Au jury de ce prix prestigieux - et le plus richement doté de France, puisque 7 500 euros sont remis au lauréat - contribuent notamment Patrick Kechichian, Jean Pérol, Jean-Pierre Siméon, Annie Salager, Didier Pobel, etc. - et au palmarès se retrouvent Yves Bonnefoy, Jacques Réda, Marie-Claire Bancquart... et en 2017 Jean-Michel Maulpoix.

On peut sans peine supposer alors que la difficulté, pour la poésie, d'exister, l'indifférence, voire la moquerie et même l'ostracisme dont elle est parfois l'objet, sont à mettre en perspective des peurs de l'Homme de se mettre à nu vis-à-vis de lui-même, de s'explorer et de révéler ou d'exhumer ce qu'il préfère enfouir ...

Analyse et questionnements fondamentaux. La poésie éclaire notre conscience parce qu'elle est claire. Et sans doute cette clarté fait peur. Mais quelle idiotie ! Quelle bêtise d'exclure ou de marginaliser la poésie au nom de cette supposée peur ! Car oui, c'est vrai, la poésie incarne une peur, mais une peur qui ne devrait pas être, une peur fabriquée de toutes pièces par les Hommes eux-mêmes, une peur qui en réalité concentre tous les trésors : la peur de soi dans sa profondeur, dans son écoute des forces vives, dans son enracinement au monde, et donc ainsi de cette peur de soi on verse dans la peur de l'autre. Or comment aller vers l'autre si l'on fait l'impasse d'un cheminement vers soi ? Et réciproquement d'ailleurs. Aujourd'hui, cet échange total que l'on peut baptiser amour est très peu présent, et la responsabilité en incombe à la suprématie, même l'hégémonie du néant copieusement alimentées par cette profusion des bruits, ce continuum de vacarmes sonores, visuels, technologiques, intellectuels, émotionnels que nous avons énumérés. Or ce que provoque le néant, c'est l'absence totale de réflexion. Dès lors, comment la poésie, qui est un langage concurrent, un langage alternatif à cette sauvagerie, pourrait-elle être écoutée et considérée ? Songez que les chroniques de poésie ont disparu des suppléments littéraires des deux grands quotidiens français, le Figaro et le Monde... Et même le Magazine littéraire a réduit à sa portion congrue la place dévolue à la poésie. Interpellée sur son choix éditorial de supprimer sa « carotte hebdomadaire », la direction du Figaro magazine avait argué qu'elles répondaient à des « impératifs de maquette ». Voilà à quoi désormais l'existence de la poésie est suspendue : le marketing. Horreur...

Tout a été entrepris pour armer le monde contre la poésie, parce que la poésie ramène à l'essentiel, qui est ce soi et cet autre. Le philosophe et musicologue allemand Theodor W. Adorno [1903-1969] avait déclaré qu'« après Auschwitz la poésie n'était plus possible ». Mais pourquoi « seulement » la poésie ? Pourquoi épargner de cette perspective la musique ou la peinture ? Non, contrairement à ce qui a été si communément colporté, les SS n'écoutaient pas Chopin, ils écoutaient du piano. Car écouter l'allegro vivace du concerto n° 2, c'est être en poésie. Or être en poésie est simplement impossible lorsqu'on est dans l'inhumanité, car être en poésie c'est exorciser le mal, c'est être perdu pour le mal absolu. Si on donne son espace d'expression et d'écoute à la poésie. Pour cette raison en en opposition à Théodor W. Adorno, j'affirme que s'il y avait eu davantage de poésie, il n'y aurait pas eu Auschwitz. Et je voudrais rappeler l'avertissement solennel d'Yves Bonnefoy [1923 - 2016], qui a valeur universelle : « Un pays qui n'a plus de poésie est un pays qui n'a plus d'avenir ».

Roger Kowalski, Jacques Truphémus, Yves Bonnefoy et bien d'autres, tous ces amis qui vous ont précédé dans la mort mais aussi dans ce qui est la nature même de la poésie : être dans la vie, être la vie pour imaginer un sens à la vie après la vie, peut-être les retrouverez-vous. La poésie est beauté, amour, réconciliation, extase. Elle est aussi amitié...

Les premiers mots que nous échangerons ou plutôt que nous suggérerons d'un simple regard seront « écoute ». Et « silence ». A ce moment-là, nous saurons enfin de quoi il s'agit.

Lorsque la mort approche, mais plus encore lorsque la vie s'écoule, la poésie est-elle remède à l'agnosticisme, voire même à l'athéisme ? Nourrit-elle la quête immanente de trésors comparables à ceux que, semble-t-il, la transcendance porte en elle naturellement ?

Chaque champ de réflexion, d'intuition, de sensations, a son identité propre. D'aucuns poètes ou philosophes ont dit m... à Dieu, ont tourné le dos à Dieu, ont affirmé son inexistence ou même sa mort. Je ne suis pas requis par ce genre de proclamations qui portent sur ce dont je me méfie plus que tout : les utopies. On a vu au XXe siècle la barbarie qu'elles étaient capables de provoquer, mais aussi tout près de nous, aujourd'hui comme au plus loin dans l'histoire. « Il est vrai que je suis fondé sur un doute comme vous l'êtes sur une foi ». Ainsi Paul Valéry s'exprima à l'attention de Paul Claudel. C'est une nuance que je pourrais faire mienne.

 ... Or le doute enflamme incertitudes, prospections, mélancolie, colères, abnégation, émotions, création, bref il fertilise la poésie dans toutes ses expressions...

Le doute m'a permis et permet, universellement, d'accueillir « toute » la poésie, la poésie de « tous », et pas seulement celle de Claudel ou de Péguy, de Rimbaud ou de Mallarmé, de Verlaine ou de Valéry, de Saint-John Perse ou de Bonnefoy auxquels, personnellement, je voue une grande admiration. Lorsque, les dimanches d'été fermaient les restaurants où il avait ses habitudes, Jacques Truphémus venait déjeuner à notre table, parfois nous abordions cette immense et insoluble question de « l'après ». « Ah, il doit y avoir quelque chose », murmurait-il doucement. Puis il marquait un silence, une écoute, et répétait : « Oui, il doit y avoir quelque chose ». Quoi ? Rien ou tout, personne ne sait, et certainement pas ces fumistes de créationnistes affirmant que les espèces végétales et animales seraient soudainement apparues sur terre par la volonté divine. Alors oui, l'insondable mystère de l'après place le doute au centre de nos existences mais aussi au cœur de la poésie.

Aujourd'hui, « tout est innovation ». Ce truisme a-t-il un écho en poésie ? Et la notion, quelque peu dictatoriale, du progrès a-t-elle infecté l'évolution et l'évaluation de la poésie ?

Progrès : voilà l'un des mots que j'exècre le plus, même s'il fut une époque où il incarnait un grand journal quotidien. Il est simplement dénué de sens. Quant au terme « innovation », il instille une interprétation particulièrement funeste, dont les écoles des beaux-arts sont le vecteur et l'amplificateur. En effet, chaque arrivant à qui on enseigne de tenir le pinceau par les poils et le crayon par la mine, est convaincu d'emblée ou se laisse convaincre que « tout commence avec lui ». En d'autres termes, son ignorance va être création, innovation, révolution, et donc le fondement de sa liberté. Or c'est bien sûr l'inverse qui s'accomplit. L'ignorance ne libère pas, elle asservit. L'ignorance rapetisse, étroitise, enferme dans son médiocre « moi, innovateur d'un concept qui va bouleverser l'histoire de l'humanité », réduit le pseudo créateur à une vanité et à un narcissisme incompatibles avec la poésie. Cette confusion de l'innovation et du commencement est insupportable.

De « la poésie » à « la poésie à Lyon », vous êtes un parfait trait d'union. Vous avez co-fondé en 1984 le Prix de la poésie de la Ville de Lyon Roger Kowalski. Lyon et la poésie : comment singularise-t-on le lien ? L'histoire politique, économique, sociale, artistique, architecturale de la ville la dispose-t-elle à demeurer, en 2018, une ville de la poésie, une ville des poètes ?

Les racines poétiques de Lyon sont bien sûr aussi anciennes que l'histoire des civilisations qui ont accompagné le développement intellectuel et artistique de la ville. Citons notamment la Table claudienne, du nom de l'empereur Claude prononçant un discours devant le sénat romain et dont des fragments furent découverts à la Croix-Rousse en 1528 ; ce rassemblement des tribus gauloises ainsi décrété d'une manière si solennelle, magnifique, rythmique, rituelle... « La Guerre des Gaules », de Jules César, est un récit fabuleux, rapporté par un homme qui fut bien davantage qu'un vainqueur : le fondateur d'un des empires les plus essentiels de l'histoire, y compris parce qu'il donne une lecture de la colonisation bien différente de celle, dogmatique, doctrinaire, bêtement stigmatisante, répandue dans les ouvrages contemporains. Plus tard, avec le XVIe siècle bien sûr, apparaît le mouvement de La Pléiade, auquel l'Ecole de Lyon apportera une si riche contribution ; Maurice Scève, Louise Labé, Pernette du Guillet, Antoine Héroët, Guillaume des Autels et bien sûr Pontus de Tyard[ composeront ce groupe d'humanistes, baptisé également solidarium, qui ruissela les siècles suivants. Il n'y a donc pas que la cuisine pour incarner la lyonnitude...

Beaudelaire ou Stendhal n'eurent pas de mots assez durs pour qualifier l'image, selon eux désuète, de Lyon. Ce mépris, résultant d'une ignorance, d'une aigreur, ou d'une jalousie, que sais-je, ne correspond à aucune réalité. Le patronyme de Roger Kowalski l'illustre : Lyon s'est bâtie sur des migrations venues de très loin, et la richesse de sa poésie en est le reflet. Quiconque a sillonné l'Europe des arts peut l'affirmer : Lyon est une ville où la poésie se palpe, se respire, elle suinte au gré des lumières, inégalables, qui la recouvrent selon les saisons, les moments du jour, les manifestations du climat.

Ainsi lorsque je suis à Florence je pense à Lyon, et lorsque je suis à Lyon je pense à Florence. Lyon offre à l'étymologie grecque du mot poésie toute sa signification : poiein consiste à fabriquer quelque chose à partir de ce que l'on est et de ce qui nous environne ; nous sommes donc dans une espèce de substance quintessentiellement poétique.

Vous avez, entre autres, dirigé l'auditorium Maurice Ravel (écrin de l'orchestre national de Lyon) et créé le Rectangle, centre d'art et d'expositions sis sur l'emblématique place Bellecour et dont les rétrospectives consacrées notamment à Ernest Pignon-Ernest, Gérard Garouste, Georges Rousse, Ousmane Sow ou Jacques Truphémus ont marqué la vie et même l'identité culturelles de la ville. Ce que l'un et l'autre sont devenus témoignent du meilleur et du pire de la politique culturelle...

Le pictural, le musical, le scriptural sont indissociables de l'œuvre poétique. Réunir plutôt que cloisonner, mettre en dialogue et en perspective plutôt qu'en rivalité et en segmentation - selon l'essence même de « l'être au monde » qui n'est bien sûr pas composé d'une seule « chose » qu'il faudrait hypertrophier au détriment de toutes les autres - : voilà ce qui a dicté mon cheminement intellectuel et mon parcours professionnel, notamment au sein de ces deux établissements.

A l'auditorium Maurice Ravel, j'ai eu pour mission d'accueillir la programmation de l'opéra hors les murs pendant le chantier de construction du nouveau lieu confié à Jean Nouvel. La « cohabitation » de cette programmation avec celle de l'Orchestre national de Lyon fut, objectivement, une réussite, et permit d'établir une relation entre des matières, des couleurs, des décors, des univers, des techniques, des approches, des expériences, qui profita à tous ceux qui pouvaient se penser étrangers les uns aux autres.

Jacques Truphémus

« Les premiers mots qu'avec Jacques Truphémus nous échangerons ou plutôt suggérerons d'un simple regard, seront écoute. Et silence ».

Surtout, elle s'accorda avec une « autre » contribution : celle des expositions que nous organisions malgré des contraintes logistiques et matérielles en apparence insoutenables - mais n'est-ce pas de la contrainte, lorsqu'elle est lucidement considérée, choisie ou acceptée et surmontée par les apprentissages, que nait l'exigence, n'est-ce pas dans la contrainte, ainsi domestiquée, que les plus belles surprises voient le jour ? Lors de chaque exposition, jusqu'à quarante mille visiteurs pouvaient ainsi rencontrer simultanément la musique classique, l'opéra et la peinture ; une expérience extraordinaire.

Quant au Rectangle... Sa disparition aura été bien plus qu'une erreur grossière : un scandale. Scandale vis-à-vis des contribuables qui financèrent sa réalisation ; scandale vis-à-vis du modèle économique retenu et de l'équipe que je dirigeais qui firent leurs preuves puisqu'avec 150 000 visiteurs payants en dix-huit mois et des ventes substantielles de catalogues, l'établissement était autosuffisant - les rémunérations demeurant à la charge de la collectivité qui de toute façon les salariait auparavant dans d'autres fonctions - ; scandale vis-à-vis de ce « carré long » si joliment situé, si emblématique de l'histoire architecturale et patrimoniale de Lyon, si « ouvert » aux passants et aux touristes et donc si stratégique pour « ouvrir » à l'art ; scandale, enfin, vis-à-vis de la « responsabilité » artistique et créatrice d'une ville telle que Lyon.

J'ai commis une erreur, lorsque frappé par la maladie et en âge d'être à la retraite, usé par le plus épuisant des combats, celui mené contre la bureaucratie, l'opacité et l'immobilisme de l'administration, je ne participai pas au choix de mon successeur. Formaté par les beaux-arts et la communication, il s'employa, aux plans éditorial et artistique, à calquer son offre sur celles du musée d'art contemporain ou de la biennale. Une telle stratégie de rivalité ou de reproduction, aux antipodes de celle de diversité qui avait animé nos programmations, ne pouvait que signifier la fin du Rectangle. Vox populi vox dei : le public se raréfia, les comptes virèrent au rouge, ce qui était une solution devint un problème, et le maire mit fin à l'aventure.

Des nombreux souvenirs de ce public qui afflua au Rectangle, j'en conserve un en particulier. Un jour, trois dames demandent à me voir, et veulent nous complimenter pour l'exposition qu'elles viennent de visiter. La première m'indique tenir un salon de coiffure, sur la place ; « vous savez donc ce qu'est la beauté », répliqué-je. La seconde était concierge ; « vous savez donc ce qu'est la parole ». La troisième était « simplement » leur amie ; « vous savez donc ce qu'est l'amour »...

Ces trois dames, tout comme ce professeur agrégé de philosophie m'avouant avoir pleuré devant l'œuvre de Georges Rousse, composaient le public du Rectangle, et sa variété illustrait un lieu qui exerçait avec pédagogie ce que doit être la vocation de l'offre culturelle : donner accès au « bonheur de l'émotion ».

"Je ne pus m'empêcher de rire"

"Je l'ouvris avec précaution, mais ma surprise s'accrut. Ce n'était ni de la propagande phalangiste, ni un livre du curé de la prison, mais un livre de poèmes célèbres. Je ne pus m'empêcher de rire. C'était si étrange... A quand remontait la dernière fois où j'avais tenu entre mes mains un livre de ce genre ? Plongé dans ses pages, je demeurai si absorbé que... Combien de temps s'était-il écoulé ? Que s'était-il passé tandis que je lisais ? La prison brûlait ! Non, elle brillait. Non plus. Elle resplendissait. Je levai les yeux vers l'armature métallique du toit. Avaient-ils nettoyé cette nuit les vitres des lucarnes ? La lumière tombait à flots, en faisceaux semblables à ceux qui descendent des fenêtres hautes des temples ou depuis les hauts branchages des arbres. La lumière zénithale, céleste. Mais non. Cette radieuse clarté ne venait pas seulement d'en haut, elle n'émanait pas non plus d'aucun point fixe. Elle semblait provenir de partout, et même des profondeurs les plus misérables. J'oserais presque dire que j'irradiais moi aussi. Illuminée de la sorte, la prison perdait non seulement sa ténébrosité et sa sordidité, mais elle ressemblait à un paradis. Tout ce qu'elle contenait de vulgaire, de mesquin, de laid et d'infect était à présent gommé par la lumière. Cela me fit penser que cette luminosité n'était pas faite de photons. Qu'elle ne pénétrait pas par les yeux, mais qu'elle surgissait plutôt de... Malgré mon ravissement face à semblable merveille, une partie de mon être était toujours en alerte, et j'entendis qu'on m'appelait. C'était l'espion." Extrait de Mourir après le jour des rois (Christian Bourgeois), de Manuel de la Escalera. L'auteur exhume textes et lettres écrits entre 1944 - il fut embastillé dès 1937 - et 1962 pendant ses incarcérations dans les terribles geôles franquistes. Le principal d'entre eux relate son attente, dans les couloirs de la mort d'Alcala de Henares. Où la poésie est omniprésente, recouvre les murs des cellules inhumaines finalement humanisées par la force des mots, surtout par celle des âmes promises au peloton d'exécution. "La poésie n'est pas morte à Auschwitz ; c'est parce qu'il n'y eut pas assez de poésie que survint Auschwitz", estime François Montmaneix. Et, pourrait-on ajouter, c'est parce que sa puissance n'est pas réductible à celle de la cruauté que la poésie triomphe. L'indicible pense broyer la poésie, il n'est que peu face à elle. Oui, la poésie est en combat dont elle sort toujours vainqueur, elle est l'antidote contre le venin barbare, elle est le tuteur qui maintient l'outragé, l'oppressé, le déshumanisé dans sa dignité et sa raison d'"être encore", comme l'illustre le chef d'œuvre de l'écrivain, sculpteur, cinéaste et traducteur espagnol. DL

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