"Quel intérêt de dire qu’un chimpanzé dominant gère des ressources humaines ? "

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Les animaux disposent de capacités cognitives dont l’humain prend de plus en plus conscience. Mais est-il possible de leur appliquer un vocabulaire entrepreneurial caractéristique de l’espèce humaine ? Autrement dit, une vache peut-elle entreprendre ? Un macaque peut-il innover ? Un guépard dominant porte-t-il la stratégie de chasse du groupe ? Il serait une erreur de le penser constate Florent Kohler, anthropologue, maître de conférences à l’université de Tours. Bien que de grandes similarités entre eux et nous sont observées, et qu’une forme d’anthropomorphisme existe, le chercheur met en garde contre « la tendance consistant à appliquer le vocabulaire entrepreneurial à tout et à n’importe quoi ». Cinquième volet de notre série qui décrypte la manière dont l'espèce animale "entreprend". Si toutefois, il est possible de lui accoler ce verbe...

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Acteurs de l'économie-La Tribune. L'homme est un être appartenant à l'espèce animale mammifère de la famille des hominidés, vivant en société, caractérisé par une intelligence développée et un langage articulé. L'animal quant à lui, au sens où l'humain le définit, est un être vivant organisé, élémentaire ou complexe, doué de sensibilité et de mobilité. Deux définitions pour deux êtres proches. Néanmoins, le premier peut entreprendre, créer, inventer, manager. Et le second, l'animal, peut-il être un entrepreneur ?

Florent Kohler. Il faut rappeler d'abord que les humains étant des animaux, un entrepreneur est forcément un animal. Mais pour y répondre, il faut convenir de ce que nous entendons par entrepreneur. Si le succès professionnel lié à l'entreprise et à l'argent qui en dérive est motivé et se traduit par un prestige ou un bien-être accru, y compris à l'échelle collective, on peut trouver de nombreux exemples d'entreprises animales sous la houlette d'un responsable en titre.

Les insectes sociaux (termites, abeilles, frelons, guêpes et bien entendu fourmis) ont un fort impact sur l'environnement, notamment les fourmis champignonnistes qui nettoient de vastes zones autour de la fourmilière et accumulent de la matière organique pour cultiver des champignons. Notons qu'il s'agit là d'une entreprise résultant d'une forme d'intelligence collective. De la même manière, les castors transforment la physionomie des berges et le cours des rivières afin d'assurer un approvisionnement et un abri sûr à la colonie. C'est le résultat d'un processus de prise de décision dont les modalités sont encore mal connues, mais dont le mot « instinct » est totalement impropre à rendre compte.

Nous pouvons citer également le cas des oiseaux jardiniers qui construisent des cathédrales végétales afin d'assurer leur succès auprès des femelles. Ou des lions mâles, généralement des frères, qui patiemment, se rapprochent d'une famille réunie sous la coupe d'un vieux mâle pour, un jour, le jeter à terre. Des exemples de collusion entre chimpanzés, que ce soit pour la chasse ou pour monter un coup d'État, sont nombreux. Donc effectivement, les animaux prennent des initiatives pour transformer leur milieu naturel ou social, pour assumer des responsabilités, et pour vivre mieux.

Au cœur d'une entreprise, une innovation est le fruit de réflexions, de discussions ou du hasard portée par une équipe ou résultat d'une initiative individuelle. Chez les animaux, qui est l'inventeur ? Comment se diffuse l'innovation au reste du groupe ?

Tout comme chez les humains, l'innovation vient d'une conjonction de curiosité et de hasard (ou de chance). Parmi les cas observés, le plus fameux est celui d'Imo, une femelle macaque du Japon qui eut l'idée de laver les patates douces dans l'eau de mer avant de les manger. C'était une jeune guenon, ses aînés refusèrent de la suivre, mais son comportement s'est diffusé depuis à toutes les générations de macaques de l'île de Koshima.

Dans les années 1980, dans la réserve de Ranthambore en Inde, un tigre nommé Genghis inventa une technique de chasse aquatique pour capturer les cerfs sambar, technique qui s'est diffusée parmi ses congénères, bien que les tigres soient réputés solitaires. Le plus spectaculaire est celui de mésanges londoniennes qui, dans les années 1930, ont découvert comment décapsuler les bouteilles de lait déposées chaque matin sur les pas de porte par le laitier.

En une vingtaine d'années, ce comportement se diffusa dans la moitié du pays et fut adopté par une dizaine d'espèces d'oiseaux. Des exemples qui montrent que tout comportement requérant une maîtrise technique ou une habileté particulière est vraisemblablement, chez les non-humains, le fruit d'une innovation. Qui innove ? N'importe lequel des individus, on peut le supposer, du fait du hasard ou de la nécessité, mais aussi de la curiosité. Le cas d'Imo montre qu'un innovateur est souvent méprisé par ses aînés, mais suivi par d'autres. Parfois, on peut le supposer, un individu innove sans que personne ne l'observe, et l'innovation se perd à jamais. Chez les mésanges, l'aspect extraordinaire est le fait que cette technique consistant à retourner les capsules ait été adoptée par des espèces d'oiseaux différentes.

En d'autres termes, dès lors qu'une innovation apporte un réel avantage, cet avantage est très bien compris. Tout comme chez les humains, il existe chez les espèces sociales ou solitaires des individus plus curieux, ou soumis à une pression plus forte, qui les poussent à innover. Moins il y a d'individus, plus les groupes sont séparés les uns des autres par la destruction de leur habitat, moins il y a de chance pour qu'une innovation se diffuse.

Au fur et à mesure des avancées scientifiques, les chercheurs ont remarqué que des animaux disposent d'une capacité d'innovation donc, mais aussi d'organisation, d'apprentissage, de relations sociales. Finalement, certains non-humains possèdent-ils des caractéristiques semblables à celles d'un dirigeant d'entreprise ? Le dominant occupe-t-il ce rôle ?

Il faut considérer d'abord à quelle espèce sociale nous avons affaire, et le type de nécessité qu'elle doit assouvir. Une meute de loups est généralement dirigée par le père et la mère (autrefois appelés « mâle et femelle alpha »).

La technique de chasse du loup exige une répartition des tâches entre les parents et les enfants adultes et subadultes. Certains pisteront, plusieurs rabattront, quelques-uns enfin mettront à mort, mais parallèlement, d'autres doivent rester à la tanière pour veiller sur les petits. Ces tâches sont assignées par les parents, parfois de manière très autoritaire. Un chercheur nommé Shaun Ellis qui a vécu dans une meute s'est vu attribuer le rôle de baby-sitter parce que ses capacités de coureur de fond laissaient à désirer.

C'est bien que les loups faisaient la distinction entre la fonction à exercer et l'espèce, qui dans ce cas importait peu. Dans le cas des éléphants, bouquetins, chamois, et bien des espèces herbivores, la direction du groupe est assurée par une matriarche, la grand-mère, qui connaît les zones sûres, les pâturages abondants en fonction des saisons, les points d'eau, les roches contenant du sel. Chez les chimpanzés, ou les lions, le dominant n'est pas forcément le plus actif ni le plus innovant, il est supposé assurer la cohésion du groupe et sa protection. Chez les babouins, il existe une hiérarchie sociale ancrée dans l'histoire des familles aristocratiques de mère en fils ou fille, qui ont donc davantage d'influence lorsqu'il s'agit de déterminer le parcours de la journée. Chez les humains, il existe de nombreux types de dirigeants. Le plus extrême est celui qui règne par l'absence : il est absent et dès lors s'insinue dans les esprits. Napoléon comptait sur cela lors de l'expédition de Russie.

À l'extrême, les anthropologues ont observé le phénomène dit des « chefs sans pouvoir » : la tribu a un chef, il a un rôle de représentation, il doit assumer les décisions qu'il prend au nom du groupe, il doit aussi être détenteur de la mémoire du groupe, et s'il se dérobe ou échoue, on change tout simplement de chef. Dans ce cas, oui, il est comme ses congénères, et sa désignation repose souvent sur sa force de conviction il est à la fois comme eux, et différent selon le rôle dont le chargent ces mêmes congénères.

La démocratie athénienne reposait sur ce principe : personne ne pouvait abuser du pouvoir d'autorité, au risque d'encourir l'exil (ce qu'on appelle l'ostracisme). Ce n'est qu'en cas de guerre qu'un chef pourvu d'autorité était désigné. Pour en revenir aux animaux, un chef peut s'affirmer par l'âge, la violence, le charisme, toutes configurations qui nous sont familières.

Vos recherches vous ont amené à travailler sur un animal, longtemps, laissé pour compte par la science : la vache. Une espèce pourtant douée de capacités inattendues, dites-vous. Qu'avez-vous constaté auprès d'elle ?

Les vaches, comme tout ce que l'on appelle « bétail », sont soumises à toutes sortes de contraintes imposées par l'éleveur qui prend les décisions pour elles et brise leurs initiatives. Les vaches les plus audacieuses ou téméraires, donc les plus susceptibles d'innovation, sont rapidement envoyées à l'abattoir.

Pour innover, il faut être plongé dans un milieu social enrichi, raison pour laquelle des villes italiennes très peuplées ont donné naissance à des Léonard de Vinci. Il est peu probable - mais cela reste à démontrer - qu'un tel génie aurait pu naître dans un village de montagne comptant une centaine d'habitants. Le contexte social détermine et stimule l'innovation. Chaque éleveur détient quantité d'anecdotes concernant des individus particuliers ayant inventé des stratégies pour accéder plus facilement et plus rapidement à la nourriture ou se mettre à l'abri des représailles ou du vétérinaire. Les éleveurs savent que les vaches sont plus intelligentes et imprévisibles que l'image que nous en avons. Ils ne mettent pas cela en avant, car ils tendent à se distancier de leurs bêtes, dont ils détiennent le fil de vie, un peu comme un chirurgien doit se concentrer sur les organes corporels et pas sur l'humain posé sur le billard.

Parmi les facultés que nous découvrons, il y a la solidarité grand-mère/mère/fille qui ne peut être observée que dans les élevages où l'on ne sépare pas les veaux de leur mère dès l'âge de trois mois. Lorsque les vaches sont avec leurs veaux, elles peuvent se partager les tâches en organisant des tournées de baby-
sitting. Les éleveurs relatent souvent - et j'ai assisté à de telles scènes - la capacité qu'ont les vaches de lire leurs intentions à distance. Si l'éleveur les dissimule, la vache apprendra bientôt à lire la dissimulation et à comprendre qu'elle cache une intention maligne (la séparer du troupeau pour lui faire subir un traitement médical, par exemple). Il existe aussi ces liens affectifs patiemment et volontairement construits. C'est cela qui donne du sens à la vie sociale, et pas le fait de brouter ou de recevoir son salaire à la fin du mois.

La vache vit en communauté avec des règles. Contrairement à d'autres groupes, la question de l'individu dominant est remise en cause. D'ailleurs plusieurs types de vaches occupant des rôles bien définis ont été rapportés.

L'idée qu'il existerait des vaches équivalentes à des reines est en effet remise en question, et mes propres recherches tendent à montrer que nous surestimons le rôle de la dominance chez les vaches. Il existe plusieurs types de vaches assumant des rôles ou des responsabilités particulières. Les dominantes, bien sûr, mais qui sont généralement les vaches les plus vieilles ou les plus brutales - de ce point de vue, il existe des dominants dans chaque entreprise, une personne vers laquelle on se tourne pour trouver des réponses ou recevoir des directives, ou dont on se détourne, car elle est, comme on dit, « toxique ».

Mais il existe d'autres catégories que les dominantes. Notamment les meneuses. Celles qui prennent l'initiative de la mise en branle du troupeau et ce ne sont pas forcément des dominantes. Mais aussi des vaches populaires, dont les membres du troupeau se rapprochent pour échanger des gestes affectueux, et qui sont recherchées comme compagnes de sieste et de rumination. En ce sens, une vache populaire fédère ses compagnes.

En observant leur comportement social, vous indiquez que les vaches essayent de se rendre la vie la plus agréable possible. Que nous apprennent-elles sur nos comportements ? Nos relations en groupe ?

Un des enseignements que je tire est que la vie sociale, pour être supportable, doit contenir sa récompense : un sens donné à nos actions, et des liens émotionnels qui déterminent la solidarité des membres du groupe. C'est par les émotions que nous tenons ensemble, que nous cherchons à bien faire et à être apprécié. Notre vie n'aurait aucun sens sans tendresse, sans famille, sans amis, sans amour. Le troupeau de blondes d'Aquitaine que j'observais avait été formé aléatoirement par l'éleveur en avril, moment où le temps permet de les mettre au champ.

Après quelques jours de heurts et de frictions (dont on tire trop hâtivement l'idée que les vaches forment des sociétés strictement hiérarchisées), j'ai remarqué un phénomène d'apaisement et de recherche de liens affectifs, dès la deuxième semaine. Les vaches cherchaient tout simplement à avoir les meilleures relations possibles afin que leur vie soit la plus agréable possible.

L'enseignement est que toute entreprise reposant sur la mise en concurrence des employés, l'humiliation, la coercition n'a pas vocation à durer. Une entreprise fonctionne lorsque les employés s'y sentent bien, éprouvent des émotions positives qui les poussent à bien faire. Le système actuel, qui place la valeur de l'entreprise non dans ce qu'elle produit par un effort collectif mais dans sa cotation en bourse, est un système qui broie le principe même de la vie sociale : avoir des amis, sentir que ce l'on fait a du sens pour le groupe, bref, se sentir bien et épanoui.

L'humain peut-il s'inspirer de cette espèce pour mettre en place une stratégie de management, une stratégie d'entreprise, comme d'autres animaux ont été source d'idées technologiques ?

Nous voyons plusieurs types de dirigeants. J'entends autour de moi des amis se plaindre que leur patron est pervers, méprisant ; certains sont fiers de travailler pour tel ou tel chef... La personnalité du dirigeant détermine son succès managérial, pour parler vulgairement. Ces variations valent pour les vaches. Je vous ai parlé d'un troupeau particulier, je préférerais ne pas généraliser - il se peut qu'une ambiance délétère ou une totale apathie règne au sein d'un autre troupeau. Mais un cas intéressant a été rapporté par Robert Sapolsky : dans le groupe de babouins qu'il observait, plusieurs mâles dominants particulièrement agressifs sont morts accidentellement.

Le ratio étant passé à deux femelles pour un mâle, c'est le comportement du groupe dans son entier qui s'en est trouvé transformé : les interactions affectueuses se sont multipliées, les agressions ont été réduites, bref, le groupe s'est recomposé en fonction des personnalités qui sont devenues dominantes.

Pas besoin d'aller chercher des exemples chez les animaux, il suffit de voir autour de vous... Si vous vous sentez valorisé et épanoui dans votre travail, si vous valorisez vos collaborateurs ou si vous les tyrannisez, si le soir en rentrant vous êtes content de vous, si le travail est bien fait du fait de la terreur qui règne ou parce que chacun souhaite être à la hauteur des autres et ne pas les décevoir. Il y a des atmosphères propices aux innovations, lorsqu'un individu se sent relié à un groupe par des liens émotionnels, qui l'amènent à complaire à ses compagnons.

Nous sommes gouvernés par les émotions, ce qui donne sens à la vie sociale, y compris dans le milieu professionnel. Il ne s'agit pas de dire qu'un chirurgien émotif est supérieur à un chirurgien glacial : il s'agit de savoir si un chirurgien vous considère comme un morceau de viande ou un individu auquel il veut porter secours ; cet arrière-plan se traduira probablement dans la qualité du geste technique, mais ce qui importe, finalement, c'est la fierté intime qu'il en éprouvera et le souvenir qu'il laissera au patient. Il est probable que chez les chirurgiens, comme chez 70 % de la population mondiale selon de récentes statistiques, le motif du profit financier est secondaire par rapport à cela. Personnellement, je suis plus heureux quand mes étudiants sourient en me croisant dans un couloir plutôt que quand ils détournent la tête en serrant les dents ; et la qualité de mes cours s'en ressent.

Les fourmis ou les abeilles et leur côté industrieux et suiveurs autour d'une reine sont régulièrement montrés et pris en exemple. Serait-ce une erreur de les résumer à cela ?

Concernant les insectes sociaux, la question de l'anthropomorphisme se pose. On sait qu'il existe chez ces insectes une intelligence collective, une capacité d'innovation pour faire face à des situations particulières (comme une attaque de frelons, une source de nourriture difficile d'accès...). Certains prétendent que les fourmilières ou les ruches fonctionnent davantage comme une plante que comme un animal, c'est-à-dire que l'organisme serait composé non pas d'individus, mais de leur ensemble.

Donc, au moins à titre de métaphore, travailler collectivement au sein d'une entreprise en vue de son succès relève d'une logique d'insecte social plutôt que d'une logique de babouin ou de bonobo. Lorsqu'on parle de la « SNCF » ou de « Michelin », on ne les identifie pas à leur dirigeant, on les perçoit comme des entités à part entière. Il en va de même pour la ruche : les ouvrières ne travaillent pas pour la reine, mais pour le couvain, pour le succès de la colonie et des générations futures. Ce que pensent les abeilles individuellement et ce qu'elles font le week-end n'entre pas en ligne de compte lorsqu'il s'agit d'observer le fonctionnement d'une ruche.

Appliquer le vocabulaire humain propre à l'entreprise aux animaux ne relève-t-il pas d'une forme d'anthropomorphisme ? N'est-ce pas là le défaut de nos espèces ?

Malheureusement, il y a une tendance lourde consistant à appliquer le vocabulaire entrepreneurial à tout et à n'importe quoi. Ainsi, la nature est mesurée à l'aune de critères économiques : les « services et fonctions écosystémiques », les coûts/bénéfices liés à la restauration des terres, la dette d'extinction (se dit lorsqu'une espèce présente de trop faibles effectifs pour survivre au-delà de quelques générations). On parle aussi, bien sûr, de « gestion des espaces naturels »...

C'est un vocabulaire passe-partout, qui tend à homogénéiser et surtout appauvrir notre vision de la réalité. Mieux vaudrait purger le langage du chef d'entreprise et lui redonner une palette d'expressions qui ne renvoie pas au tout-gestionnaire ou tout-monétaire. Une entreprise pourrait aussi bien être vue comme un écosystème ou comme un organisme, dépendant donc d'organes pour exister, mais dont l'existence devrait répondre à de multiples finalités : procurer une vie bonne, donner envie de participer à la communauté, d'être en bonne santé. Je ne pense pas, en toute franchise, que cela apporterait quelque chose de dire qu'un chimpanzé dominant gère des ressources humaines ou augmente la productivité du bâton à fouiller les termitières ou, comme on l'exprime trop souvent en éthologie, qu'il maximise son succès reproductif. Lorsqu'un chien est manifestement joyeux, il est plus parcimonieux de dire qu'il est joyeux, plutôt que d'expliquer que tel circuit neuronal provoque une réaction en chaîne et de réserver le terme de « joie » aux humains sous prétexte que l'on ne peut pas entrer dans la tête d'un chien.

À ce train-là, je pourrais nier qu'un autre individu que moi serait joyeux sous prétexte que je ne suis pas lui, donc que je ferais de l'«égomorphisme ». Nous sommes des mammifères, et les émotions que nous éprouvons sont constitutives de notre qualité d'êtres vivants mammaliens. Les émotions résultent de processus hormonaux et neuronaux, notamment grâce à l'ocytocine qui active les circuits de récompense ; ce qui est culturel, c'est l'expression des émotions, pas l'émotion elle-même. Ainsi, chaque fois qu'un animal non humain exprime une émotion et que nous l'interprétons comme telle, il y a de très bonnes chances pour que cette émotion existe et que nous l'interprétions justement.

Des études récentes montrent d'ailleurs que les chiens et les chevaux sont sensibles aux humeurs des humains, et parviennent à les déchiffrer. Certaines émotions sont purement sociales, c'est-à-dire qu'elles ne sont éprouvées que dans la coprésence - c'est le cas de la honte, de l'envie, de l'indignation, mais aussi de l'amitié ou de l'amour. Cette palette d'émotions dites sociales ou morales régule la vie en société, lui permet de diffuser des normes et des valeurs. La vie en société, du moins chez les mammifères   simplement parce que nous pouvons plus aisément les déchiffrer que les céphalopodes ou les moineaux, répond à des processus évolutifs convergents, en vue de créer un groupe vivable. Il n'existe pas de société anomique - si tel était le cas, nous aurions affaire à une juxtaposition d'individus qui pourrait exploser à tout instant. Pour faire simple, nombre d'interprétations qualifiées « d'anthropomorphes » sont en réalité justes, et le procès en anthropomorphisme n'est que le relent de notre prétention à être une espèce supérieure, distincte du règne animal.

Serait-ce rédhibitoire, voire fantasque, de comparer dans certains écrits les caractéristiques d'un chef d'entreprise ou d'un manager à une espèce animale ? Un « entrepreneur-castor », « entrepreneur-loup », « entrepreneur-lion »...

Il s'agit plutôt de tests de personnalité reposant sur des caractéristiques fantasmées : l'accumulation chez la fourmi, la précaution chez le castor, la velléité chez le papillon... Depuis Ésope, des caractéristiques humaines se sont vu attribuer des sortes de totems. C'est le plaisir que l'on éprouve à lire La Fontaine. C'est fantasque, mais mieux ancré, plus humain, et plus sympathique que bien d'autres formes de classification (« êtes-vous un cost-killer ? »).

Pourquoi les chercheurs ont-ils longtemps travaillé sur les primates et non sur d'autres espèces qui, pourtant, disposent de capacités cognitives identiques à celles de l'humain voire supérieures ?

Les chercheurs, principalement les psychologues cognitifs et neuropsychologues qui travaillent surtout en laboratoire, ont longtemps privilégié les singes parce que leur question était celle du propre de l'homme, et que nos plus proches cousins étaient, justement, les modèles les plus proches. On peut trouver triste le fait d'observer des chimpanzés pendant vingt ans, de les soumettre à des batteries de tests, cela non pour interroger les chimpanzés au sujet d'eux-mêmes, mais de nous. Le cas du perroquet Alex est tout aussi pathétique : ce perroquet d'une intelligence hors du commun a passé vingt-cinq ans à trier des cubes et des triangles de couleur.

Les philosophes Vinciane Despret et Dominique Lestel ont écrit des ouvrages très intéressants à ce sujet : les animaux sont tributaires des questions qu'on leur pose. Une autre raison de travailler sur les primates était que les cétacés, réputés très intelligents, exigeraient du chercheur qu'il apprenne à plonger et à rester longtemps en immersion, tout en se déplaçant à 25 nœuds : évidemment, ce chercheur a des capacités inférieures à celles d'une baleine bleue dans ce domaine.

Donc, ne peut-on simplement parler de capacités différentes ? Le fait de laver les patates douces est-il supérieur ou inférieur à celui d'inventer la pomme de terre frite ? Le zèbre a-t-il des capacités supérieures ou inférieures à celles de l'impala ? Le problème, ici, est celui de vouloir hiérarchiser en permanence les actes et les formes d'intelligence ou de pensée, ce qui a fait les beaux jours du racisme scientifique classant les cultures humaines de la sauvagerie à la civilisation.

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