[TUP 2015] L'argent, c'est sale ?

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie)
C'est le titre du premier débat de la 5e édition du cycle de conférences Tout un programme organisé par Acteurs de l'économie - La Tribune. Argent juste et injuste, généreux et égoïste, utile et inutile, moral et amoral voire immoral : existe-t-il une appréhension universelle de l'argent dans le système capitaliste et marchand ? Certes non. Le philosophe Roger-Pol Droit, le banquier Jean Peyrelevade, l'entrepreneur (et prêtre) Bernard Devert en débattent ce 12 octobre à l'Université catholique de Lyon.

Qu'est-ce qui est sale, qu'est-ce qui est propre ? Rien n'est plus simple à distinguer lorsqu'on parle d'un vêtement ou d'une voiture, c'est-à-dire de tout bien exclusivement physique et matériel. Mais lorsque l'objet du débat : l'argent, mêle à ce point matérialité et immatérialité, lorsqu'à ce point d'omniprésence il régente tout de la société marchande et des relations humaines, lorsqu'il conditionne à ce point tout de la valeur non seulement des biens mais au-delà - ce que tout individu est dans la société et par rapport aux autres, ce que la société lui reconnaît et hiérarchise jusque dans l'exercice de son métier -, et bien lorsque l'objet du débat, l'argent donc, quadrille, irrigue, détermine à ce point les existences, essayer de distinguer ce qui est propre de ce qui est sale constitue un périlleux exercice.

L'argent illégal peut-il être propre ?

Et pourtant, justement parce que l'argent est si ubiquiste, parce qu'il est médiation, personne ne peut s'en exonérer une approche éthique et moral. Par "moral", on doit lire ici la conscience que l'on a de ce qui est bien (pour soi) et non pas bien sûr les bonnes règles de comportement communément admises dans la société. Pourquoi donc une telle approche ? Simplement parce que les principes d'existence, le sens de l'existence, la finalité de l'existence, chacun les modèle à partir de repères grâce auxquels il se positionne dans la société, il positionne ses croyances, ses engagements, sa volonté de bâtir, et même sa finitude. Ces repères sont bien sûr fluctuants, de nombreux éléments - et en premier lieu l'éducation, mais aussi le milieu social, le métier choisi, l'environnement professionnel, l'entourage affectif, l'éventuelle approche spirituelle, et surtout : la nature et la force des convictions - le fertilisent, et bien souvent tout s'emmêle inextricablement. Même l'argent sale dans son assertion illégale, donc a priori indéfendable, peut trouver grâce aux yeux de certains : que dire lorsque l'argent des trafiquants de drogue ou d'armes sert à financer des infrastructures sociales, des écoles, des centres de soins dans des favelas abandonnées par les pouvoirs publics ? Que répondre aux dirigeants d'entreprises affirmant qu'une partie de leur trésor de guerre soustrait au fisc français via des sociétés off shore hébergées dans les Iles Caïman a indirectement été affecté à la sauvegarde ou à la création d'emplois dans l'Hexagone ?

Exposés aux paradoxes

Mais c'est bien sûr l'utilisation, c'est-à-dire le sens et la destination, de l'argent légal, qui concentre l'essentiel du débat. La grande majorité des situations auxquelles chacun est confronté ne permet pas de situer l'argent de manière catégorique et manichéenne dans une case dite sale ou dans une case dite propre. Le noir et le blanc n'existent guère, et c'est bien davantage dans l'infini nuancier des gris que nous serpentons et essayons de fixer notre valeur de l'argent, notre rapport à l'argent. Cela pour deux raisons : ces situations exposent à d'importants paradoxes, et les critères de justification retenus pour déterminer un jugement, diffèrent de manière antithétique d'un individu à l'autre. Des exemples de cette complexité ? Prenons en trois.

L'exemple des patrons du CAC 40

La fameuse rémunération des dirigeants d'entreprises cotées, particulièrement du CAC 40. Des dirigeants qui dans leur immense majorité ne sont pas des entrepreneurs, perçoivent jusqu'à l'équivalent de 500 smic selon des critères pour partie irrationnels voire opaques , sont bardés de golden hello et golden parachutes contraires au principe du risque, voient leur fortune en actions bondir au gré de décisions ou de stratégies qui peuvent être humainement intolérables. Le tableau est en réalité bien moins simpliste, caricatural et réducteur que cela, mais cette mécanique est bien un symptôme de l'extrême financiarisation mondialisée de l'économie, elle est pour une immense majorité de citoyens amorale et même immorale. Rien ne semble pouvoir justifier l'injustifiable, pas même l'éternel argument du marché international et concurrentiel des grandes pointures.

Et pour autant, cet argent est-il sale lorsqu'on considère que les deux tiers sont réaffectés, via les prélèvements et impôts, à la redistribution, lorsque parmi ces heureux patrons d'aucuns, interrogés au cœur de leur intimité d'Homme, investissent avec conviction une partie de cette manne qui dans le mécénat, qui auprès de jeunes entrepreneurs, qui dans des causes sociétales ? L'argent aux yeux de certains salement gagné peut-il devenir propre ?

L'exemple du football

Second exemple, celui du football. Oui, on peut considérer profondément amoral et même immoral de dépenser 600 millions d'euros d'argent privé mais aussi public à ériger un stade dans la banlieue lyonnaise, c'est-à-dire une arène pour voir vingt-deux joueurs taper dans un ballon, pour entendre aussi cinquante mille supporters soutenir irrationnellement une moitié d'entre eux et vomir dans des comportements animaux l'autre moitié. Amoral et même immoral lorsque ces investissements puis les coûts de fonctionnement sont mis en perspective des besoins, fondamentaux, de la société en matière d'éducation, de soins, de logements, de culture pour tous. L'œuvre de Bernard Devert, fondateur d'Habitat et Humanisme, de donner un toit à chacun selon des critères d'harmonisations sociale, éthnique et intergénérationnelle fondées sur la solidarité et un meilleur vivre-ensemble, ne mériterait-elle pas un peu de cette prodigieuse manne ?

Le salaire de Valbuena, l'équivalent 30 médecins et 100 infirmières

Toujours à Lyon et toujours dans la parabole du football, chacun est en droit d'estimer profondément amoral et même immoral de rémunérer un joueur comme Mathieu Valbuena 700 000 euros par mois, c'est-à-dire l'équivalent du salaire cumulé de 30 médecins chevronnés et 100 infirmières ; chacun est en droit d'estimer profondément amoral et même immoral d'acheter des joueurs comme Yohann Gourcuff 30 millions d'euros, c'est-à-dire d'être propriétaire d'un individu pour un montant équivalent au chiffre d'affaires annuel d'une entreprise, donc d'un collectif social et humain de 300 salariés. Chacun est en droit d'estimer et de dire à Jean-Michel Aulas, le président de l'Olympique Lyonnais : « sur l'échelle des valeurs à partir desquelles j'essaye de me construire, l'emploi de cet argent m'écoeure, l'argent que vous consacrez à votre club et à votre stade, je l'estime sale ». Et lui, au nom de sa propre échelle de valeurs, celle qui dogmatise la toute puissance de la loi de l'économie marchande, le mécanisme du profit et de la spéculation, la volonté de bâtir, de posséder et de triompher, il objectera, non sans arguments qui d'ailleurs doivent être strictement respectés, que ce club et ce stade produisent des emplois et des activités, participent à l'attractivité internationale de la ville, contribuent au développement économique de l'est de l'agglomération, procurent de la joie aux supporters. Bref, il démontrera que son argent est particulièrement propre.

L'argent dans l'art tue l'art

Tout comme est particulièrement propre, tenteront de le démontrer d'éminents et riches collectionneurs, le mécanisme contemporain du marché de l'art. Spéculer sur l'art, créer artificiellement des cotations en maitrisant toute la chaîne de fabrication et de vente de l'art - commandes directes auprès des artistes, contrôle des principales maisons de ventes aux enchères, musées et fondations privés, stratégies de communication percutantes -, bref comme on ne l'a jamais connu dans l'histoire : asservir l'art à l'argent, subordonner la création au pouvoir de l'argent, n'est-ce pas, comme l'écrit l'académicien Jean Clair signer la mort de l'art et crucifier la création ?

Ici l'argent n'est plus le moyen de faire vivre l'art existant en lui associant une valeur juste et raisonnable ; non il est le postulat de base, il est l'élément spéculatif et mercantile déclenchant l'acte même de créer, il est donc un facteur polluant et mortifère de la création. Cet argent est indiscutablement propre au plan légal, mais on a aussi le droit de le considérer sale et nauséabond sur d'autres plans. A chacun finalement, on le voit bien au travers de ces trois exemples , son échelle de valeurs et ses critères intellectuels, émotionnels, éthiques de justification.

Quelle définition de l'utilité ?

L'argent colore ce que l'on entreprend mais aussi la façon dont on entreprend, la destination et le sens de ce que l'on entreprend. Un item permet sans doute de faire converger les réflexions sur les attributs de l'argent : l'utilité de ce que l'on entreprend grâce à lui. Cette utilité est-elle égoïste ou partagée ? Sert-elle l'intérêt général ou le seul contentement personnel ? Abêtit-elle, vassalise-t-elle, ou au contraire fait-elle grandir, épanouir et mieux vivre ensemble la communauté humaine, c'est-à-dire chaque individu dans son individualité et dans son rapport aux autres ? Respecte-t-elle chaque partie prenante, y compris et dans son exhaustivité cette planète vivante que l'on sait en péril ? Bref, cette utilité est-elle responsable, altruiste et durable ?

Nombre d'entrepreneurs cornaquent leur aventure de bâtisseurs de cette exigence et de cette générosité, convaincus que l'utilité donnée, partagée, essaimée, nourrit le sens de leur propre existence. L'économie positive et l'entreprise positive, qui feront l'objet le 5 novembre d'un colloque auquel Acteurs de l'économie - La Tribune est associé, sont à ce prix. Bien sûr, tout le monde n'est pas censé épouser cette exigence, tout le monde n'est pas sommé de considérer l'argent selon cette exigence. Mais cette exigence n'est-elle pas la condition même de la survivance de l'humanité ?

Suivez nos conférences : Retrouvez l'intégralité du programme TUP 2015

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Commentaires
a écrit le 12/10/2015 à 21:57 :
La monnaie, l'argent, est un outil basé sur le manque (minimum de rareté, sinon il n'a pas d'utilité (monnaie de singe)).
Il est donc idiot de vouloir soigner les manques (les différentes "misères" du monde) avec un outil basé sur le manque.
La monnaie est et restera un outil d'échange ET d'exclusion.
La paix est impossible, la guerre économique permanente.
Ecoutez le point de vue post-monétaire.
a écrit le 12/10/2015 à 16:20 :
en france, l'argent est sale... surtout celui des autres d'ailleurs! forcement quand on melange catholicisme et communisme....
pour l'art et l'argent ferry raconte des histoires marrantes ( dans son bouquin sur l'innovation destructrice) ou comment des industriels plein d'argent veulent acheter des oeuvres qui denoncent le systeme capitaliste et industriel dont ils font partie a des artistes communistes denoncant un systeme dont ils revent qu'il leur remplisse les poches via leurs ventes!!!!
avant minc a ecrit il y a 25 ans ' l'argent fou'... chaque epoque fourmille de livres!
a écrit le 12/10/2015 à 13:03 :
L'argent achète du temps et de la liberté. Tout le reste est futile.
a écrit le 12/10/2015 à 12:39 :
C'est l'utilisation de la monnaie qui en donne "ses valeurs"!

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