Jean-Jack Queyranne : "Ecarter Aéroport de Genève du capital d'Aéroports de Lyon serait une erreur historique"

Par Denis Lafay et Maxime Hanssen  |   |  4955  mots
(Crédits : Emmanuel Foudrot / ADE)
A quelques jours du scrutin des Régionales (6-13 décembre) scellant le mariage de l'Auvergne et de Rhône-Alpes, le candidat socialiste et président sortant de cette dernière, Jean-Jack Queyranne, s'affirme "très attentif" au potentiel de développement avec la Suisse. A ce titre, il estime que son dernier mandat a été "proactif", permettant un renforcement de la coopération transfrontalière. Il appelle le Conseil d'Etat de Genève à faire preuve du même engagement que lui-même manifeste "depuis 2004", les deux territoires économiques étant, selon lui, fortement demandeurs de collaboration transversale. Et à ce titre il exhorte l'homologue genevois à prendre une participation dans Aéroports de Lyon. "Le contraire constituerait une erreur historique".

Acteurs de l'économie - La Tribune - L'Agefi : Quelle franche répartition des compétences économiques entre la Région et la Métropole espérez-vous ?

Jean-Jack Queyranne : Je ne suis pas dans un rapport de soumission. La Région est garante des équilibres du territoire. La Métropole est, pour sa part, une locomotive, dont les wagons sont constitués des multiples territoires d'une région qu'elle ne peut pas « tirer » à elle seule. Elle ne peut donc pas concentrer l'exhaustivité des fonctions. La façon dont la société et l'économie au XXIe siècle évoluent repose sur un fonctionnement en réseaux qui garantit la réactivité. Et cela dans tous les domaines : économique, scientifique, culturel, etc.

Concentrer les pouvoirs serait une erreur politique. Particulièrement à gauche, qui a pour vocation de penser à toutes les classes, pas seulement celle moyenne et urbanisée, mais celles aussi populaire. Lorsque j'ai réalisé, avec le PDG de Somfy, en juin 2013 un rapport pour le gouvernement, on constatait le partage qui pouvait être envisagé : les Régions mettaient le cap sur l'innovation, les agglomérations, villes et départements, se concentraient sur l'immobilier et l'accueil des entreprises.

La Région est en effet le chef de file de l'innovation. Elle exerce sur un vaste territoire, grâce à sa capacité de mise en réseau. La filière des biotechs, qui réunit les expertises grenobloise et lyonnaise, en est l'exemple. La prospection des entreprises et leur accueil relèvent, quant à eux, de la Métropole. Cependant, la distinction entre les deux responsabilités peut parfois être difficile à établir. Il faut donc travailler en partenariat sur ces sujets.

Un sujet, majeur, pourrait vous opposer frontalement à la Métropole. En Auvergne, les peurs ou les rejets pullulent quant à l'aspiration par et vers l'agglomération lyonnaise des centres décisionnels. Comment, en tant que président de la Région, agirez-vous ?

Nous allons d'abord élaborer le schéma de développement économique, en concertation avec tous les territoires. La Région doit être garante de deux leviers : l'équilibre, car il ne s'agit pas de dépouiller les territoires, et la coopération.

Regardons de l'autre côté des Alpes. L'une des forces économiques du nord de l'Italie est le dynamisme de Milan, plus fort que celui de Lyon. Mais aussi et surtout, il est composé des districts industriels, d'un tissu présent maillant un vaste territoire et plusieurs villes qui fondent ainsi sa réactivité et sa souplesse.

Cette réactivité et cette souplesse, ce sont celles aussi de la mécatronique dans la vallée de l'Arve, de la plasturgie à Oyonnax, mais aussi des évolutions d'Iveco à Annonay ou de réussites d'entreprises comme Fermob. Tout cela doit être mis en relation avec la Métropole de Lyon.

Quelle est votre stratégie d'investissement en matière économique ? Comment renoncerez-vous à la tentation du saupoudrage quand la réalité exige la concentration sur des secteurs clés (numérique, nucléaire, aéronautique, biotechnologies, pharmacie, etc.) ?

La réussite majeure aujourd'hui, ce sont les pôles de compétitivité et les clusters, qui depuis 10 ans entraînent les PME dans une dynamique stimulante. Les politiques économiques à conduire doivent s'appuyer sur ce qu'ils représentent. Une critique surgit : la diversité de la région Rhône-Alpes n'était-elle pas un signe de faiblesse ? Je ne le crois pas. De belles réussites caractérisent les différentes filières, et les pôles et clusters sont appelés à travailler de plus en plus ensemble, car les secteurs ne sont pas cloisonnés. Quant à la tentation de saupoudrage du financement, nous y avons résisté. Pour preuve, le Fonds régional d'investissement, qui doit aider les PME à devenir des ETI.

Vous voulez créer un « Airbus européen de la micro-électronique ». Un secteur pourtant en souffrance dans la région grenobloise avec la possible mise à l'arrêt de la division numérique de STMicroelectronics et les vicissitudes de Soitec...

J'ai en effet proposé un "Airbus de la microélectronique" au président de la République. Nous avons eu un entretien avec Emmanuel Macron, ministre de l'Économie, le 10 novembre, et je crois que l'écoute pour porter ce projet a été bonne.

Ce dossier, que nous travaillons également avec nos interlocuteurs allemands de la Saxe, doit être davantage porté, car le niveau d'investissement à réaliser d'ici 2017 est très important. Or sans celui-ci, le risque de voir disparaître la microélectronique européenne est réel.

La politique du maire Eric Piolle affole les décideurs économiques de Grenoble, particulièrement ceux des secteurs (nano, biotechnologies, etc.) qui sont dans le viseur écologique et qui font une grande partie de la vitalité et de la réputation économiques de l'agglomération. Cette municipalité est-elle un obstacle à vos objectifs de développement ?

Il y a un an, Grenoble figurait dans le top 5 mondial des villes dans la catégorie innovation, récompensée pour un esprit et une culture tournés vers la recherche, vers l'intelligence scientifique et économique. La nouvelle municipalité est arrivée avec des a priori sur ces sujets, mais elle va évoluer. Elle doit évoluer. Car le risque de décrochage existe.

Les milieux économiques font pression, en ce sens, sur Éric Piolle ; il ne lui est pas demandé de renoncer à ses ambitions aux plans écologique et de la qualité de vie, simplement il doit veiller à ne pas entériner de reculs en matières économique, scientifique et culturel.

A l'est, les décideurs économiques des Savoies semblent déterminés à collaborer bien davantage vers la Suisse que vers la nouvelle grande région. Comment vous inscrirez-vous dans cette réalité ? Comptez-vous œuvrer à « ramener les brebis (haut) savoyardes dans le vaste troupeau régional » ? Accentuerez-vous le développement du grand Genevois (212 communes des deux côtes de la frontière) et le rayonnement du futur pôle métropolitain du Genevois français (120 communes françaises du Grand Genevois) ?

La région est entrée dans le comité franco-genevois en 2004. Nous avons été les acteurs importants pour la prise en compte d'une organisation franco-genevoise. Et nous avons fait bouger les lignes. Le CEVA (Cornavin - Eaux-Vives - Annemasse) Transexpress ne serait pas en route si la Région ne s'était pas engagée. Par notre action, nous avons également motivé le Conseil départemental de la Haute-Savoie à s'engager financièrement sur ce dossier.

J'ai également soutenu l'Arc syndicat mixte (en faveur de la coopération transfrontalière, NDRL) qui était considéré, au départ, comme un dispositif improductif. Il s'est structuré : 120 communes sont désormais affiliées. J'ai voulu signer, alors que je n'étais pas obligé, un contrat métropolitain avec le Franco-Genevois. C'était un grand projet 2007-2014. Nous avons été, sur ce plan proactif. Nous avons également été l'interlocuteur du Conseil d'État de Genève afin de rapprocher la coopération avec l'État français. Enfin, en dix ans, les fonds frontaliers ont fortement augmenté. Bref, nous avons « mouillé la chemise » !

L'arrivée de la Région a été un facteur de représentativité. Il faut organiser, du côté français, notre présence dans le grand Genève. Et ne pas être à l'arrière-cour. C'est ce discours que nous avons voulu porter. La structuration du pôle d'Archamps et la création de l'Institut de formation en soins infirmiers d'Ambilly en sont l'illustration.

Le Conseil d'État de Genève est inquiet des répercussions de la nouvelle grande région française, et menace de ne pas poursuivre ses engagements financiers (240 millions d'euros) au profit du développement transfrontalier si la Région réduit sa contribution. Comment en effet ferez-vous pour assumer cette charge au bénéfice du « riche » territoire (haut) savoyard quand les territoires plus "pauvres" d'Auvergne vous solliciteront ?

J'attends un engagement plus ferme du Conseil d'État sur le territoire franco-genevois. Le déblocage de ces fameux 240 millions d'euros attend d'ailleurs qu'une majorité politique se dégage, et les manifestations du nouveau taux de change motivent les Genevois à réclamer des contreparties supplémentaires.

Depuis 2004, le développement de ce territoire est l'une de mes principales orientations politiques. Un million d'habitants y vit, et les possibilités y sont substantielles. Et la Suisse a elle-même besoin de se développer du côté rhônalpin.

Dans le cadre du processus de privatisation de l'aéroport de Lyon Saint Exupéry, êtes-vous alors favorable à une prise de participation stratégique de l'aéroport de Genève, ouvrant la voie à une démultiplication des flux entre les deux agglomérations et sur le territoire commun ?

Je suis favorable à l'ouverture au capital, car l'État n'a pas rempli ses obligations vis-à-vis de l'Aéroport de Lyon. La 8e région d'Europe ne peut pas se satisfaire du 51e aéroport. Il y a là un dysfonctionnement énorme. J'ai cru, au départ, qu'une collaboration avec Aéroports de Paris pourrait conduire à désengorger les sites de Paris et ainsi transférer une partie du trafic vers Lyon. Ce ne fut pas le cas, et ce n'est pas la stratégie de l'actuel Pdg Augustin de Romanet.

Il y a plus d'un an, j'ai dit au président du Conseil d'État de Genève, autorité dont dépend l'aéroport de Genève, qu'il fallait réfléchir à une coopération concrète avec Lyon. D'ici une trentaine d'années, les plateformes, je l'espère desservies par une liaison ferroviaire à la hauteur, travailleront ensemble. C'est une évidence. Je suis donc pleinement favorable à une concrétisation capitalistique dans les prochains mois. Ceux qui décideront de rejeter l'offre genevoise, ou les Genevois qui n'auront pas concouru à cette entrée dans le capital, auront fait une erreur historique.

Le poids des TER dans le budget de la région est substantiel : 25 %. Plus de cinq milliards d'euros ont été investis ces dernières années. La renégociation, compliquée, de la convention avec la SNCF constitue l'un de vos arguments de campagne. Votre vigoureuse réaction n'arrive-t-elle pas trop tard, alors que la SNCF ne respecte pas ses engagements depuis plusieurs années ?

J'ai souhaité qu'on prolonge l'actuelle convention d'un an. Et cela pour trois raisons. La première, c'est que par la loi NOTRe, votée en août, nous disposons de nouvelles responsabilités, et notamment celle des transports départementaux à partir du 1er janvier 2017. La politique dans ce domaine-là doit être conçue en lien avec celle des TER. Deuxièmement, la convention auvergnate arrive à échéance dans un an, et donc cela justifie le prolongement de la nôtre pour synchroniser l'agenda du futur dispositif. Enfin, les propositions de la SNCF ne correspondent pas à nos attentes : elle propose la suppression de certains services et elle veut réinstaller la convention à un point de départ intolérable sur le plan financier. Nous aurons donc d'âpres discussions avec la direction de la SNCF, d'autant plus que nous sommes en droit d'attendre un service, une ponctualité, une qualité générale, et un système d'information sensiblement meilleurs. La SNCF doit se mettre au niveau.

Reconnaissons toutefois que nous sommes sur un réseau fragile. Le succès du TER entraîne des contraintes très fortes, notamment l'entrée sur Lyon, qui justifie 400 millions d'euros d'investissements dans le contrat plan Etat-Région sur la période 2015-2020.

Quels sont vos leviers de négociation ?

La SNCF est en situation de monopole. Mais nous exprimons des exigences. En premier lieu la transparence des coûts, à ce jour invisible. Nous voulons connaître le prix au kilomètre et les frais de structure de la SNCF. Nous avons commandé un audit auprès de concurrents potentiels, dont il ressort que 40 millions d'euros de coût sont jugés trop élevés. 40 millions, c'est 10 % du montant annuel de la convention, alors que la SNCF nous en réclame 40 supplémentaires !

30 milliards d'euros : le coût (minimum) du Lyon-Turin n'apparaît-il pas déplacé au regard des priorités réelles du territoire et des entreprises ? La Région peut-elle, à terme, échapper à un engagement financier en complément de sa mobilisation actuelle ?

La Région n'a pas à financer le tunnel international. Il faudra effectivement trouver des ressources, car, l'état des finances publiques limite le champ d'action. La contribution de l'Europe, sur cette infrastructure de base est déterminante. Les propositions des deux parlementaires, le sénateur Bouvard et le député Destot, vont dans le bon sens.

Sont-elles suffisantes ?

Je l'ignore. En revanche, je sais qu'il faudra aller vers de nouveaux types de ressources. Le tunnel international implique une évolution du système ferré, dans la relation entre les bassins rhodanien et alpin.

Résoudre les problèmes de la ligne Lyon-Grenoble, sur laquelle circulent plus de 200 trains par jour, exige une voie alternative. Il faut saisir toutes les opportunités, et celle de desservir Chambéry en évitant le lac du Bourget en est une.

Il existe trois clefs pour améliorer le système ferré régional. La liaison entre le courant rhodanien et le sillon alpin (le Lyon-Turin) ; le nœud ferroviaire lyonnais ; la ligne TGV entre Paris et Lyon et sa capacité à desservir les bassins roannais et clermontois. Voilà les investissements à conduire dans les quinze prochaines années.

Questions, désormais, de contexte national et de politique locale, qui vont conditionner le scrutin des 6 et 13 décembre. Dans quelle mesure, selon vous, les attentats qui ont ensanglanté la France sont-ils de nature à impacter le comportement des électeurs ?

En premier lieu, je crois qu'il y aura un intérêt supplémentaire pour voter. Les concitoyens ont conscience que ces ignobles attentats visent à atteindre la démocratie. Or, l'un des fondements de la démocratie est le suffrage universel, et voter est bel et bien une forme de résistance. J'espère donc que la mobilisation dans les urnes sera significative.

Le scrutin sera probablement davantage nationalisé, compte tenu de l'émotion qui traverse le pays. Mais j'ai également le sentiment que cela sera un choix très fort de personnalité. En Auvergne Rhône-Alpes, la situation fait qu'il y a une personnalité, Laurent Wauquiez, marquée sur la droite extrême. Sa réaction immédiate suite aux attentats en est une nouvelle démonstration.

A-t-il, selon vous, commis une faute politique en proposant d'interner les « 4 000 personnes fichées pour terrorisme » ?

La "ligne Buisson" s'est affichée là, qui vise à pousser la droite traditionnelle sur les terres du Front national. Il s'agit même de "déborder" le parti frontiste avec des mesures démagogiques et populistes. Mesures qui, sur le coup de l'émotion et de la réaction, peuvent toucher l'opinion, mais qui sont aussi inefficaces qu'impraticables sur le plan juridique.

Le contexte de ces attentats engendre une cristallisation des débats sur la communauté musulmane et sur les migrants. Cela qui pourrait profiter à la fois à Laurent Wauquiez dans la région, et bien sûr, au Front national dans les territoires (PACA, Nord-Pas-de-Calais-Picardie) qu'il est en mesure de conquérir...

Je ne le crois pas. Et si je combats, c'est pour défendre valeurs et convictions républicaines. Face au drame qui endeuille la France, la population a réagi avec maturité, intelligence, sans désigner de fautif, sans faire d'amalgame ni mélanger les situations. Les prises de position de Laurent Wauquiez, en s'attelant sur les thèmes - privilégiés du Front national - de la sécurité et de l'immigration épousent une posture nationale.

En s'enfermant dans cette position, il crée la confusion avec le Front national. Or en 1998-1999, au moment de l'affaire Millon, notre Région n'a-t-elle pas montré, par sa réaction, qu'elle ne voulait pas de cette confusion ? J'ai d'ailleurs été un élément qui a permis de trouver une solution républicaine.

Les déclarations du candidat LR constituent, à mes yeux, une erreur de stratégie politique. Et les électeurs jugeront. J'ai placé ma campagne sous le signe de l'humanisme social, car c'est ce qui caractérise les deux régions qui s'uniront au 1er janvier 2016. Auvergne et Rhône-Alpes sont des terres empreintes d'un esprit de résistance, qui s'est manifesté dans les moments les plus difficiles de l'histoire. Ce sont aussi des terres de mesure, d'équilibre. Ces deux régions refusent les extrêmes.

Certains domaines, notamment de la sécurité, ne sont pas dans le champ de compétences de la Région. En existe-t-il néanmoins, collatéraux du drame parisien - sécurité, dans les transports, dialogue interreligieux, sensibilisation dans les écoles, etc. - dont elle pourrait s'emparer ?

Le combat à mener est double : sécurité et culture. Et dans ces domaines, la Région a des responsabilités. Dans les TER, qui relèvent du champ de compétences des régions, j'ai pu constater que les services de police (une centaine d'agents) et ceux de la Sûreté ferroviaire (environ 190 agents du Suge, relevant de la SNCF) travaillent en bonne coordination dans les gares. Les trains et l'ensemble des gares rénovées sont équipés de systèmes de vidéosurveillance. Rappelons toutefois qu'au contraire des municipalités, la Région n'a aucune autorité « policière ».

Dans les lycées, les 5 800 collaborateurs d'Auvergne et de Rhône-Alpes qui composent la communauté éducative ont été sensibilisés à participer à la prise de conscience collective post-13 novembre. D'aucuns parmi les candidats aux Régionales ont proposé d'installer des barrières électroniques devant les établissements. Cela correspond-il à l'attente réelle des familles ? Non. Est-ce souhaitable et réaliste ? Non.

La réalité, en définitive, est bien loin de celle que Laurent Wauquiez a voulu décrire, affirmant sur son site internet que les trains étaient attaqués en permanence et que 7 600 agressions avaient été recensées. Ce chiffre n'est pas faux. Sauf qu'il désigne les délits perpétrés sur tout le sud-est de la France et dans tous les modes de transports... Est-il normal qu'un conseiller d'État puisse tenir de telles inepties ?

Et sur le plan culturel, que proposez-vous ?

Le terreau culturel est fondamental, car de lui dépend en grande partie la fertilisation ou au contraire l'éradication du djihadisme en France. Et il interroge la situation d'un certain nombre de banlieues. Dissuader les jeunes d'être enrôlés par des prédicateurs et les couper de la tentation mortifère de s'engager dans le djihad passe en partie par un travail culturel, éducatif et sportif.

Quels sont les symboles que les terroristes ont frappés à Paris ? Celui du sport au Stade de France et celui de la culture au Bataclan. L'incarnation de deux valeurs qui s'inscrivent contre la barbarie et en faveur desquelles le Conseil régional doit continuer de s'investir, tout comme d'ailleurs au profit de la politique de la ville. Il faut soutenir tout ce qui concourt à l'action éducative, de l'école à l'emploi.

Donné perdant au sortir de l'été, vous êtes au coude-à-coude avec votre adversaire désigné Laurent Wauquiez. A quels éléments attribuez-vous ce revirement, dans un contexte national défavorable ? Sur quoi fondez-vous aujourd'hui la possibilité d'une victoire objectivement - et même au fond de vous, rapporta votre propre entourage - très improbable il y a deux mois ?

Même dans mon propre camp, la défaite m'était promise... J'ai toujours été réaliste, et ai affirmé que je m'engageais parce que j'avais une chance de l'emporter. Je ne pouvais pas déserter le combat, surtout à l'aune de mon bilan, de ce que nous avons développé depuis un an avec René Souchon - président de la région Auvergne, NDLR -, et de la nécessité de proposer une alternative à la droite extrême et à l'extrême droite. C'est pour cette raison que nous avons mené la campagne, dès juillet, sur le thème "Nous c'est la région".

Le fait que je sois au coude à coude avec Laurent Wauquiez révèle un affrontement de personnalité. Cette région réclame une personnalité rassurante, bienveillante, tolérante, intègre, ouverte. Exactement ce que la droite (ultra)sarkoziste, victime des outrances nationales et régionales, n'imprime plus. Deux droites s'affrontent bel et bien : celle de Nicolas Sarkozy et celle d'Alain Juppé...

...Et il y avait la droite de Michel Barnier, candidat à l'investiture et écarté par les instances de désignation nationales. Seriez-vous allé au combat si l'ancien Commissaire européen s'était présenté ?

Michel Barnier a été éliminé.

Mais seriez-vous allé au combat ?

Je ne sais pas. Seule certitude : si Michel Barnier était entré dans la compétition et si j'avais décidé de l'affronter, la nature des débats aurait été d'un tout autre niveau. Avec lui, il n'y aurait pas eu de place pour les attaques de caniveau dont mon adversaire, enfermé dans une stratégie nationale et colporteur de contrevérités, est coutumier. Oser dire que je suis entouré de 55 collaborateurs alors que j'en ai que 14...

Considérez-vous que le Premier ministre Manuel Valls a « déliré », pour reprendre les termes de sympathisants et d'élus socialistes, lorsqu'il a évoqué un Front républicain et une fusion des listes au second tour pour faire barrage au Front national ?

Il faudra examiner la situation au soir du premier tour. Nous ne sommes pas directement concernés, car Laurent Wauquiez est la réédition de Charles Millon. Je ne veux pas préempter les situations dans les autres régions. Les jeux sont ouverts.

Mais cette fusion des listes est-elle, à vos yeux, une hypothèse et une stratégie saugrenues ?

L'option ne doit pas être écartée par principe. En 1999, je pouvais légitimement être président de région, au troisième tour, au bénéfice de l'âge. J'ai privilégié une solution républicaine, permettant l'élection par toute la gauche d'Anne-Marie Comparini.

Comment composerez-vous au second tour avec la Liste du Rassemblement (EELV, Parti de Gauche, Nouvelle Donne) ? A quelles concessions êtes-vous prêt pour gouverner ? A contrario, quels engagements pouvez-vous prendre sur le fait que dans la future gouvernance vous ne renouvellerez pas les compromis - voire les compromissions - consentis lors de votre mandat et qui l'ont lourdement pénalisé ?

Il faut un contrat de gouvernement solide, mais aussi des engagements sur la méthode de travail. On ne peut pas, compte tenu notamment de la situation du pays, demeurer dans des relations insuffisamment établies, écrites, claires. La situation de chantage ne sera plus admissible, la majorité ne devra pas être changeante. Il faut affirmer un cap. Et ce cap sera l'objet des discussions menées dans le cadre du second tour.

La campagne a mis en lumière officiellement ce que les initiés savaient depuis longtemps : les profondes dissensions entre Gérard Collomb et vous, entre la fédération du PS et vous. Dans quelles mesures ont-elles pénalisé votre mandat et freineront-elles votre future action si vous êtes élu ? Si vous perdez, considérerez-vous que cette défaite sera en partie le résultat de cette situation ?

Je ne ferai pas porter la responsabilité sur les autres en cas de défaite. Cependant, cette élection régionale était la première se situant sur le territoire de la Métropole, et c'était donc une belle occasion pour s'engager. D'autre part, avec Gérard Collomb, nous avons signé le contrat métropolitain, c'est-à-dire la façon dont l'État, la Région, et la Métropole vont travailler ensemble ces six prochaines années. Cela méritait, à mes yeux, un engagement. Jusqu'à présent, il est vain pour des raisons bassement politiciennes.

Quant au comportement de la Fédération PS du Rhône, je l'ai très mal vécu. Je suis membre du Parti socialiste depuis de nombreuses années, j'étais au Congrès d'Epinay - qui, en 1971, consacra l'unification des courants socialistes et mit sur orbite François Mitterrand, NDLR -, j'ai été porte-parole pendant huit ans de ce parti : ce comportement est déplorable. Pour autant, je ne pense pas qu'il aura une quelconque incidence au plan électoral, reflétant là, malheureusement, la faible influence aujourd'hui des partis politiques sur la population. J'ai démontré que j'avais du caractère, et que j'étais un homme libre dans mes choix.

Au premier plan, Gérard Collomb, président de la Métropole de Lyon. Derrière Jean-Jack Queyranne. Crédit : Laurent Cérino/ADE.

L'articulation des compétences, de la Métropole et de la Région va être clé dans la vitalité du territoire. Comment voyez-vous la répartition des compétences économiques entre ces deux collectivités ? Puisque, selon le candidat LR, il semble se dessiner une entente naturelle entre eux, un tandem Wauquiez-Collomb ne servirait-il pas mieux l'intérêt du territoire ?

Ceci est la posture d'une petite politique. Gérard Collomb imagine-t-il que Laurent Wauquiez fera l'entente cordiale avec lui ? Je ne peux pas le croire. Si elle doit avoir lieu, la lune de miel durera quelques jours. La droite gouverne déjà le département du Nouveau Rhône et a une envie de reconquête qui, en cas de victoire aux Régionales, fera de la Métropole de Lyon une principauté isolée ; le président socialiste de cette dernière a tout à perdre à être encerclé.

Si vous êtes élu, quels enseignements tirerez-vous des erreurs commises lors de votre mandat, y compris en matière de gouvernance ?

Les étapes et les échéances de la fusion sont lourdes : il faudra réaliser un budget avant le 31 mai, assurer la cohésion des personnels, choisir une organisation de l'administration. Tout cela doit se mettre en place rapidement afin qu'il n'y ait pas de temps perdu. Et cela exige un temps plein, une mobilisation de tous les instants incompatibles avec des responsabilités politiques nationales ou un mandat de parlementaire. Le candidat de la droite a, lui, la tête ailleurs, et cela les acteurs du terrain le perçoivent.

Les pistes d'amélioration sont de deux ordres. D'abord, la gauche doit être rassemblée. Ce ne fut pas possible au premier tour, ce devra l'être au second. On ne peut plus, comme ce fut le cas cinq ans, exercer sous l'emprise des pressions permanentes. Tout le monde gagnera à travailler dans la sérénité. L'idée d'un rapport de force perpétuel initié par un certain nombre d'élus EELV se fait au détriment de la direction de la région.

D'autre part, il faudra une vigilance sur les organismes extérieurs. Notamment ceux satellites de la Région qui ont été créés car le cadre administratif ne permettait pas d'assumer certaines fonctions et interdisait la gestion de fait par les élus.

Parmi ces établissements satellites, l'un aura constitué l'un des fardeaux de votre mandature : ERAI (Entreprise Rhône-Alpes International, structure d'aide des entreprises à l'export). Quelles erreurs et même quelles fautes, en premier lieu le soutien inconsidéré au président Daniel Gouffé et l'étouffoir posé sur les comptes de l'organisation, la gouvernance de la Région a-t-elle commises ?

Rappelons d'abord que la reconduction de Daniel Gouffé, que j'avais sollicité en 2005 sur la base de son expérience de capitaine d'industrie, fut souhaitée par les milieux économiques : la gouvernance était donc partagée. Dès le début de l'année 2014, nous avons proposé des mesures pour fusionner Erai avec Ardi (Agence régionale du développement et de l'innovation), afin de créer une nouvelle entité. La politisation du dossier ne l'a pas permis. Soyons clairs : les Verts ont pris Erai en grippe, en premier lieu parce qu'ils n'aiment pas le commerce international. Une partie de la droite, incitée par Laurent Wauquiez, a elle aussi décidé et pour des raisons purement politiques de mettre à mal la structure.

Dès qu'une entreprise est en difficulté dans la région, le Conseil régional se mobilise. Or là, pour des motifs idéologiques ou stratégiques, ses contempteurs ont tué Erai et doivent endosser la responsabilité d'avoir fait perdre leur emploi à 140 personnes.

Je prends ma part de responsabilités dans le triste feuilleton Erai. Mais ces responsabilités-là devaient-elles engager à condamner, sans la réformer, une institution reconnue par ses partenaires internationaux (Québec, Shanghai) ?

Certes, Erai ne correspondait peut-être plus à la réalité des besoins et des situations qui avait dicté sa création, et le paysage des structures privées d'accompagnement s'était, depuis, étoffé. Mais je continue de penser qu'Erai était réformable, à condition de revoir ses prérogatives.

Quelle sera donc votre nouvelle stratégie pour accompagner ces entreprises à l'international ?

Il ne faut pas recréer Erai. Nous nous appuierons sur les missions des pôles de compétitivité, doublerons le nombre de V.I.E (volontariat international en entreprise, NDRL) et augmenterons la durée de ces contrats, consoliderons les présences fortes, là où politiquement et stratégiquement il est indispensable d'entretenir des relations poussées (Shanghai et Québec notamment). Le montant du budget lié à l'action économique internationale de la Région devra être révisé. A ce jour, il représente la moitié de celui de la Catalogne (30 millions d'euros).

Pour mener ces politiques, nous solliciterons une participation des professionnels intéressés, comme dans le cadre d'Erai ou de Rhône-Alpes Cinéma. Et il faudra mettre en place un contrôle plus sérieux et sévère de la part de la Région.