Avenir économique : la spiritualité ou le chaos

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(Crédits : Laurent Cerino/Acteurs de l'économie)
Spiritualité et économie n'ont pas toujours été dos à dos. Au contraire, ces deux domaines ont permis le développement de nos sociétés occidentales. Mais la situation actuelle, où le capitalisme est devenu inhumain, laissant peu de place aux valeurs et à la spiritualité, risque de générer des réactions individuelles qui peuvent déboucher sur des révolutions.

"Avenir économique : peut-on le bâtir sans spiritualité ?", voilà la question qui était posée, lundi 24 novembre, à  Mgr Philippe Barbarin, cardinal et archevêque de Lyon, Nicolas Baverez, économiste et historien, et Bertrand Collomb, ancien PDG du groupe Lafarge et académicien, dans le cadre de "Tout un programme". "Le mot commun entre la situation économique et la spiritualité est celui de crise. La crise économique est bien connue. Mais celle de la spiritualité n'est pas moins forte", introduit Nicolas Bavarez, lors de cet événement animé par Philippe Lansac.

Capitalisme et valeurs

L'économiste rappelle, en corrélation, que l'essor du capitalisme s'est également fait à travers le spirituel. Il n'y a pas d'antagonisme absolu entre le monde économique et le monde des valeurs. "Les deux se sont toujours nourris l'un de l'autre", affirme-t-il, au regard de l'histoire, rappelant les écrits de l'allemand Max Weber, auteur de "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme ". "La naissance de l'entrepreneur est liée aux valeurs", soutien Nicolas Baverez. Pour Mgr Barbarin, la fin et les moyens ne sont pas forcément opposés, estimant "qu'un entrepreneur à un feu sacré qui le pousse à avancer".

TUP 2014 Conférence du 24/11

Mgr Barbarin, Cardinal-Archevèque de Lyon. (Crédit photo : Laurent Cerino)

Pour se développer et réfléchir aux valeurs et aux idéaux, terreau d'une société plus éclairée, les hommes doivent d'abord nourrir leur corps, avant leur esprit. "Le corps est premier. Il répond à des nécessités élémentaires", rappelle l'ecclésiastique. "Puis, la qualité de la formation lui permettra d'avoir une vision pleine", poursuit Mgr Barbarin.  "Les hommes sont rentrés dans l'histoire universelle grâce au capitalisme. En deux siècles, il a fait doubler l'espérance de vie moyenne", argumente Nicolas Baverez, pour accentuer le lien entre développement économique et grandeur d'une société.

Des limites éthiques au marché

Vertueux au niveau macroéconomique, permettant le décollage d'une société, le capitalisme produit également de nombreux problèmes, où la spiritualité et les valeurs semblent s'effacer devant les intérêts particuliers. "La dérive financière, les menaces sur l'environnement, les inégalités croissantes" sont des conséquences de ce système économique, estime Bertrand Collomb.

Mais le marché a également un aspect spirituel : "Il a une dimension de liberté pour les hommes, leur permettant de faire ce qu'ils souhaitent. Le marché à des inconvénients, mais il permet aux gens de s'exprimer", estime Nicolas Baverez. Mais celui-ci doit avoir des limites, il ne peut pas tout permettre, sur tous les sujets."L'achat de la nationalité, les mères porteuses, le droit à polluer sont des questions importantes. Certaines activités doivent être tenues hors du marché", pense l'historien.

"Respecter l'Homme dans toute sa dimension"

Et au milieu d'un système économique et des spiritualités, l'homme apparait souvent instrumentalisé, maillon d'une chaîne qui le dépasse. "Si le capitalisme peut dévoyer par l'argent, la religion, par l'idolâtrie et la fascination, peut engendrer une violence extrême", souligne Nicolas Baverez. Toute la théorie libérale est fondée sur l'Homo œconomicus", rappelle Bertrand Collomb, insistant sur le fait qu'il faut "respecter l'Homme dans toute sa dimension, afin qu'il puisse s'épanouir".

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Bertrand Collomb, président d'honneur du Groupe Lafarge. (Crédit photo : Laurent Cerino)

Dans un monde globalisé, où la concurrence entre les acteurs est acharnée, le premier capital sur lequel les entreprises souhaitent être compétitives, c'est celui de l'humain. "Chacun cherche à attirer les cerveaux. Derrière l'intelligence, il y a une personne qu'il faut fidéliser et comprendre par des valeurs, et pas seulement dans sa fonction de production", analyse Nicolas Baverez. Pour Mgr Barbarin, "ce n'est pas quantifiable, mais c'est le plus précieux. L'avenir économique est construit par les hommes".

Quête de sens

"Les collaborateurs veulent  comprendre le sens de ce qu'ils font" , témoigne l'ancien PDG de Lafarge, Bertrand Collomb, dont la société a été bâtie par une famille catholique. Les racines religieuses de l'entité économique pourraient-elles aider à véhiculer des valeurs plus humanistes dans cette bataille mondiale ? "Je n'ai jamais eu l'idée de m'afficher comme un patron catholique. Mais peut-être que les valeurs fondamentales et universelles d'une religion peuvent transparaître en filigrane, sans les rites", s'interroge-t-il. Cependant, le contexte mondialisé engendre "une laïcisation des valeurs et des idéaux", poursuit M. Collomb. "Plus on globalise, plus les valeurs sont nombreuses et hétérogènes", confirme Nicolas Baverez.

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Nicolas Baverez économiste et historien (Crédit photo : Laurent Cerino)

L'entreprise peut-elle être cet acteur moral qui participe au bien collectif, à l'épanouissement de la société ? "Certaines y contribuent", pense l'académicien. "Mais la grande difficulté est représentée par les actionnaires. En tant qu'individu, tout le monde est d'accord. Mais en tant qu'anonyme, membre d'un conseil d'administration, l'intérêt collectif n'est plus important", poursuit-il. "L'intuition de départ va se fondre dans les indicateurs de rentabilité", appuie le cardinal.

Alors, est-il possible de construire l'avenir économique sans valeurs, sans religions, sans fil conducteur, sans intérêt général ? Pour Bertrand Collomb, "une croissance économique sans spiritualité, tel qu'elle existe actuellement, avec les problèmes qu'elle engendre, est possible. Mais elle n'est pas durable.  Il y aura forcément des réactions individuelles qui aboutiront à des révolutions."

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Commentaires
a écrit le 15/08/2015 à 21:40 :
quel beau sujet! quelle belle discussion! quel beau casting! comment imaginer dans notre monde globalisé , interconnecté, hypercomplexe, où "le frémissement d' une aile de papillon peut déclencher une réaction tsunamique d' ampleur mondiale", et où la désinvolture occidentale et chinoise à propos des rejets de carbone et du réchauffement climatique peut tirer le monde entier vers le bas, à horizon de 30 ans, que l' action responsable de chacun puisse être envisagée sans une haute exigence commune, universelle, éthique, individuelle et collective, dont la génération spontanée -l'homme étant ce qu'il est- , en dehors d' un mieux-disant culturel mondial d' essence spirituelle et à vocation œcuménique, est du domaine de l'improbable sinon de l'impossible. Les leaders des grandes religions ont donc une mision cruciale à remplir, à l'exemple de ce que Jean-Paul II fit lors de la rencontre d' Assise.

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