Eric Piolle : "Notre logique n'est pas la fuite en avant"

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(Crédits : Laurent Cerino/ADE)
Il a pris la mairie de Grenoble à la barbe du PS en mars 2014. Ex-cadre d'HP, Eric Piolle est à la tête d’un rassemblement qui intègre Europe Ecologie les Verts, le Parti de Gauche, la Gauche anticapitaliste, et des collectifs citoyens. Si la capitale des Alpes est désormais citée comme le laboratoire d’une "autre gauche", l'édile devra faire ses preuves pour rassurer un monde économique qui redoute les effets de son programme.

Acteurs de l'économie : Vous avez conquis la mairie à la surprise générale il y a un an. Les acteurs économiques ont été prudents voire effrayés par votre arrivée. L'année qui vient de s'écouler les a-t-elle bien rassurés ? Des ponts ont-ils été établis ?

Eric Piolle : Effrayés, je ne sais pas... Je suis l'un des rares acteurs politiques à avoir eu une expérience majeure dans le privé, soit l'essentiel de mon activité depuis la fin de mes études. Le système UMP-PS a beaucoup joué sur un discours angoissant dans un contexte économique difficile. Cela finit parfois par interférer avec la réalité : un grand nombre des acteurs économiques m'avaient déjà reçu pendant la campagne, sentant la victoire possible. J'ai revu l'ensemble de ces acteurs, et cela se passe bien. Ils apprécient qu'il y ait un cap, et cette singularité grenobloise peut être une opportunité pour eux.

Le président du Medef-Isère reconnait votre "ouverture" et votre bonne connaissance des sujets, mais il s'avoue très inquiet par ce qu'il redoute un programme de décroissance et même un risque de décrochage... N'est-ce pas une préoccupation ?

Notre logique n'est pas la fuite en avant. La croissance du PIB ne va pas nous sortir de là, car cet indicateur s'est déconnecté de ce qu'il cherche à mesurer, à savoir de vivre tous dignement et pleinement, avec un aspect de durabilité. Nous nous attachons à faire émerger un autre modèle, basé sur la réponse aux besoins fondamentaux, comme les déplacements, le logement, la santé, la sécurité et les enjeux du 21e siècle comme les dérèglements climatiques, la gestion des matières premières, l'énergie...

Le PIB demeure pourtant un indicateur économique de référence... Comment pouvez-vous faire sans ? Sur quels secteurs misez-vous concrètement pour développer la ville ?

Ces indicateurs n'ont plus de sens, et encore moins à l'échelle locale ! Une importante diversification doit être mise en œuvre. L'activité microélectronique est forte à Grenoble mais l'image de la ville s'est réduite à cela. L'agglomération est sous dotée en économie présentielle, qui regroupe les services et les métiers liés à "la vie". Nombre d'initiatives se développent aussi dans l'économie du partage, ou via des filières comme le bois, la chimie, l'agriculture urbaine... Il faut réélargir cette image pour que Grenoble ne soit plus une ville d'escale. Les gens qui portent des initiatives économiques doivent se sentir bien ici pour construire leur vie.

Eric Piolle

Être le maire écologiste d'une ville qui héberge des institutions aussi contestées au sein des Verts que le CEA, Clinatec, Minatec, n'est-il pas un exercice de haute voltige ?

Dans ces secteurs, il n'y avait pas forcément de contacts établis auparavant. On en a donc noués avec les équipes du CEA et sommes parvenus à un consensus dans le cadre duquel d'une part ils s'orienteraient vers l'énergie, le numérique, la santé, d'autre part seraient intégrées des réflexions concernant leur plan de déplacement, leur lien avec le champ de l'insertion et la sous-traitance locale. Nous nous sommes mis d'accord sur les financements, pour voir comment on atterrit ensemble dans une situation qui leur convient. C'est ce qui a été fait avec le programme Nano2017 : la Metro a mis 10 millions d'euros de contribution au lieu des 25 millions prévus, sans pour autant remettre en cause le fond des projets. Nous avons accompli ces changements sans que le CEA ni l'activité microélectronique soient pénalisés. Ils sont à même de comprendre et de s'adapter.

Plusieurs acteurs économiques se disent inquiets par l'image que renvoie Grenoble à l'étranger, et redoutent la réputation qui sera portée à la ville. Or, cette image est capitale pour l'attractivité de la filière de la micro et nanoélectronique. Pensez-vous que votre message de confiance reste audible ?

La réputation de la ville n'est pas en péril, sauf si d'aucuns veulent porter un message d'angoisse ! La filière peut comprendre qu'elle ne peut pas capter l'ensemble des financements publics. L'image de Grenoble s'est réduite au triptyque innovation-recherche-industrie, comme s'il fallait que la recherche et l'université se mettent au seul service de l'industrie : il faut pouvoir élargir le spectre, sans anéantir ce qui fonctionne - et c'est le cas du secteur microélectronique. Mais dans ce secteur, les ruptures technologies sont fréquentes, on n'est jamais à l'abri de rater un train. Il ne faut donc pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

A quels projets - en termes industriel, d'innovation, de développement - êtes-vous prêt à associer la Ville ? Correspondent-ils à l'image que vous voulez donner de Grenoble ?

Des sujets, comme le lien entre la chimie et les réseaux de chaleur, ont du sens aux niveaux industriel, économique et environnemental. Christophe Ferrari (président de la Métro, ndlr) et moi-même avons facilité l'arrivée d'une nouvelle usine de compteurs électriques indiens (CG), et quand des acteurs industriels comme Poma reçoivent des clients importants et pensent que notre présence peut être utile, nous répondons bien sûr favorablement. Les acteurs économiques ont compris que le soutien politique n'est pas seulement financier.

Eric Piolle

Le dossier Rondeau vient d'être inscrit au calendrier de l'État. C'est le seul dossier transports sur lequel vous êtes en accord avec les autres formations politiques. L'A51 et la rocade Nord sont écartés. Mesurez-vous les répercussions économiques de ces décisions ?

L'un de mes messages vis-à-vis du monde économique était de dire : si vous portez le projet d'A51 et d'A480, on va "s'engueuler" . On a déjà joué à ce sujet avec la rocade nord et on a perdu 10 ans de bataille. Investissons-nous sur les sujets sur lesquels nous nous accordons, quitte à s'étriper plus tard, mais au moins nous aurons "fait quelque chose". Or depuis longtemps ce territoire était bloqué par des rapports de force et des questions d'affichage politique entre la Ville, le Conseil Général et la métropole . Et je crois que tout le monde l'a entendu et s'est adapté.

Le développement du vélo et du bus ne pourra pourtant pas tout solutionner. Quels projets de transports êtes-vous prêts à accepter pour désenclaver la ville ?

L'avenir n'est pas dans les infrastructures routières, mais dans le ferroviaire, le tram-train dans l'Y grenoblois (les vallées urbanisées de l'Isère, du Drac et du Grésivaudan NDLR). Notre réseau de transports en commun est déjà dense, il faut voir comment on utilise ces infrastructures. Nous allons aussi construire des autoroutes à vélos, équipées d'axes structurants d'ici fin 2015, afin de tripler la part du vélo. Si chacun prend le mode de déplacement le plus adapté à son besoin, la situation automobile aura fortement progressé. Pour les entreprises, nous avons commencé à travailler un projet de logistique urbaine, en signant en janvier dernier une charte. L'idée étant de concentrer les marchandises à livrer à un endroit, et d'avoir une distribution mutualisée, à la fois plus efficace financièrement et pour l'environnement. On peut envisager ainsi du transport électrique.

Longtemps vantés, les projets de transport par câble semblent avoir été enterrés. Pourquoi ? Ne constituaient-ils pas une opportunité pour la ville de Grenoble et les communes limitrophes ?

C'est une logique de concurrence politique qui a fait échouer le projet. La façon dont a été décidé le projet du Vercors a suscité de telles cristallisations, qu'on l'a rendu impossible à reprendre. Il faut avoir une réflexion globale autour du territoire. Nous sommes repartis sur des études en cours, afin d'étudier la faisabilité d'un câble dans la zone nord-ouest afin de traverser le Drac, l'Isère et la Presqu'île. Il faut penser le problème sur les grosses zones de flux, puisqu'on a plus de 100 000 véhicules par jour sur les 2 branches du Y Grenoblois, et plus de 90 000 qui arrivent du sud. Nous devons désormais aller vers un travail collectif et amener le projet de manière suffisamment sereine pour ne pas être contreproductif.

Est-il possible d'arriver avec un projet de câble grenoblois d'ici la fin de votre mandat ?

On verra...

Eric Piolle

Grenoble ville fait figure de laboratoire écologique. Et pourtant, rien de spectaculaire n'a émergé depuis un an. Sur quels dossiers majeurs souhaitez-vous imprimer votre marque ?

Qu'entendez-vous par "mesures spectaculaires" ? Est-ce couler du béton ? On travaille autour de 3 axes : une ville durable, solidaire et émancipatrice, notamment autour de l'espace public, pour arriver à moins consommer et à produire moins de déchets, pour une ville plus agréable à vivre. Nous œuvrons par exemple à la mise en place des premiers mètres cubes d'eau gratuits avec ensuite un tarif progressif. Nous avons engagé une réflexion autour des tarifs des transports en commun. Ce qui signifie agir sur des problématiques, comme la qualité de l'air, qui freinent l'attraction économique. Si on a une vitalité démocratique, une qualité de l'espace public, des services publics locaux et qu'on réussit à élargir l'image de la ville, on aura déjà fait du boulot !

Votre soutien au secteur numérique illustre-t-il la volonté de bâtir un développement économique alternatif aux secteurs des bios et nanotechnologies ?

C'est cela. Nous élargissons les capacités de Grenoble en mettant en liaison nombre d'acteurs porteurs d'une dynamique collective. Cette démarche est très peu consommatrice d'argent public. La force de Grenoble est qu'il n'y a pas de silos, contrairement à Lyon. Ici, on est dans un travail d'équipe, qui doit nous permettre d'avancer concrètement sur les dossiers.

L'ambition affichée de développer un champion du numérique voire d'attirer un géant comme Google ou Microsoft est-elle réaliste ?

Les gens de l'extérieur investiront la ville s'ils perçoivent sa vitalité et si la qualité de vie est bonne. HP s'est installé à Grenoble dans les années 70 car direction et salariés y ont trouvé formation, recherche, industrie mais aussi qualité de vie. On fait donc notre travail duquel résultera une attractivité qui autorisera d'autres perspectives.

La suppression de la publicité, très médiatisée, n'était-elle pas avant tout une mesure destinée à satisfaire l'électorat vert ? En temps d'austérité, l'équation économique n'était-elle pas plutôt favorable à son maintien ?

Cette décision a correspondu à notre vision de l'espace public, qui était d'embellir la ville, de faire que les enfants ne soient plus soumis aux panneaux ou aux écrans, et de cultiver la singularité du territoire. Le modèle de la publicité sur panneaux a fait son temps : on est désormais au virage du numérique. Le contrat s'arrêtait en 2014 et les négociations qui avaient déjà démarré avant notre arrivée atteignaient 150 000 euros, là où on était à 650 000 euros : ce constat a rendu le projet possible et le timing approprié. Mais cela faisait partie de la mise en œuvre de notre projet politique, et c'est important de le rappeler. Si on commence à tout reporter à plus tard, alors on ne fait plus rien. On a donc divisé par deux le budget communication en passant de 1,9 millions à 900 000 euros, réduit les frais de protocole de 200 000 euros, les indemnités des élus de 300 000 euros....

Eric Piolle

La Ville de Grenoble et la Métro présentent justement des budgets sans hausse d'impôts dans un contexte de réduction budgétaire : comment expliquez-vous ce choix face à d'autres villes qui font celui de l'austérité ?

La situation financière de la ville était déjà extrêmement délicate : le taux d'endettement est colossal (1 700 euros par habitant) et on est numéro un au classement des villes de plus de 100 000 habitants en matière de taxe foncière. La pression fiscale est déjà très élevée, et les impôts locaux sont inégalitaires : on a donc décidé de ne pas les augmenter. La baisse des dotations de l'État permet de réduire les dépenses de fonctionnement de 6 millions d'euros, une première qu'il faudra répéter pour les deux prochains exercices. Pour autant, cela n'entrave pas la mise en œuvre de notre programme politique, simplement de porter ses choix de façon parfois plus forte et plus rapide.

Dans quels postes de dépenses avez-vous dû couper ?

Nous avons maintenu la masse salariale, ce qui a nécessité de se réorganiser. On ne peut pas renouveler tous les départs à la retraite : même si l'on ne touche à rien, les points d'indice de la fonction publique font que la masse salariale augmente mécaniquement de 1 à 1,5% par an. Alors que d'autres villes comme Lyon ont fait le choix de baisser l'action sociale, nous avons prévu une baisse des subventions et des moyens généraux pour l'entretien des bâtiments. La ville possède un parc de 900 000 m2, contre 250 000 m2 pour une ville comme Montpellier ! Cela représente une opportunité, mais nécessite de réorganiser les services, de regarder les locaux associatifs, ceux qui sont en mauvais état et de vendre, afin de pouvoir entretenir les bâtiments existants...

La réforme territoriale dessine une grande région jusqu'en Auvergne : Isère et Savoie(s) ne seront-t-elles pas, de fait, reléguées à un rôle périphérique alors que Grenoble était jusqu'ici proche du centre de décisions ?

La région est le bon échelon pour l'aménagement du territoire, pour l'équilibre et la solidarité entre les territoires. Je n'ai d'ailleurs pas souhaité avoir d'adjoint au Développement économique, ni à l'Enseignement supérieur, car il est important pour l'efficacité de l'action publique qu'on ne fasse pas tous la même chose. Si elle peut en avoir avec l'Europe, la Chine ou l'Asie, la logique de compétition n'a pas de sens lorsqu'on la décline à l'intérieur de l'Europe, puis à l'intérieur de la France, puis à l'intérieur des régions... Cela génère des aberrations, comme les compétitions entre les Conseils généraux, pour savoir "qui met combien de millions pour faire venir telle entreprise"... On est dans du gaspillage d'argent public.

Eric Piolle

Pour les Départementales, quelle sera la ligne des Verts ? Favoriserez-vous une alliance avec le PS au second tour afin de sauver quelques personnalités comme le président du Conseil général de l'Isère Alain Cottalorda ?

Il ne s'agit pas d'un scrutin de liste, il n'y a donc pas, par définition, d'accord. Ce mode de scrutin fait que la seule chose qui peut marcher, ce sont des désistements alors qu'on sait qu'en pratique, il n'y aura jamais de possibilité de triangulaire. Un rassemblement citoyen s'est donc mis en place sur la même base qu'aux municipales, en faisant un projet ouvert, et en ayant le soutien d'organisations politiques, de réseaux citoyens... Ce rassemblement va essayer d'avancer le plus possible pour porter un message positif au département. Une fois que le Conseil départemental sera élu, il faudra discuter d'un projet, et on sait que c'est possible, mais sans être automatique.

Et aux Régionales, les Verts peuvent-ils ambitionner reproduire avec Jean-Jack Queyranne ce qu'ils ont accompli à Grenoble face au successeur de Michel Destot ?

Ce qui est important, c'est qu'on réponde à la question posée, et donc qu'on fasse un projet à l'échelle départementale. Ce projet doit être ouvert à tous ceux qui ont envie de collaborer. Ce n'est pas un cartel : on fait le projet à partir des individus qui participent à une aventure et qui ont ensuite le soutien de formations politiques et de mouvements civils. C'est ce qui permet de dépasser les étiquettes. A Grenoble domine une notion de témoignage, qui dit que c'est possible et que ce n'est pas un contre-pouvoir ou une corde de rappel.

Vous avez accueilli il y a quelques semaines un atelier de rassemblement annuel des élus écologistes communaux et régionaux. Ce séminaire avait-il valeur d'"exemple grenoblois" ?

Les élus écologistes, comme les autres, aiment venir à Grenoble car c'est une bouffée d'air dans un paysage politique actuel synonyme de marasme. Face à la forte montée du FN, un projet positif et une autre alternance peuvent redonner de l'espérance et des perspectives.

Ce modèle de coalitions, composé de citoyens et de différents partis, a-t-il une chance de s'exporter au niveau national ? Grenoble a-t-elle trouvé la recette qui fonctionnerait pour bâtir un autre gauche comme le pense Jean-Luc Mélenchon ?

C'est quelque part ce qu'avait déjà fait EELV à sa constitution en 2009. Mais cela ne dure pas forcément car il faut répondre à un projet, qui est en permanence à refaire et à réouvrir. Sinon, on retombe dans des logiques d'étiquettes et de camps. Mais c'est plus facile au niveau local, lorsqu'on se croise régulièrement au sein du tissu économique ou associatif. Les élections départementales ou régionales sont intéressantes car elles mettent cela en action à d'autres échelons.

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