Étienne Klein : "Le Progrès est en voie de disparition"

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(Crédits : Hamilton / Réa)
Le Progrès a perdu sa majuscule. Voilà, juge Étienne Klein, le symptôme du dépérissement du Progrès, maltraité par une multitude de venins qui défigurent l’héritage des Lumières, déconsidèrent la science, marchandisent la recherche, mutilent l’essence humaniste, empoisonnent la destination universelle et démocratique dudit progrès, désormais abandonné au fantasme de l’innovation. Le philosophe des sciences – directeur de laboratoire au CEA et professeur à Centrale Paris – exhorte à s’extraire de la "conscience malheureuse" et des multiples schizophrénies auxquelles tout citoyen responsable est menotté, à réinsuffler un "réservoir d’humanité" dorénavant atone, à réhabiliter une éthique de la connaissance et à ressusciter un futur aujourd’hui "en jachère intellectuelle." In fine, à réveiller la possibilité d’un avenir. Ainsi, et au prix d’un courage que l'auteur de Le pays qu'habitait Albert Einstein (Actes Sud) juge désormais impérieux, il apparaît possible de réenchanter le Progrès. Avec un P majuscule.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Raréfaction des vocations, discrédit parmi les citoyens, maltraitance par les médias, traitement inapproprié au sein de l'Éducation nationale... la science est l'objet simultanément de "conflits violents" et "d'indifférence massive" au sein de la société. L'image, prestigieuse, de la science est désormais "brisée", notamment parce qu'elle ne s'exprime plus hors ou au-dessus de la société, mais au sein d'une société "que plus personne ne sent être vraiment la sienne." Le Progrès est en crise. Crise de légitimité autant que de reconnaissance...

Etienne Klein. Il y a déjà au moins une crise autour du mot "progrès" lui-même. Le sociologue Gérald Bronner m'a montré récemment un graphique qui illustre très bien qu'à partir des années 1980, la fréquence du mot "progrès" dans les discours publics commence à décroître, et que ce mot finit par être largement détrôné par le mot "innovation", au point d'avoir aujourd'hui quasiment disparu.

Lorsque j'étais étudiant à Centrale Paris, les mots qui revenaient sans cesse dans la bouche de nos professeurs étaient découverte, invention, application, brevet... Le terme d'innovation ne faisait pas partie de leur vocabulaire. Or, aujourd'hui, c'est bien lui qui est devenu omniprésent dans les discours publics comme dans l'apprentissage des sciences, et qui s'est même substitué au "progrès". Comment, à partir de quels événements, en vertu de quels phénomènes, ce renversement sémantique a-t-il pu se produire ? Comment en est-on venu à quasiment supprimer ce mot qui a pourtant été emblématique de la modernité pendant quatre siècles ?

Parce que le progrès est au cœur des "relations science-société", le mépris que la société toute entière lui confère constitue donc incontestablement un révélateur de son état de santé, et même de l'insalubrité de la civilisation...

Dans le registre des causes, il y a certainement l'évaporation, et même la disparition, de toute philosophie de l'histoire. La chute du mur de Berlin a dans un premier temps instillé la conviction qu'un monde homogène et stable allait s'imposer, qui sonnerait comme la fin de l'histoire. Or l'idéologie du progrès, dans son énoncé même, réclame une philosophie de l'histoire, une configuration du futur qui soit en relation avec le passé et le présent. Croire au progrès, c'est considérer qu'on peut relativiser le "négatif", que le "pur négatif" n'existe pas, car il n'est jamais que le ferment du meilleur, il est ce sur quoi on va pouvoir agir pour le sortir de lui-même, c'est-à-dire, justement, de sa négativité. Se déclarer progressiste ou moderne, c'est donc croire que la négativité contient une énergie motrice que nous pouvons utiliser pour la transformer en autre chose qu'elle-même.

Mais le progrès n'est pas l'utopie : il réclame, lui, qu'un chemin soit tracé qui permette d'atteindre concrètement un état du futur qui soit à la fois crédible et attractif. Le progrès apparaît ainsi comme une idée à la fois consolante et sacrificielle. Consolante, comme le détaille Emmanuel Kant, parce qu'elle nous aide à supporter les malheurs du présent en faisant miroiter l'avènement d'un monde meilleur pour nos enfants. Et sacrificielle, car l'avènement concret de ce futur configuré à l'avance n'est pas automatique : il nécessite un labeur. Consolation et sacrifice sont ici entrelacés car l'idée du progrès suffit à donner un sens aux sacrifices qu'elle impose. En d'autres termes, elle rend l'Histoire "humainement supportable". J'aime cette formule de Luc Ferry : "Croire au progrès, c'est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d'un futur collectif." Or, qui, aujourd'hui, parvient à dessiner un futur collectif qui soit aussi un véritable dessein, à la fois désirable et crédible pour la société tout entière ?

Ce qui fait dessein et donc futur communs au sein d'un groupe social - qu'il s'agisse d'une famille, d'une nation, de la population de la planète - peut être prosaïque. Vit-on notamment le contrecoup du basculement dans le troisième millénaire post Jésus-Christ ?

En effet, l'une des explications est peut-être d'ordre purement numérologique. Lorsque j'étais adolescent, dans les années 1970, les magazines Tintin, Spirou ou Pilote que je dévorais ne cessaient de faire référence à l'horizon de l'an 2000. Cette perspective était l'objet de fantasme, d'imagination, de prospective. Elle plaçait chacun de nous presque dans l'obligation de se projeter, de se représenter dans ce "futur" qui était déjà agissant dans notre présent. Ainsi pouvions-nous tracer un chemin existentiel personnel entre notre présent d'alors et cet an 2000 - nombre certes arbitraire, mais symbolique car bien rond - vers lequel nous courions.

Or, désormais, à quelle échéance numérique pourrions-nous indexer, charpenter, inventer un dessein enthousiasmant, qui deviendrait "notre" futur ? 2020 ? Cela fait un peu court.  2050 ? Peut-être, mais qu'y mettre ? 2100 ? Trop loin... Le futur est donc laissé en jachère intellectuelle et libidinale. Or, tout comme la nature, il a horreur du vide. Il se laisse donc investir par toutes sortes de hantises et de perspectives catastrophiques. Victime de notre vacuité projective, il nous est devenu très difficile de le penser, donc de le construire.

Ce qui distingue notamment l'innovation du progrès ? Le premier n'est qu'un levier du second, et ce dernier est censé être nimbé d'un sens, d'une utilité sociétale, d'une dimension humaniste. Or aujourd'hui l'innovation occupe bel et bien tous les espaces - dans l'entreprise, les médias, la classe politique, les établissements d'enseignement supérieur... -  et muselle l'expression et la reconnaissance du progrès. Le culte de l'innovation omnisciente fait des ravages, et c'est lui que l'on charge d'occuper cette "vacuité mortifère"...

Vous avez raison, je crois. Le présentisme furieux dans lequel nous nous complaisons mutile notre capacité à nous projeter vers l'avant, en direction de notre au-delà temporel. Il nous faudrait un rattachement symbolique au monde et à son avenir. Est-ce parce qu'un tel rattachement fait aujourd'hui défaut que le mot progrès disparaît ou se recroqueville derrière le seul concept d'innovation, désormais à l'agenda de toutes les politiques de recherche ?

En 2010, la Commission européenne s'est fixé l'objectif de développer une "Union de l'innovation" à l'horizon 2020. Le document de référence commence par ces lignes : "La compétitivité, l'emploi et le niveau de vie du continent européen dépendent essentiellement de sa capacité à promouvoir l'innovation, qui est également le meilleur moyen dont nous disposions pour résoudre les principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés et qui, chaque jour, se posent de manière plus aigüe, qu'il s'agisse du changement climatique, de la pénurie d'énergie et de la raréfaction des ressources, de la santé ou du vieillissement de la population".

En somme, il faudrait innover non pour inventer un autre monde, mais pour empêcher le délitement du nôtre actuel. C'est l'état critique du présent qui est invoqué et non pas une certaine configuration du futur, comme si nous n'étions plus capables d'expliciter un dessein commun. L'argumentation s'appuie en effet sur l'idée mortifère d'un temps corrupteur, d'un temps qui abîme les êtres et les situations. Or une telle conception tourne le dos à l'esprit des Lumières, pour qui le temps est au contraire constructeur, à la condition, bien sûr, qu'on fasse l'effort d'investir en direction d'une certaine représentation du futur.

Les nanotechnologies en sont l'illustration, la science apparaît désormais comme étant soit un salut soit une catastrophe. Est-ce un "reniement coupable", une "bouderie passagère", un "salutaire sursaut de lucidité" ? Entre technophiles et technophobes, entre culte de la technique et célébration de la nature, entre nihilisme sectaire et sacralisation aveugle, un chemin se dessine-t-il ?

Nous ne sauverons pas ce qui doit l'être par moins de connaissances. Alors cessons de considérer que la connaissance serait par essence pathogène : elle possède une valeur intrinsèque, indépendante de l'usage que l'on fait d'elle. Savoir, c'est toujours mieux qu'ignorer, non ? D'autant que nous ne préserverons pas la biodiversité avec la biologie de Pline l'Ancien, ni ne stabiliserons le climat avec la physique d'Aristote.

Envisager le progrès demain exige au préalable d'établir un inventaire de ce qu'il a été par le passé. Or au XXe siècle, toutes sortes d'événements ont démontré que la rhétorique classique du progrès et la philosophie des Lumières ne fonctionnaient plus très bien. La science nous a notamment dotés des moyens de dompter et d'épuiser la nature, de la vider de ressources qui ne se renouvelleront pas, donc d'engager des actions que nous ne maîtrisons plus vraiment : le contrôle de leurs répercussions nous échappe en partie.

Nous avons également compris qu'il n'y a pas d'embrayage automatique entre les différentes formes de progrès : la conviction, jusqu'alors honorée, que le progrès technologique engendre le progrès matériel qui engendre le progrès moral qui engendre le progrès politique qui engendre le progrès humain qui engendre le progrès civilisationnel, a vécu.

Cela peut-il signifier la mort du progrès ?

Je ne me permettrai pas une réponse définitive, car je crois qu'avec un peu de travail, on pourrait réactiver la positivité que ce mot contient. En 1987, le philosophe Georges Canguilhem publiait un article intitulé "La décadence de l'idée de progrès". Il y présentait la notion de progrès selon deux phases différentes. La première phase, formalisée par les philosophes français du XVIIIe siècle, s'attache à décrire un principe constant de progression potentiellement infinie. Son modèle est la linéarité et la stabilité, et son symbole est la lumière.

La seconde phase apparaît lors de l'établissement au XIXe siècle d'une nouvelle science, la thermodynamique, associée aux phénomènes irréversibles, faisant apparaître une dégradation de l'énergie. Un principe d'épuisement vient alors remplacer le principe de conservation qui était mis en avant lors de la première phase. Son symbole devient la chaleur, d'où l'idée d'une décadence thermodynamique de la notion de progrès : la lumière se dégrade en agitation thermique. Or, croire au progrès implique en toute logique qu'on lui applique l'idée qu'il incarne. Mais alors, grâce à quel nouveau symbole pourrions-nous faire progresser l'idée de progrès ? Sa belle anagramme devrait suffire à nous motiver : le degré d'espoir.

D'aucuns scientifiques estiment d'ailleurs que l'humanité atteint les limites de sa faculté à produire du progrès. Qu'il s'agisse d'espérance de vie, de découvertes disruptives, et même d'intelligence, l'époque serait à son apogée. Est-ce crédible ? Et peut-être souhaitable ?

La stagnation des performances sportives, par exemple des records en athlétisme, semble le démontrer en partie. L'espèce humaine atteint peut-être aussi ses limites en matière d'espérance de vie ou de taille. Cela signifie-t-il pour autant l'inhumation de l'idée de progrès ? Non, car le progrès, ce n'est pas "toujours plus", mais "toujours mieux pour tous".

Les philosophes des Lumières, ses pères fondateurs, avaient théorisé le principe d'une diffusion du progrès au sein du genre humain tout entier. Diffusion temporelle et spatiale, c'est-à-dire au bénéfice des générations ultérieures mais aussi de tous les contemporains - et c'est peut-être d'ailleurs dans ce dernier registre que l'idéal du progrès subit la plus éprouvante trahison. Or le constat est que, même si certains effets trompeurs de la mondialisation masquent la chose, l'humanité n'est pas devenue homogène, le progrès n'a pas colonisé l'entièreté de l'humanité. Plus d'un milliard d'êtres humains aujourd'hui vivants n'ont encore jamais vu une prise de courant électrique. Ce qui laisse une sacrée marge de progrès au... progrès, du moins au progrès technique.

Le temps d'une "pause" est donc peut-être (bien)venu. Ce qui d'ailleurs permettrait de confondre les irréductibles du progrès, convaincus que la production ininterrompue d'innovations suffit à juguler les dégâts - environnementaux notamment - provoqués par l'Homme...

Cette perspective de "pause" est intéressante, mais à la condition de préciser ce à quoi on veut...

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Commentaires
a écrit le 21/03/2017 à 22:44 :
Texte passionnant et très éclairant ! Chapeau !
a écrit le 14/03/2017 à 15:11 :
Le collectif et le commun SONT les ennemis simplement de ceux qui ont gagné dans ce système. Néanmoins, tout comme dans les années 30, nous savons maintenant qu'ils perdront.
a écrit le 14/03/2017 à 13:15 :
C'est une excellente analyse, merci beaucoup. Bon certes on voit bien que ce monsieur est Kantien et du coup avec un peu d'efforts on pourrait condenser ce très long papier. Je ne le dis pas pour critiquer bien au contraire, une telle réflexion mériterait d'être lue par le plus grand nombre tellement elle est belle car fondée et solide, chapeau ça fait vraiment plaisir de lire des propos denses qui nous remettent en question qui nous font évoluer.

Car l'évolution c'est le propre de l'homme et l'humanité ne pourra pas se permettre de continuer dans cette voie scientifique de la médiocrité engendrée par une recherche privatisée et donc au seul et unique service de la marge bénéficiaire. Non la science, le véritable progrès comme vous le dites se doit être au service de l'humanité et pas à celui des intérêts des milliardaires on est totalement chez les fous.

Le capitalisme surtout dans son aboutissement fatal néolibéral nous mène vers l’aliénation et forcément vers la disparition de l'espèce humaine qui n'est pas faite pour évoluer dans la médiocrité financière, qui est faite pour avancer et pour faire avancer tout le monde.

L'homme n'est pas un loup pour l'homme, le con l'est lui par contre.
a écrit le 14/03/2017 à 8:09 :
Excellent texte, qui mérite largement qu'on s'y attarde et qu'on y revienne !
Enfin des arguments forts et un mot Progrès pour tenter de retrouver un équilibre face à la suprématie de l'Innovation. BRAVO !
a écrit le 14/03/2017 à 7:43 :
Étienne Klein devrait donner l'exemple et déringardiser les dires de la physique quantique fondée sur l'hypothèse médiocre de l'interprétation de Copenhague.

Il pourrait aussi participer à la réhabilitation de Jacques Benveniste, avec le courage en innovation de Luc Montagnier, avec l'enseignement de la mémoire de l'eau à Centrale-Supélec.
Réponse de le 14/03/2017 à 15:18 :
Nous sommes loin de son intervention à l'UNESCO, aux côtés de Luc Montagnier, Marc Henry et Cédric Villani. Il a purement et simplement régressé. C'est son droit, mais il aurait dû s'abstenir d'écrire ce texte. Le fait de commencer à comprendre Majorana le perturbe ?

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