Jérôme Colrat : « le bonheur d’aller vers l’autre »

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©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie
©Laurent Cerino/Acteurs de l'économie (Crédits : Laurent Cérino)
Il dirige l’association lyonnaise Alynea et, depuis décembre 2013, préside la fédération nationale des Samu sociaux fondée par Xavier Emmanuelli. Une trajectoire de vie et deux établissements dédiés à lutter contre la grande pauvreté. Son combat ? Faire reconnaître les singularités de la pauvreté, cautériser les dégâts d’un modèle économique consumériste, réveiller le devoir de solidarité, Et réhabiliter le « droit à être différent ».

Alynea et la fédération nationale des Samu sociaux sont chargées d'apporter une réponse, essentiellement d'urgence, aux personnes en situation de grande exclusion. Quel état des lieux, social, sociologique et économique, de la pauvreté établissez-vous ? Le regard que le citoyen, individuellement, et la société, collectivement, portent sur la grande pauvreté a-t-il évolué ?

 

La prise en compte par la société de la problématique de la pauvreté s'est considérablement dégradée depuis quelques années. La considération des différences de trajectoires de vie, la reconnaissance d'un modèle économique excluant, l'acceptation même de l'enjeu du vivre-ensemble se sont délitées. Les phénomènes de rejet des populations singulières - pauvres, étrangères - dominent les débats. Auparavant, des initiatives comme la nôtre étaient massivement saluées au sein de l'opinion publique ; aujourd'hui, on les montre du doigt. Jusqu'à fulminer contre les aides et subventions que l'on perçoit. Si on ne se préoccupe pas d'y apporter des correctifs, la société court à la catastrophe.

 

Quels sont l'origine et les ferments d'une aussi brutale détérioration ?

 

En premier lieu la crise, bien sûr, qui encourage au repli sur soi et à défendre son pré carré. Second germe : l'explosion du nombre de demandeurs d'asile, eux-mêmes frappés dans leur pays d'origine encore plus durement par la crise, et qui sont venus gonfler les rangs des personnes sans domicile. Il y a quatre ans, on ouvrait pour l'hiver 200 places, maintenant presque cinq fois plus, et malgré cela près de 600 personnes qui sollicitent le 115 restent sans solution (contre une centaine auparavant).

Les années Sarkozy furent celles d'une libération de la parole, plus exactement d'une vulgarisation des pensées et des prises de position, même les plus hostiles. En banalisant ce qui, autrefois, était protégé par la peur d'être honteux ou outrancier, le climat a-t-il participé à cette déliquescence ?

L'opinion publique s'autorise aujourd'hui à proclamer ce qu'elle s'interdisait hier. Il n'y a plus de retenue dans la parole, or la retenue contribue à la salubrité des relations humaines et sociales. Des digues ont lâché, qui ont déversé des discours inadmissibles. Récemment, apprenant la nature de notre activité, l'acheteur d'un véhicule que nous cédions n'a pas hésité à vomir sur elle. « Ras-le-bol de financer des associations qui s'occupent des feignants, des étrangers et des inutiles ! ». Voilà notre nouvelle réalité.

C'est un public extrêmement hétérogène en matière de situation, de trajectoire humaine ou professionnelle, qui compose la cohorte des grands démunis. Et pourtant nous les considérons indistinctement et les regroupons sous un même vocable. Vous-même parvenez-vous toujours à considérer chaque SDF « un » et « unique » ?

Remarque fondamentale. L'acronyme SDF n'a aucun sens, ne correspond à aucune réalité. Et fait injustement peur. On se figure uniformément le clochard alcoolisé, nauséabond et potentiellement agressif. Notre combat se concentre à expliquer que derrière cette image réductrice évolue une réalité multiformes. Le public que nous accueillons est âgé de trois jours à 85 ans, incarne des situations sociales ou familiales extrêmement variées. Tout juste peut-on établir trois catégories principales : celle des grands exclus (éprouvés par la vie et de santé mentale déficiente), celle des « accidentés de la vie » (suite à un divorce, au chômage, au surendettement) embarqués dans un dévissement en riposte auquel ils ont besoin d'un accompagnement ponctuel, celle enfin des « ni-ni ». De loin la plus nombreuse, ceux qui la composent sont issus de trajectoires migratoires complexes, et sont ni tout à fait expulsables ni tout à fait régularisables. Que fait-on de ces personnes ? Rien n'est explicite quant  à la manière de les « gérer ».

La tentation de ne pas considérer les pauvres individuellement a pu s'approcher de moi. Mais impossible de me gagner, car être en lien quotidien avec ces personnes - et les travailleurs sociaux ou professionnels qui les accompagnent - pour lesquelles nous accomplissons un travail sur-mesure, nous éclaire sur la richesse des potentialités et des ressources de chacune d'elles. Devant chaque visage, qui porte des blessures, une histoire, un cheminement singuliers, nous nous interrogeons : comment allons-nous l'accompagner ? Pour cette raison, nos centres d'hébergement répondent à des règlements de fonctionnement souples et adaptables.

Quelle lecture sur l'état de la société cette dégradation du regard porté par le citoyen sur la pauvreté délivre-t-elle ?

L'enseignement est double. D'une part il est de plus en plus difficile de vivre collectivement ; depuis une trentaine d'années, le nombre de lieux de vie collectifs n'a cessé de décliner. D'autre part, la société s'est laissée envahir par une peur et un sentiment d'insécurité irrationnels. Irrationnels, car ce sont les moins exposés qui s'estiment les plus menacés. Les médias portent une responsabilité substantielle, car de leur manière de dramatiser une situation tragique mais isolée découle la propagation d'un sentiment de généralité au sein de la population. Faut-il s'étonner que les Français figurent parmi ceux qui redoutent le plus les sans-abris qu'ils assimilent à des schizophrènes, par la faute d'un seul fait divers impliquant l'un d'eux ?

L'existence de violences n'est pas non plus un fantasme. Or dans le seul champ de l'hospitalisation psychiatrique, les pouvoirs publics ont fermé 50 000 lits en vingt ans, et ainsi déversé dans la rue des individus potentiellement dangereux. Ce phénomène est commun à la prison, qui embastille un grand nombre de détenus qui devraient être affectés à des soins en centres spécialisés. Ce déni institutionnel pour la « chose psychiatrique » constitue-t-il une faute d'Etat ?

Autrefois, les centres d'asile enfermaient sans discernement et de manière peu humaine, et la profession psychiatrique a eu raison de travailler à du sur-mesure pour que les injustices et les inepties cessent. Mais il demeure des profils que l'histoire personnelle, la santé mentale, l'ampleur des accidents de vie rendent incompatibles avec la collectivité. Il y a peu, ces personnes étaient prises en charge dans des conditions certes contestables, désormais elles errent dans les villes, faute de structures pour les accueillir. L'asile d'hier s'est déplacé dans la rue, les prisons et les centres d'hébergement. Or nous n'avons ni les moyens ni la formation ni les compétences pour assurer une fonction asilaire, ni la vocation à substituer un pansement social à des réponses strictement médicales. Un travailleur social n'est pas un psychiatre.

En revanche, je suis favorable à imaginer des structures polyvalentes, capables de traiter l'individu dans une approche médico-psycho-sociale, c'est-à-dire dans une triple perspective de santé, d'activité-travail, et de citoyenneté. Ainsi on aborderait la personne sans sa globalité et on lui redonnerait une vraie place.

Enfin, il faut renoncer définitivement à l'approche comptable des parcours d'insertion. Lorsque l'Aide sociale à l'enfance annonce à un jeune au cheminement cabossé qu'une fois devenu majeur sa prise en charge s'arrête, il se retrouve livré à lui-même, que croyez-vous qu'il se passe ? Un adolescent de 18 ans victime de multiples ruptures affectives et déracinements est-il armé pour se prendre subitement en charge ? C'est le jeter dans la gueule du loup.

Percevez-vous une manifestation nouvelle, c'est-à-dire endommagée, de la solitude ?

Notre société crève de solitude. Les solidarités de voisinage notamment se dissolvent. Aujourd'hui, comme ce fut le cas récemment à Poissy, nous sommes capables de laisser un voisin de palier gésir dans son appartement pendant deux ans. Les personnes que nous accompagnons se sont écroulées parfois par solitude, et d'ailleurs il est cruel de constater qu'elles trouvent auprès des animaux de compagnie le réconfort auquel le quidam ou la société ont fait le choix de se soustraire. Mais souvent ces sans abri reconstituent dans la rue une solidarité certes dont les codes sont très éloignés de ceux d'un citoyen intégré mais qui est déterminante à leur survie. La difficulté est d'ailleurs de déconstruire ce jeu de solidarité pour se réinsérer.

Le contexte sociétal anxiogène, l'accélération des phénomènes de précarisation, renvoient à une partie croissante de la population la « menace » de sombrer elle-même. Cette proximité joue-t-elle en faveur ou en défaveur d'une plus grande sensibilité à la cause des SDF ?

Chacun a le réflexe de mettre à distance tout ce qui pourrait, même de manière fantasmée, le contaminer et le menacer. Et donc ce contexte de fragilisation est générateur de rejet à l'égard des pauvres et donc d'érosion des solidarités. Avec pour répercussion première de donner la priorité des actions aux « nationaux ». Ne voit-on pas des mouvements identitaires proposer d'organiser des soupes populaires pour les « Français de souche » ? Or que signifie être « Français de souche » lorsqu'on n'a plus rien ? Même anecdotique, cette tendance est symptomatique d'un phénomène bien plus large : « on » continue d'avoir de la considération pour les gens en grande souffrance, mais cette considération est « questionnée » voire anémiée par le fait qu'elles sont prises en charge par une solidarité nationale à laquelle « on » contribue. Et lorsque ces gens sont étrangers, l'interrogation s'enflamme.

Dans quelle mesure jugez-vous les pouvoirs publics d'une part, les mécanismes de la société - individualisme, consumérisme, solitude, inégalités - d'autre part, coupables de la situation des grands démunis ? Cette société de la compétition, de l'excellence, du dépassement de soi, et de l'utilitarisme a-t-elle perdu sa faculté à accepter la fragilité et la défaillance ?

Aujourd'hui, celui qui ne répond pas aux critères de performance est rejeté. « A quoi sert-il ? », s'interroge-t-on. Et dès lors, « à quoi sers-je ? », se demande-t-il. Ce grave questionnement n'aurait pas lieu d'être si la « place de chaque Homme au sein de la société » était sanctuarisée et si l'on cessait de hiérarchiser lesdites places. Or il n'a jamais été aussi prégnant, et les modèles économiques concourent à son exacerbation. Pour preuves, la disparition progressive de métiers qui assuraient à des publics peu instruits d'occuper cette fameuse « place », ou le niveau de qualification démesuré exigé pour en exercer d'autres. Bientôt il n'y aura presque plus de caissiers ou de péagistes, et les rares encore en fonction devront brandir une licence universitaire pour être recrutés ! Ce mouvement dit de « progrès » destiné à porter toujours plus haut la rentabilité et l'excellence est synonyme de marginalisation programmée de pans entiers de la société. Il faut cesser de nier la réalité, au moins mettre en œuvre de quoi accueillir et accompagner ces « exclus de la performance », et travailler en profondeur pour faire admettre que la « valeur » d'un trader millionnaire n'est pas supérieure à celle d'un modeste ouvrier, car ce dernier d'une part est « debout » grâce à son emploi d'autre part fait peut-être preuve d'un altruisme précieux dans son entourage.

L'« inconditionnalité de l'accueil » figure dans les principes d'Alynea, notamment parce que d'elle résulte la dignité que vous garantissez. Savoir « accueillir », y compris la différence qui peut faire marginalité, est-ce ce dont nous sommes le moins capable ? Le degré d'uniformité et de standardisation auquel la société a accédé est-il rédhibitoire ?

La grande crise que nous traversons n'a pas freiné la dynamique de solidarité nationale ni la capacité à trouver des réponses aux problèmes. Celle-ci est immense, et comble l'érosion des crédits d'Etat. En revanche, le degré d'acceptation et donc d'accueil des différences s'est effondré, sous le joug des peurs sécuritaires ou de la pression fiscale. D'où un repli sur soi grandissant.

Avons-nous perdu notre capacité à « aller vers » parce que celle d'être « en lien avec nous-mêmes » s'est délitée ?

C'est possible. Le modèle économique et consumériste dissout l'homogénéité et la cohérence de la société parce qu'il crée des inégalités abyssales. Il fracture donc la mise en lien. Comment, dans une société qui place sur un piédestal les trajectoires financières et matérielles les plus inaccessibles et y conditionne le vocable « réussite », le modeste citoyen peut-il ne pas se sentir médiocre, rejeté, même « raté » et humilié ? Or la vraie vie, la vraie réussite se mesurent à d'autres critères : la générosité, l'altruisme, le sens de l'autre, et des actes de solidarité grâce auxquels on se bonifie et on cultive l'estime de soi. Encore faut-il pour cela briser les compartimentations des très riches entre très riches, des classes moyennes entre classes moyennes, des pauvres entre pauvres.

Vous voulez « porter la parole des invisibles que sont les plus exclus de la société en défendant pour un eux un espace citoyen ». Mieux même, vous aspirez « à donner de la voix aux sans voix ». Pour cela, le regard porté sur eux doit changer. Comment est-il possible de réinjecter de la dignité, de la bienveillance, de l'empathie dans le regard que nous leur destinons ?

En premier lieu, il faut « travailler » à faire découvrir puis à considérer la femme et l'homme que dissimule et maquille la figure de SDF. Leur trajectoire de vie est certes différente de la nôtre, pour autant doit-on ne pas voir en eux l'humanité qui les composent ? Tant que nous réduirons chacune de ces personnes à l'acronyme commun SDF, aucun espoir ne sera permis. Je me souviens d'un exclu qui, pendant des années, stationnait à un carrefour lyonnais. Dans l'indifférence la plus totale. Un jour, il est percuté par un véhicule. Aussitôt est déclenché un dispositif incroyable de secours d'urgence et de réanimation puis de soins pour ce désormais polytraumatisé. D'un coup donc la société, via ses mécanismes de solidarité nationale, se préoccupe d'un individu qu'elle était incapable jusque là de « voir », presque même de « reconnaître ». Pourquoi a-t-il fallu que survienne un drame pour lui considérer un crédit d'humain ? La même société se mobilise pour les « morts sans toits », mais c'est avant tout des « vivants sans toit » dont elle doit s'inquiéter. Les médias me sollicitent pour m'accompagner sur des maraudes pendant l'hiver - ce que je refuse - et négligent l'essentiel : essayer de montrer le quotidien, y compris le reste de l'année, et la réalité « humaine » de ces personnes. La pauvreté ne peut pas être réduite à un spectacle si on veut la démystifier et la comprendre.

Justement, l'enjeu n'est-il pas de faire prendre conscience que ces pauvres peuvent nous « apporter » ? Est-ce seulement au nom de notre responsabilité collective, d'une morale ou d'une éthique judéo-chrétiennes que nous devons nous sentir investis du « devoir » d'accompagner les plus démunis ?

Que je sois dans les centres d'hébergement ou même dans la rue, je suis frappé par le nombre de personnes en grande pauvreté qui témoignent d'une générosité ou d'une âme profondes. Aucune cause n'est perdue car aucune partie de ces âmes n'est vaine.

Chaque femme et chaque homme ont leur place, aussi modeste soit-elle. Et ce postulat, les architectes de l'insertion feraient bien de le considérer. La France, que domine un véritable mille-feuilles de dispositifs, est performante pour accompagner vers l'insertion des publics « armés », c'est-à-dire qui ont besoin d'une aide ponctuelle et calibrée. A ce titre, les entreprises d'insertion accomplissent leur vocation, mais elles recrutent de manière sélective pour honorer la nécessité de s'autofinancer en produisant au moins la moitié de leurs ressources. Ces parcours ne sont pas adaptés à ceux qui, trop cabossés par la vie, trop malades, trop dépendants à l'alcool, ont besoin de temps et d'une attention particulière pour se replacer dans les conditions d'insertion.

Ils réclament un accompagnement long, un investissement adapté, parfois pendant toute leur existence. Une minorité de personnes inscrites dans un parcours d'insertion ne travaillera sans doute jamais, mais outre qu'on n'a pas le droit de les abandonner, il faut s'interroger sur ce que l'on peut « exploiter » des trésors humains et des facultés, même réduites, qu'elles possèdent. Exploiter pour elles-mêmes et pour la collectivité. Pour cela, il faut cesser de raisonner systématiquement « rentabilité de parcours social ».

C'est à ces publics auxquels les parcours traditionnels d'intégration ne sont pas adaptés que s'adresse le « travail social palliatif » pour la reconnaissance duquel vous militez. Quel en est le principe ?

Imaginé par le sociologue Marc-Henry Soulet, ce dispositif répond à une préoccupation : comment, à l'endroit des publics inadaptés aux parcours traditionnels et verticaux d'insertion, peut-on « réinvestir » la personne dans toutes ses dimensions ? En France, on adore morceler la personne. Or elle est social, santé, éducation, citoyenneté... de manière indissociable. Elle est un « tout » qu'il faut considérer dans sa globalité. Et ainsi on peut trouver les opportunités de l'aider à se redresser, y compris au travers d'activités - loisirs, sports, culture - grâce auxquelles elle redécouvre un sens et une utilité à son existence. L'enjeu est de parvenir à identifier une place relative où les personnes pourront trouver un certain degré d'autonomie et des conditions pas trop mauvaises d'existence. Il y a dans cette démarche une officialisation d'un renoncement à un acharnement à une intégration verticale.

L'heure est au principe de responsabilité individuelle. Même « à gauche », il s'est imposé en riposte aux dérives idéologiques des décennies post-Seconde Guerre mondiale qui subordonnaient cette responsabilité individuelle à l'imprimatur collective. Au point que la vulgate populaire l'applique aux « grands » démunis comme à l'ensemble des perdants : « C'est de leur faute s'ils en sont là ». Est-on allé trop loin dans la sacralisation de cette responsabilité individuelle ?

« Que n'as-tu pas fait pour te retrouver dans la rue ? ». Oui, cette manière stigmatisante de penser, qui renvoie au pauvre la responsabilité de sa situation, domine désormais. Explorons le raisonnement un peu plus loin. Tout individu serait donc seul coupable de son échec et serait jugé au mieux inutile au pire nuisible pour la collectivité. N'est-ce pas ce qui irriguait les consciences dans l'Allemagne des années trente qui cherchait des boucs-émissaires à la crise économique synonyme de repli identitaire et de rejet des différents ? N'est-ce pas l'argument que brandissent les séides de Viktor Orban dans une Hongrie contemporaine qui fait la chasse aux Roms ? Du dérapage à l'innommable, on a peut-être tort de croire qu'il existe un fossé infranchissable.

La responsabilité individuelle, c'est aussi accepter que l'on a eu en main tous les atouts pour jouer confortablement son existence et qu'il faut penser à ceux que la mauvaise pioche a placés en marge de la réussite.

Depuis quelques années, le débat sémantique et philosophique fait rage pour distinguer les périmètres de l'assistance et de l'assistanat. Que les publics même en grande pauvreté « participent », à la hauteur de leurs moyens pécuniaires comme physiques et psychiques, à la bonne marche de la société qui leur vient en aide est essentiel pour leur donner une utilité, mais aussi pour abattre les remparts de la stigmatisation publique....

Absolument. Les personnes accueillies contribuent financièrement à la hauteur de leurs possibilités. Même de manière très symbolique. Pour certains, verser 10 € de participation au loyer constitue un effort, et nous nous employons à ce qu'ils l'acquittent. Cela participe à leur dignité.

Il faut aussi que nous sortions des carcans traditionnels. Car à situations bizarres on doit être en mesure de proposer des solutions bizarres. C'est-à-dire adaptées. Des personnes ne peuvent pas rester concentrées plus d'une heure ? Mettons-les en activité pendant une heure ! Au lieu de quoi rien aujourd'hui ne peut leur être proposé, y compris au plan administratif. C'est à cette condition que nous repousserons le spectre de l'assistanat. Dans le secteur du handicap, on a su inventer les établissements et services d'aide par le travail (ESAT) ; dans celui de l'exclusion, il faut développer ce même type de dispositif.

Votre mission porte pour enjeu collatéral celui de la mixité sociale. Des citoyens aux édiles, tout le monde y est favorable... dès lors qu'elle concerne un quartier éloigné du sien. Ce qui doit être respecté, car personne ne peut être spontanément favorable à cohabiter avec des repris de justice, des drogués, des marginaux, des gens du voyage. Innerver, peu à peu, dans les esprits les vertus concrètes de cette mixité et espérer leur sédimentation exige un apprivoisement et le succès des expérimentations. Veiller à la probable compatibilité des populations n'exige-t-il pas une attention sélective des « candidats » ?

La plupart du temps, tout se passe bien. Je ne peux pas éviter l'incident isolé ou l'exaspération que la seule vue d'une canette de bière peut provoquer chez quelqu'un. Un exemple l'illustre. L'an dernier, nous avons relogé en catastrophe dans les anciens locaux de la Région Rhône-Alpes à Charbonnières les locataires d'un centre d'hébergement de Lyon dévasté par un incendie. Le directeur d'un luxueux établissement hôtelier, proche des bâtiments, fulminait, au prétexte que cette nouvelle proximité allait gravement desservir son activité. Son hostilité était aussi irrationnelle qu'immense et irraisonnable. Quelques semaines plus tard, il a eu l'honnêteté d'une part de reconnaître que ce voisinage n'avait généré aucun problème, d'autre part de louer notre travail et la vocation de notre action.

Ce type de peur ou de rejet est emblématique d'une société fragmentée, cloisonnée, hiérarchisée. Sommes-nous seuls responsables ?

Soyons honnête : moi-même, si je n'étais pas autant averti et sensibilisé, verrais spontanément d'un mauvais œil l'installation près de chez moi d'un centre de sans-abri. Et le rôle des politiques est donc essentiel pour accompagner la population vers la démythification et l'acceptation de ces situations. Sans pédagogie, rien ne peut être espéré. Or je déplore le faible soutien de la plupart des élus politiques, qui privilégient l'enjeu électoral à la grandeur véritable de leur mission : permettre de faire « société ensemble ». Imagine-t-on qu'on accomplit cette espérance en associant exclusivement des gens qui se ressemblent ?

En face de mon bureau - sur la commune d'Oullins, ndlr - un village mobile a été édifié à la hâte pour héberger 150 demandeurs d'asile qui survivaient sous le pont Kitchener. Aucun problème depuis n'a été déploré. Et pourtant, quelle énergie a été déployée pour faire avorter le projet ! A contrario, sans la détermination du maire Jean-Paul Bret, jamais nous n'aurions pu créer un centre d'hébergement à Villeurbanne. Son intervention a été décisive au-delà de la problématique matérielle ; il s'est impliqué dans des réunions publiques pour expliquer le projet, désamorcer les peurs, in fine pour apaiser. Concrètement, Alynea a rejoint le GIE Est Métropole Habitat regroupant les bailleurs sociaux de Villeurbanne et de Saint Priest, Rhône Saône Habitat et Aralis. Nous proposons des colocations en petites unités de vie dans des villas promises à la démolition. Un outil formidable pour des personnes qui rejettent le tout collectif des grands centres d'hébergement mais qui pour autant ne se sentent pas de vivre seuls en appartement.  La grande pauvreté relève des compétences de l'Etat. Et de cela, trop d'élus locaux se servent sans retenue pour se soustraire à leurs responsabilités. Or la grande pauvreté est une réalité avant tout locale, qui affecte les hyper centres urbains, et donc qui les implique concrètement.

Vous avez 41 ans, et avez consacré l'ensemble de votre parcours professionnel et même bénévole à des actions associatives destinées « aux autres ». Sur quel terreau avez-vous cultivé l'empathie et l'altruisme nécessaires à cette vocation ?

L'« intérêt de l'autre » constitue l'un des ferments de ma famille et l'un des piliers de mon éducation. D'autre part, étudiant en droit, je m'ennuyais, et alors je m'occupais en faisant de l'animation. Là, auprès des jeunes, je découvris combien ils m'apportaient, et je compris que le sens que je destinais à mon avenir professionnel progresserait dans cette veine. Plus tard, au contact de chaque bénévole ou animateur que j'ai croisé, mais aussi de cette mosaïque de personnes accueillies aux histoires et aux origines si variées, j'ai nourri le bonheur « d'aller vers l'autre ». Ainsi, j'ai saisi que l'on reçoit infiniment plus que ce que l'on a modestement donné. Pour autant, il faut raison garder. Je suis certes directeur d'une association dans le champ du social, mais les vrais héros sont ceux que l'on entend trop rarement : les travailleurs de l'ombre, chaque jour sur le terrain au chevet des plus démunis.

A quels moments et pour quelles raisons votre engagement a-t-il pu défaillir ?

Sans mes convictions humanistes, sans mes certitudes sur l'utilité et le sens de ce que nous entreprenons, j'aurais pu effectivement renoncer. Car gérer une entreprise sociale de 9 millions d'euros, 120 collaborateurs et 80 bénévoles dans un tel contexte de raréfaction des subsides publics provoque moult occasions de baisser les bras.

La gestion simultanée d'un double public salarié et bénévole expose à des contraintes, à des exigences, et donc à un management distincts, parfois même antagoniques....

Nous faisons appel à relativement peu de bénévoles par rapport à d'autres associations lyonnaises car la nature de notre travail social est exigeante et réclame des compétences aiguisées. C'est pourquoi nous employons un troisième type de collaborateurs, dits volontaires, et assez peu reconnu en France : un engagement durable sur huit mois, de 35 heures par semaine, et indemnisé 500 euros par mois. Nous avons fait le choix de la mixité et de mêler dans cette catégorie intermédiaire des jeunes expérimentés et d'autres sans bagage scolaire. Ces six jeunes, dédiés à l'animation et l'organisation d'événements, sont dans une logique de rendre totalement, presque gratuitement service, et leur apport au corps social d'ensemble est riche. In fine, nous affectons ces trois familles selon le type de mission.

Des trois statuts, celui des bénévoles est le plus difficile à manager. En cause ? L'absence de socle contractuel et de subordination réelle. Les contraintes sont en définitives plus élevées qu'avec des salariés auxquels nous sommes liés par un lien juridique et hiérarchique officiel et clair. Nous sommes en désaccord ou mécontents du travail effectué par un salarié ? Nous appliquons les règles contractuelles. Avec un bénévole, les zones grises sont plus nombreuses. Et il faut accepter que l'on ne peut pas réclamer du bénévole la même discipline, le même professionnalisme, et au quotidien cela peut être compliqué. Paradoxalement, de cette complexité nait une grande richesse dans la relation entre bénévoles et salariés.

Ce principe de la gratuité, il est d'ailleurs devenu compliqué de le faire vivre, c'est-à-dire de le faire reconnaître et de le populariser dans la société. Le bénévolat est-il victime de la désincarnation dudit principe sous le joug du diktat de la marchandisation ?

Il faut être vigilant. Aujourd'hui, il est aisé de recruter des bénévoles pour des missions visibles, spectaculaires ou symboliques qui permettent de lire instantanément l'utilité de sa contribution. En revanche, nous rencontrons des difficultés à convaincre de venir donner de sa personne loin du terrain et pour des taches administratives pourtant essentielles. Mobiliser de nouveaux administrateurs est plus compliqué. Pourtant ils sont essentiels à la dynamique associative. Sans doute faut-il voir dans ces difficultés de renouvellement d'administrateurs des exigences administratives toujours plus complexes, impliquant parfois la responsabilité pénale.

Le profil, les motivations, les comportements, la nature des exigences comme des engagements de ce public « bénévoles » ont-ils évolué ces dix dernières années ?

Paradoxalement, jamais on n'a eu autant de temps libre et jamais on n'a été autant comptable de ce temps libre. A ce titre, le dispositif des 35 heures, présenté comme un formidable levier pour libérer les énergies associatives et les aspirations bénévoles, n'a eu qu'un effet très relatif. Car les bénéficiaires consacrent ce temps libre essentiellement à des actions marchandes et consuméristes, plus conformes au phénomène individualiste. Les gens peinent à savoir « ouvrir les fenêtres » vers ce qui est gratuit et pourtant si essentiel à leur construction : l'autre, sous toutes ses formes - culturelles, sociales, éducatives, etc. Moi-même, si je n'avais pas d'engagement bénévole en dehors de ma responsabilité chez Alynéa, j'aurais l'impression de m'étioler ou de suffoquer, mais aussi de ne pas être en prise avec des pans entiers de la réalité. Etre bénévole a des vertus thérapeutiques ! Y compris parce qu'on y trouve l'un des rares et derniers terrains de liberté.

Le monde associatif vit des subsides institutionnels, des dons, et de la mobilisation des entreprises - parfois via des fondations. Auprès de ces entreprises, la « cause » de la grande pauvreté est-elle difficile à défendre ? Que votre action porte davantage à apporter un soin d'urgence qu'à bâtir un véritable chemin de réinsertion rend-il votre démarche moins audible auprès d'elles ?

Alynea est financée à 98% par les pouvoirs publics, des fondations comme Gattefossé, SEB, SOMFY nous soutiennent. Nous bénéficions aussi du soutien d'ALGOE avec du mécénat de compétences. A l'avenir nous nous porterons davantage vers ces partenaires privés, non seulement pour des raisons pécuniaires mais aussi pour ouvrir ce public à notre réalité. Les moments que nous avons partagés avec les collaborateurs de Gattefossé sont, à ce titre, précieux, car nous les avons sensibilisés à une situation de grande pauvreté qu'ils méconnaissaient. Et de leur côté, ils nous éclairent sur une réalité de l'entreprise que nous appréhendons parfois difficilement. C'est au prix de ce type d'hybridation que nous pouvons créer du lien et mieux faire « société ensemble ».

 

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