Moi, David Vallat, ex-djihadiste repenti par l'entreprise

Par Maxime Hanssen  |   |  3643  mots
(Crédits : DR)
David Vallat, 44 ans, ancien djihadiste dans les années 1990, raconte sa radicalisation. Mais surtout comment il est sorti de cet engrenage. La prison, la lecture, et puis l'entreprise, lui ont permis de se reconstruire et de se réapproprier sa citoyenneté. Il publiera au mois d'avril 2016 son ouvrage autobiographique "Terreur de jeunesse".

Des terrains de guerres yougoslaves puis pakistanais et afghans, aux écoles et associations de la République, David Vallat a un parcours de miraculé. Ex-djihadiste dans les années 1990, il est alors indirectement impliqué, à travers le "réseau de Chasse-sur-Rhône", dans les attentats islamistes de 1995, qui ont fait huit morts et près de 200 blessés. Condamné à six ans de prison, dont presque cinq purgés, il veut désormais témoigner pour éviter que d'autres jeunes s'engouffrent dans cette trajectoire quasiment sans issue. "Tu pars faire le djihad, tu vas revenir entre quatre planches", écrit-il.

Après les attentats de Paris, ce quadragénaire raconte la manière dont il s'est radicalisé. Mais surtout, comment il est sorti de cet engrenage. La prison, la lecture, et puis l'entreprise - il est chargé d'affaires dans une TPE du Rhône, lui ont permis de se reconstruire et de se réapproprier sa citoyenneté. Face à la menace Daech, il exhorte, en connaissance de cause, la France, à ne pas tomber dans le piège ultra-autoritaire, "fabrique idéale" pour de nouveaux terroristes djihadistes.

Acteurs de l'économie-LaTribune : Comment, vous ex-djihadiste, avez-vous vécu les attentats de Paris, le 13 novembre 2015 ?

David Vallat : "Il y a eu le choc, la sidération, comme tous les Français. Puis le temps de l'analyse. Aujourd'hui, la situation est claire. Aux yeux de nos ennemis, nous sommes tous des cibles potentielles, peu importe le comportement, la religion, la couleur de peau. Il ne peut pas y avoir, comme après les attentats de Charlie, des gens qui disent "oui, mais ils l'ont bien mérité".

 Auriez-vous pu basculer dans une telle terreur ?

Je n'ai jamais participé à ce genre d'opération. Mon ennemi, à l'époque, était l'État français et bien d'autres. Pas la Nation, pas les populations, ni les civils.

Racontez-nous comment, un jeune de 19 ans, au début des années 1990, peut passer d'un idéal démocratique, aux combats contre les inégalités pour arriver à la lutte armée au nom d'une religion, sur le territoire Yougoslave, alors en pleine guerre ?

A 15 ans, on me fait visionner le film "Nuit et Brouillard", avec l'injonction du "plus jamais ça". Manichéen comme on peut l'être à cet âge-là, je me promets solennellement de ne pas rester rivé sur ma chaise, si d'aventure l'histoire se répétait.

 J'ai 19 ans lorsque les événements de Bosnie interviennent. Je vois alors se mettre en place un cynisme, une absence totale d'empathie pour ce qui arrive à nos voisins, à seulement une heure d'avion de la France.

Je suis emporté par cet élan de vouloir en découdre auprès des Bosniaques contre les milices paramilitaires serbes. L'histoire me donnera raison. On créera par la suite le Tribunal pénal international de La Haye contre les crimes de guerre et contre l'humanité en ex-Yougoslavie, dont la majorité des inculpés sont membres de ces unités paramilitaires serbes.

Je venais de me convertir à l'Islam, mais ce n'est pas cela qui m'a incité à aller en Bosnie.

J'y suis allé avec l'esprit des volontaires des brigades internationales de 1936, en Espagne. C'est l'héritage communiste de mon grand-père : la force et la violence ne sont pas forcément exclues du champ d'action politique. Cette voie permettait, selon lui, de régler des situations d'injustice. Je ne partage plus du tout ce constat, aujourd'hui.

Vos idéaux initiaux ont-ils résisté à la réalité d'un terrain de guerre ?

Sur place, ces convictions profondes n'ont pas suffi pour tenir le choc. Je ne vois alors ni humanisme, ni démocrates, ni républicains. Objectivement, sur le terrain, les alliés militaires des Bosniaques sont les" barbus", c'est-à-dire les Wahhabites venus de la péninsule arabique.

Je suis en zone de guerre. Je me rends compte que ma vie ne tient qu'a un fil. Avant même de rejoindre les territoires concernés, nous avons échappé, à la frontière croate, mes amis et moi-même, en moins de 48 heures, à plusieurs dizaines de tentatives d'assassinats.

Face à cette situation de violence, je me rends alors compte qu'il est nécessaire d'avoir une idéologie qui vous conforte dans ce choix, pour ne pas faire demi-tour. Mon idéologie républicaine droit-de-l'hommiste s'est trouvée confrontée à la réalité. Il a fallu que je rajoute un cran à la radicalité. J'ai ainsi versé dans l'idéologie wahhabite djihadiste.

 Qu'implique cette idéologie islamiste ?

Elle rend plus léger, "la fleur au fusil", si vous me permettez l'expression. Le rapport à la mort est différent. On vous affirme la chose suivante : "si vous mourez, vous devenez martyr et vous rejoignez le paradis." C'est 'banco' !".  Ainsi, en zone de guerre, dans des conditions et des scènes atroces, vous arrivez à vous extraire de cette peur que confère, à l'origine, cette idée de mourir. Plus rien ne vous arrête.

Puis, cette foi a pris le relais sur ma volonté. C'est un système idéologique de "survie", même s'il mène à la mort. C'est paradoxal. On vous permet de vivre votre mort le cœur léger.

Ça a fonctionné. Durant ces longs mois de pérégrination, entre la Bosnie, le Pakistan, l'Afghanistan, plusieurs zones de guerre, je n'ai jamais eu peur de mettre les pieds où j'allais. Cette idéologie m'a permis de sublimer tout ça. De donner un enthousiasme au sens idéologique où on se sent porté par une mission divine.

J'ai compris plus tard que cela faisait partie du socle idéologique des décideurs de cette mouvance-là qui permettait d'avoir des combattants d'une rage et d'une efficacité qui s'arrêtent qu'en les tuants. En le faisant, on leur rend service, car c'est ce qu'ils cherchent. C'est là que ce situe le nœud du problème nous concernant aujourd'hui.

Alors que vous avez longtemps masqué votre passé djihadiste, vous le rendez désormais public. Pourquoi ?

Avant, j'entretenais le secret. Je pensais, sans démagogie, que je devais refaire ma vie sans mettre en avant cet aspect. Mais les événements de Charlie Hebdo ont changé la donne. J'ai décidé de sortir de l'anonymat et de ma réserve. L'injonction subliminale des terroristes, en s'en prenant à la liberté d'expression, était alors de dire : "Fermez-la". Cela m'a fait sortir du bois. Car, en bon français et citoyen, lorsqu'on nous dit "Ferme ta gueule", que fait-on ? On l'ouvre haut et fort.

C'est à travers un portrait réalisé par Le Monde que mon employeur actuel et mes collaborateurs ont découvert mon passé. Je craignais leur réaction. Ils auraient pu vouloir arrêter de travailler avec moi, ce qu'objectivement, j'aurai compris. Au contraire, ma prise de position est soutenue par l'intégralité des salariés de mon entreprise, à ma grande surprise. Depuis, j'essaye d'apporter des éléments de compréhension de ce phénomène.

A lire : le parcours précis de radicalisation de David Vallat

Jusqu'à votre arrestation, puis votre condamnation en 1997, votre "foi" vous a emmené dans les terrains pakistanais, afghans. Comment êtes-vous sorti de ce processus de radicalisation ?

Sans être le parangon des lieux de privation de liberté, paradoxalement, c'est en détention que je me suis déradicalisé. J'ai été au contact de détenus qui n'avaient ni mes convictions, ni mon profil, mais avec lesquels une certaine solidarité s'est installée.

C'est surtout le fait que je n'ai pas été torturé lors de ma garde à vue. Que je n'ai pas été jugé par des lois d'exception. Que j'ai eu droit à l'intégralité des droits d'un justiciable lambda. Cela m'a fait comprendre que l'État -que je m'étais jusqu'alors défini comme un ennemi-, ne l'était pas. Le traitement que m'a réservé l'État français a été celui d'un être humain. Un être humain, certes privé de liberté, mais pas de dignité. Cela m'a réconforté avec ma citoyenneté.

Quel a été votre comportement en prison ?

J'ai consacré énormément de temps à la lecture, à hauteur de deux livres par jour. Je ne prétends pas avoir retenu l'ensemble de ce que j'ai lu, mais cela m'a permis d'ouvrir mon esprit à d'autres horizons, à d'autres conceptions du monde. D'autres façons de l'imaginer et de le réaliser.

Le modèle djihadiste répand un modèle de pensée globalisant. Il détermine la géostratégie, du niveau local jusqu'à l'échelon l'international. La réponse qu'il apporte peut paraître crédible à ceux qui l'écoutent, car vérifiable par des éléments objectifs, distincts les uns des autres, mais qui peuvent sembler avoir une cohérence pour ceux qui ne se posent pas de question.

La prison m'a permis de me replonger dans la lecture. Et intellectuellement, j'ai dénoué les barrières de la réflexion qu'imposait cette idéologie.

Une fois désendoctriné, le temps est venu de la réinsertion. Quel a été le processus ?

J'ai passé un CAP/BEP d'administration commerciale et comptable, que j'ai obtenu avec la meilleure note de l'académie de Créteil. Ce n'est pas, en soi, un fait d'armes très important. Mais à l'époque, je lisais entre les lignes des courriers de ma petite sœur. Elle voulait sortir du cursus scolaire sans diplôme. Avec ma réussite, je voulais lui montrer que passer des diplômes était sa seule issue. Si j'y suis arrivé en détention, elle n'avait ainsi plus d'excuses pour ne pas y arriver en dehors.

Mais au-delà de l'aspect familial, je me suis rendu compte que dans ce pays, il y a une difficulté majeure.Vous avez beau être intelligent, si vous n'avez pas le diplôme qui le prouve, à défaut de l'expérience, il n'est pas toujours possible de réussir. J'ai ainsi été piqué par l'orgueil de cette situation.

J'ai ensuite passé et obtenu un diplôme d'accès aux études universitaires, délivré par la Sorbonne. J'ai validé une première année de BTS commerce international. Puis j'ai été libéré. Je me suis inscrit à l'université de Bordeaux, qui m'a octroyé une chambre universitaire, ainsi qu'une bourse.

Comment passe-t-on d'une vie de djihadiste, puis de prisonnier, à celle d'étudiant ?

Je suis dans une situation "hardcore" entre décembre 1992 et décembre 1999, date de ma libération. J'étais dans une radicalité, un jusqu'au-boutisme, qui moi-même, m'effraie aujourd'hui. Lorsque je suis libéré, tout cela tombe de mes épaules. Je revis des scènes d'une violence extrême, qui ne m'avaient pas choquées sur le moment, car l'être humain à la capacité d'éluder ce qui peut le traumatiser pour continuer à vivre. Mais tôt ou tard, ces souvenirs reviennent, et il faut savoir les gérer.

Et vos regrets éventuels ?

Une chose est certaine : je n'ai jamais commis l'irréparable par rapport à ma grille de lecture, à mes valeurs, aux fondements de mes principes : je n'ai jamais tué de civils, jamais torturé, jamais exécuté quelqu'un de désarmé. Je n'ai pas le regret d'avoir commis l'irréparable. C'est ce qui m'a permis, aussi, de me reconstruire. Si j'ai des regrets, ils se trouvent de le fait d'avoir été en Afghanistan, d'avoir été en contact avec des gens du GIA (Groupe islamique armé). Je pensais qu'on partageait la même cause.

Lors de ma reconstruction, il fallait que j'exorcise ces événements. Cela s'est fait dans le cadre universitaire, parfois aux dépens de mon assiduité, car je devais gérer cette épreuve. Une étape menée sans psychologue, sans psychiatre.

J'ai également dû renoncer à mon rêve de devenir professeur d'histoire. J'ai compris que mon passé ne me permettrait pas d'y arriver. J'ai trouvé les ressorts de cette résilience, grâce à la lecture et aux études.

Mais il me manquait un cran, une étape, pour me réintégrer : être actif dans cette société. J'ai refusé d'être un assisté. C'était hors de question. Je me suis alors jeté à corps perdu dans un métier que je pouvais exercer grâce à un diplôme obtenu à 19 ans : celui de soudeur-métallier.

Avec un passé aussi lourd, comment avez-vous pu retrouver du travail?

Il paraît que j'ai un caractère attachant (rire). Un jour à Bordeaux, je suis avec quelques amis attablés à une terrasse de café. L'un d'entre eux me présente un gars dont j'ignorais qu'il était le responsable d'une agence d'intérim.

Je me dis que mon profil de soudeur-métallier peut l'intéresser. Nous tombons d'accord. Une première mission m'est proposée, en dessous du taux de celui du marché. Mais je lui assure un retour client satisfaisant. Il pourra ensuite augmenter mon taux horaire et me confier une autre mission. De mission en mission, j'acquiers un salaire de plus en plus important, les expériences s'enchaînent. Mais je garde le silence sur ce passé.

La prison n'est donc pas rédhibitoire pour une réinsertion ?

Une grande partie de la solution est liée à la personnalité et à la volonté de l'individu. On ne peut pas forcer une personne à être libre. L'injonction "sois libre" est une forme de tyrannie. On peut aider une personne que si elle souhaite s'en sortir. Avec ce postulat de base, le système actuel permet de s'en sortir, même s'il y a encore du travail à effectuer sur ce plan-là.

Alors qu'elles auraient pu m'anéantir, j'ai fait de mes années de détention une force. Je n'ai jamais pensé que ma détention, et ce lourd passé, m'empêcheraient, un jour, de réinvestir le champ social. Quand vous êtes persuadé du bien-fondé de votre action, vous arrivez à remporter l'adhésion des autres. Lors de mes entretiens, au bout de quelques minutes, ce n'est plus mon CV qu'on regarde, mais mon discours qu'on écoute.

À un moment, il y a une part d'humanité, de sincérité, qui peut être transmise dans votre message. Un employeur peut sentir que vous n'avez pas toutes les compétences, mais que vous avez celle de l'investissement.

Un employeur n'a pas besoin de dispositif légal, pour savoir s'il peut faire confiance ou pas à un salarié. Même avec un passé pénal, on peut inspirer confiance. Sur la dizaine d'expériences professionnelles depuis que j'ai commencé à 29 ans, seulement deux cas précis m'ont porté préjudice.

Lesquels ?

Alors en intérim en tant négociateur immobilier, mon employeur souhaite m'embaucher en CDI. Sauf qu'il faut une autorisation du préfet pour ce type de métier. Celui-ci s'y oppose du fait de mon passé. C'est la première fois et la dernière fois que mon passé sera un handicap pour l'accès au travail. Là encore, mon employeur ne m'en veut pas de lui l'avoir caché.

Un second cas, en 2006. Je suis alors chargé d'affaires dans une entreprise localisée dans le nord-Isère. Nous avions pour client EDF. J'avais une mission consistant à chiffrer un aménagement d'atelier à la centrale nucléaire du Bugey. Je savais qu'Areva ferait une enquête et opposerait son veto à mon accès. Je savais donc, en conséquence, que mon employeur aurait vent de mon passé. Le jour où j'ai eu le refus d'Areva, j'avais déjà préparé ma lettre de démission. Mon employeur ne l'a pas voulue. Connaissant alors mon histoire, il avait tendance à moins me crier dessus (rire).

A écouter : le podcast de l'émission de RFI en date du 10 janvier 2016

Comment expliquez-vous la réaction de votre employeur de l'époque ?

Je pense que j'avais suffisamment apporté satisfaction à mon patron, d'un point de vue humain et technique, Ainsi, il n'a pas décidé de me virer. Il me considère comme un atout, car je suis efficace et force de proposition.

Qu'avez-vous "trouvé" dans le monde du travail vous permettant de vous reconstruire ?

J'ai découvert cette vertu du travail qui consiste à se réunir, à vivre ensemble, quelles que soient nos convictions, nos origines, notre culture, et d'être rassemblés autour d'un projet commun.

Alors, certes, il y aura une levée de bouclier de tous ceux qui sont bloqués sur des postures idéologiques de gauche. Ils diront que je n'ai jamais été qu'un bras articulé du grand capital et que je finirai par être le boulon qui se fera dévisser quand on vendra la machine. Mais peu importe.

Le travail n'est ni plus ni moins qu'un lien social. C'est une façon de se rendre mutuellement service. Même s'il y un a intérêt financier et une obligation de rentabilité pour l'entreprise. Je n'ignore pas non plus qu'il existe des dérives.

Vous appréhendez différemment, peut-être encore plus intensivement que tout autre salarié, cet épanouissement au travail. Votre parcours sinueux, parfois obscur, contribue-t-il à cette "exaltation" de la valeur travail ?

Je reviens de l'enfer. J'ai énormément de chance de vivre ce que je vis aujourd'hui. J'en suis parfaitement conscient. Depuis janvier 1993, c'est que du bonus pour moi. J'aurais dû y laisser ma peau : objectivement, techniquement, statistiquement, je ne devrais pas être là pour parler avec vous.

La question d'utilité sociétale est désormais au cœur de mon action. L'une des façons de réaliser ce dessein est d'être productif économiquement. Je participe au confort collectif grâce au travail que je fournis. Je pense que nous pouvons être utiles dans un groupe qu'en fournissant un travail : intellectuel ou productif. Cela me permet de me sentir utile au groupe humain, à cette communauté que j'ai adoptée comme étant la mienne.

Ma citoyenneté est une décision, adoptée, acquise, intégrée. Le fait de l'avoir jetée aux orties à une époque me permet aujourd'hui de mieux l'apprécier. J'ai récupéré ma citoyenneté, de laquelle je m'étais "autodéchu". On ne connaît la valeur du soleil qu'après avoir traversé la tempête. Je suis désormais un républicain acharné.

Pour réparer vos erreurs passées, vous appréhendez donc le travail comme un outil de reconstruction. Passionné par votre activité et les relations humaines qui y prennent place, vous êtes capable de travailler 70 heures par semaine. Mais un tel engagement ne constitue-t-il pas un risque d'une nouvelle forme d'aliénation, celle-ci liée au travail ?

Le contre-pouvoir de cela, c'est l'amour. Le contre-pouvoir à l'aliénation au travail a été mes différentes expériences amoureuses successives. Je serai aliéné au travail le temps que je reste célibataire (rire). Dès que j'ai une moitié dans ma vie, elle me rappelle à son existence. Elle me demande à prendre sur mon travail du temps pour elle. C'est une forme d'aliénation, pourrait-on dire, mais qui a un contrecoup très agréable. On se sent complet quand on est en unité avec l'autre.

Le travail étant lui-même le contre-pouvoir à l'aliénation à l'autre. J'ai plusieurs amis, issus des quartiers populaires, qui ont eu, à un moment, une certaine vision de leur concitoyen d'origine française. Le travail a changé leur vision. Ils se sont rendu compte qu'ils étaient des gens qui espéraient comme eux, qui possédaient les mêmes espoirs pour leur enfant.

Le travail peut être un élément de désaliénation, et de déradicalisation de la personne humaine. C'est ce que j'ai trouvé dans celui-ci.

L'entreprise est-elle, finalement, qu'une étape intermédiaire à votre profonde rédemption ?

C'est le cadre qui permet d'adopter d'autres cadres. Le travail m'assure une indépendance financière, qui me permet de faire d'autre activité, sans en faire un objet d'enrichissement pécuniaire personnel. C'est dans cette conscience que j'ai adhéré au Lyon Bondy Blog (un média citoyen traitant de l'actualité locale et des quartiers populaires, NDRL).

Le fait de me savoir actif et utile économiquement pour mon pays, à ma communauté, me permet ensuite de produire une autre richesse, celle-ci intellectuelle, celle de ma pensée, si richesse il y a, évidemment.

La révélation de votre passé, puis de votre militantisme sur la question du djihad, peut-elle ouvrir l'esprit de vos collaborateurs ou clients, sur la possibilité de se réinsérer, à l'heure où le discours dominant met en avant les ex-prisonniers récidivistes ?

Je pense que c'est effectivement le cas. Mais je n'en fais pas un cheval de bataille. Je suis pour le management par l'exemplarité. Mes fournisseurs, mes collaborateurs ou mes clients ont peut-être changé de point de vue sur cette question, en voyant que moi, ancien djihadiste, ancien taulard, je tiens la route au travail et que j'ai ma place.

À quoi aspirez-vous désormais ?

D'être toujours plus utile au plus grand nombre. Si j'arrive à aider deux personnes, ça me suffit. C'est peut-être orgueilleux, mais je suis fier de cet orgueil. Ça sera un bilan positif de mon passage sur terre.

Êtes-vous passé au-dessus de cette idée, ou de ce fardeau, que vous avez une forme de dette à rembourser à la société ?

C'est une bonne question. Lors d'une émission TV, un philosophe abordait la question de la dette. Il citait en exemple un empereur romain qui a fait preuve de clémence face à deux de ses proches qui fomentaient un coup d'État pour le renverser. Plutôt que de les condamner, ils les gracièrent, ce qui les rend redevables.

Le fait que mon pays ne m'a pas ostracisé, que mon pays m'a jugé avec les lois de tous les justiciables, le fait que je n'ai pas eu le droit à la torture ou a un jugement d'exception, ni à une détention d'exception, le fait d'avoir été libéré avant la date prévue grâce à mes diplômes obtenus en prison, m'a rendu, à mon tour, redevable.

Je me sens redevable vis-à-vis de ma communauté de destin, à savoir la nation française, car elle a su me traiter humainement.