Pascal Désamais (Isara-Lyon) : "Trouvons les clés pour nourrir le monde"

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(Crédits : Laurent Cerino / ADE)
[1/6] À l’heure où les enjeux climatiques et alimentaires conduisent à repenser les modèles de production, l’Institut supérieur d’agriculture et d’agro-alimentaire Rhône-Alpes (Isara-Lyon) - qui fête ses 50 ans - entend participer à ces transformations afin de changer, "à son échelle", la face du monde. L’école d’ingénieurs croit ainsi en l’agroécologie adaptée à toute la chaîne de valeur. Un concept qui pourrait répondre aux futures attentes et dont Pascal Désamais, son directeur, défend la pertinence et la singularité. Premier volet de notre série consacrée à l'agriculture, l'agroalimentaire et l'environnement.

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ACTEURS DE L'ECONOMIE-LA TRIBUNE. En 50 ans, le monde a été bousculé d'un point de vue tant technologique, environnemental que sociétal. Comment l'école s'est-elle adaptée à ces évolutions et aux pratiques nouvelles auxquelles elle a dû faire face ?

PASCAL DESAMAIS. Lorsque son environnement se développe autour de soi, il faut savoir se raccrocher à ses fondations, à sa mission, à ses valeurs et à sa raison d'être. Notre mission première est de former des ingénieurs adaptés aux besoins des filières agricoles et alimentaires. C'est pour cela que l'Isara a été créé en 1968 à l'initiative des milieux professionnels de nos secteurs d'activités. À cette époque, l'agriculture française devait produire de manière intensive car elle avait à répondre à un fort besoin en matière d'alimentation de la population résultant de l'après-guerre.

Pour s'inscrire favorablement dans ce mouvement, elle avait besoin d'un accompagnement que nous avons pu apporter grâce à des formations adaptées. École au statut d'association à but non lucratif, nous fonctionnons comme une PME de l'enseignement supérieur sans cesse dans la prospective et la réactivité.

Entre hier et aujourd'hui, les formations ont évolué vers davantage de professionnalisation. Concrètement, quelle est la différence entre un ingénieur de l'Isara diplômé en 1968 et un autre sortant de l'école en 2018 ?

Hier, les professionnels nous demandaient des profils d'ingénieur avec des niveaux technique et scientifique solides. Aujourd'hui, ils recherchent des ingénieurs qui possèdent également un profil de manager. C'est la raison pour laquelle nous avons continué à développer les sciences sociales et de gestion dans nos cursus. Nous avons aussi mis en place des doubles diplômes en partenariat avec des écoles de management afin d'offrir aux futurs ingénieurs des compétences plus larges et complémentaires, essentielles pour leur futur.

Afin de répondre aux enjeux sociétaux majeurs de nos filières en matière d'alimentation et d'environnement, notre projet pédagogique s'appuie dès lors sur quatre piliers fondamentaux : une formation scientifique, professionnelle et responsabilisante ; le lien privilégié avec les milieux professionnels ; l'ouverture à l'international ; l'accompagnement des élèves dans leur projet professionnel, vers l'employabilibilité.

Ces profils d'ingénieur-manager sont-ils mieux armés pour gérer une exploitation agricole que ne l'étaient les paysans hier ?

Conduire une exploitation revient à conduire une entreprise. Cela a toujours existé. Néanmoins, les conditions ne sont pas les mêmes aujourd'hui. Les exploitants agricoles ont dû intégrer davantage les aspects techniques, managériaux, financiers et de communication, nécessitant des compétences différentes de celles d'hier. Ils doivent ainsi mieux appréhender leur environnement et leur marché.

Longtemps, si les agriculteurs ont utilisé des produits phytosanitaires, c'est parce qu'on leur demandait de produire intensivement pour nourrir la France et qu'ils n'avaient pas vraiment d'autres solutions. Ils ne le faisaient pas par plaisir. L'industrie devait aussi réagir avec des "productions de masse". Aujourd'hui, les choses ont bien changé. Nous sommes dans une phase de mutations profondes qui les amènent à s'adapter et à prendre en compte d'autres aspects.

Ce métier reste passionnant, mais demeure toutefois très exigeant. Les jeunes qui s'installent comme agriculteurs ont du courage, car à l'heure actuelle, pouvoir vivre de ce travail demande une nouvelle approche. Pour s'en sortir, ils doivent innover, créer de nouveaux circuits de commercialisation, anticiper, etc., afin que la chaîne de valeur offre une répartition plus satisfaisante et qu'ils puissent vivre décemment de leur métier.

La nouvelle génération d'agriculteurs, partant en connaissance de cause, comprend-elle plus facilement ces nouveaux défis (nourrir des populations grandissantes, respect des ressources naturelles, nouvelles attentes, développement des marchés, etc.) auxquels elle doit et devra faire face ?

Les jeunes diplômés d'écoles ou de lycées agricoles appréhendent le métier différemment et sont vraiment ouverts au monde qui les entoure. Ils cherchent d'autres marchés, d'autres façons de produire en lien avec les problématiques agroécologiques, notamment. Nous observons une vraie évolution des comportements et des pratiques.

Les agriculteurs doivent réagir, être encore plus entrepreneurs et innovateurs afin de nourrir la planète et réussir à préserver la biodiversité, les sols, et l'eau. Agriculteur est un métier d'avenir, je n'en doute pas. Tout comme le secteur de l'agroalimentaire, qui, lui aussi, doit s'adapter.

Pour nourrir les neuf milliards d'êtres humains à l'horizon 2050, préserver les ressources de la planète et la biodiversité, l'innovation donne-t-elle toutes les clés ?

Il n'existe pas un modèle unique, mais plusieurs devant être complémentaires afin de pouvoir répondre aux attentes et aux besoins des consommateurs qui ne sont et ne seront pas les mêmes. Demain, nous devrons faire en sorte de concilier productivité et agriculture écologique. Deux dimensions qui ne doivent pas être antinomiques, mais au contraire source d'avancées. Avec la recherche et le développement, nous pouvons ainsi trouver les moyens de nos ambitions.

Une solution, selon vous, pourrait se trouver dans l'agroécologie, un domaine de recherche dans lequel l'école est devenue une référence. Un concept longtemps qualifié de "marginal" ou de "bobo", qui finalement intéresse entreprises et agriculteurs.

Nous sommes convaincus que l'agroécologie est l'un des moyens éclairés de répondre aux enjeux environnementaux, sociétaux et économiques. D'ailleurs, depuis 2008, nous l'avons affiché comme l'un des deux domaines d'excellence de l'école. Les regards ont changé puisque nous avons montré, grâce à nos équipes de recherche qui travaillent sur ce concept, sa pertinence.

Nous avons la capacité aujourd'hui de produire des matières premières et de les transformer en faisant attention à notre planète. Personne ne souhaite l'abîmer. Nous observons donc une vraie tendance de fond dans les changements de mentalité tant du côté des industriels que du côté des agriculteurs. C'est aussi une question de survie et de compétitivité pour eux.

Les transformateurs travaillent de plus en plus avec les producteurs en amont dans le cadre de contrats ou de partenariats sur des critères agroécologiques. De quoi bâtir une relation pérenne et intelligente entre eux. Autre exemple : nous avons créé un fonds de dotation baptisé Terra Isara dans lequel de nombreuses entreprises sont présentes. Il a pour objectif de réunir des ressources afin de former, d'innover et d'entreprendre dans la production d'aliments sains, en préservant les ressources naturelles, et en faisant en sorte que les opérateurs tout au long de la filière, et notamment les agriculteurs, vivent correctement de leur travail. Une démarche qui est pleinement en phase avec la philosophie de l'agroécologie.

L'Isara va-t-elle changer la face du monde ?

À notre échelle de PME de l'enseignement supérieur, nous essayons seulement de contribuer à y parvenir en cohérence avec nos convictions. Nous pensons que l'agroécologie est un moyen pour résoudre les problématiques environnementales, alimentaires et nutritives.

L'agroalimentaire vit, elle aussi de son côté, un bouleversement en profondeur avec des pratiques alimentaires modifiées, des produits innovants et des besoins nouveaux. Sommes-nous devant une révolution ou une évolution ?

Il ne s'agit pas d'une grande révolution, mais plutôt d'une conjonction de différentes tendances de fond, dont trois qui me semblent essentielles : l'alimentation durable, la transition numérique également bien présente dans nos secteurs d'activités et le lien alimentation-santé.

Pour cette dernière, il s'agit à la fois de prévenir des pathologies graves, d'intégrer le vieillissement démographique et une recherche de bien-être. On arrive donc à une prise de conscience générale de l'importance d'une alimentation plus saine, loin d'un effet de mode.

Ces problématiques sont devenues plus prégnantes qu'il y a quelques années, et n'occultent en rien la notion de plaisir. Il s'agit d'une évolution des pratiques et des intérêts à laquelle l'école est attentive aussi ; elle travaille à fournir des solutions, toujours dans une démarche nutritive, de qualité, de santé, d'environnement et de productivité.

Nous expérimentons, recherchons, développons, créons de nouveaux procédés. Ce serait une erreur de ne pas le faire. De cette manière, nous pouvons contribuer à trouver des clés pour nourrir le monde.

Vous êtes donc plutôt confiant dans l'avenir des filières agricoles et agro- alimentaires ?

La nature est faite de biodiversité. Le monde économique doit l'admettre et être capable d'identifier que, pour résoudre ces enjeux, les modèles sont différents et nombreux. Il faut maintenir cette volonté et cette diversité composée de PME, TPE, startups, agriculteurs et grands groupes qui trouveront de nouveaux modèles de production et de commercialisation. C'est pourquoi l'Isara s'est pleinement engagée sur le volet de l'entrepreneuriat.

L'agroécologie et les systèmes alimentaires durables sont les deux domaines de recherche dans lesquels l'école a acquis une légitimité forte sur la scène française et internationale. Demain, quel champ pourriez-vous investir ?

D'un côté, nous avons l'agroécologie, de l'autre les systèmes alimentaires durables. Tout l'objectif à l'avenir est de mieux relier les deux domaines afin d'apporter des réponses sur l'ensemble de la chaîne de valeur de l'alimentation. Nous ne sommes qu'au début de la démarche. Et pour y parvenir au mieux, nous devons faire en sorte d'obtenir un meilleur maillage de ce qui se fait dans les mondes agricole et agroalimentaire. Lorsque les industriels s'engagent auprès des agriculteurs, un pas est franchi, car ils se parlent dans un langage gagnant-gagnant. Je crois ainsi dans les startups et dans l'ouverture d'esprit des porteurs de projets pour intégrer cette dimension partenariale dans leur échange.

L'école inculque cette ouverture d'esprit. Pour vous, elle doit aussi se construire en s'obligeant à regarder ce que font les autres établissements et professionnels étrangers. L'international est-il devenu une étape incontournable pour les futurs ingénieurs en agriculture et en agroalimentaire ?

Demain, nos élèves auront à travailler avec ou à l'international. Comment se nourrit-on ailleurs ? Comment produit-on ? Quels sont les circuits adaptés ? Un semestre à l'étranger est intégré dans le cursus de nos ingénieurs et nous constatons qu'ils reviennent grandis de ces périodes internationales, renforcés avec des idées nouvelles. L'agriculture et l'agroalimentaire sont des sujets universels, et il est bon de s'inspirer des pratiques des autres.

L'école se doit ainsi d'accompagner ses élèves. Mais elle se doit aussi d'accueillir un plus grand nombre d'étudiants étrangers ; pour ce faire, nous allons renforcer nos liens de coopération et nous appuyer sur le réseau de la Fédération des écoles supérieures d'ingénieurs en agriculture (Fesia), à laquelle nous adhérons avec l'Esa d'Angers, l'Isa de Lille et l'EI Purpan de Toulouse. À plusieurs, nous sommes visibles et meilleurs.

Demain, l'Afrique fera partie des grandes puissances de la scène internationale. Sur le plan de l'alimentation, les enjeux sont nombreux. Avez-vous une attention particulière pour ce continent ?

On ne pourra pas passer à côté de ce continent. Les enjeux et besoins futurs s'écrivent notamment là-bas. Le nombre d'étudiants va fortement croître, et nous réfléchissons donc à la manière dont nous pouvons travailler ensemble à une présence, en Afrique francophone, mais aussi anglophone. Je ne crois pas que ce soit en accueillant des étudiants africains que nous arriverons à résoudre leur problématique, mais plutôt en travaillant avec des partenaires sur place. Là non plus nous n'irons pas seuls.

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